Les profs, les syndicats et les Gilets Jaunes

L'immense majorité des gilets jaunes" ne fréquente pas les cortèges syndicaux (leur inexpérience leur a d'ailleurs coûté cher), et ne nous leurrons pas ne le fera pas de sitôt pour plusieurs raisons (nature de leurs profession, nature des revendications syndicales...).

Ce qui est frappant c'est que cette colère est d'abord celle de la France rurale, périurbaine; des petites et moyennes villes : On aurait compté plus de 4000 gilets à Châteauroux par exemple.Autrement dit ce que l'on nomme désormais la "France périphérique". Les quartiers populaires, banlieues parisiennes, lyonnaises à forte population d'origine immigrée sont largement restées à l'écart. de même que les plus grandes métropoles et singulièrement Paris. 

Ainsi, nous avons ce qu'on pourrait dire une classe moyenne qui se sent déclassée et abandonnée par les pouvoirs publics qui est sortie de chez elle.

Ce sont ces mêmes Français, surtout du grand Ouest et du Nord, celle de la désindustrialisation, des bassins de reconversion, qui connaissent surtout les boulots précaires et qui doivent faire des dizaines de bornes en voiture sur des nationales piégées de radars à 80 km/heure qui se sont levés hier. Et qu'ont il bloqué ? Leur quotidien qui les écrase : la bagnole, le centre commercial, les nationales, les autoroutes. A quoi s'en sont il pris ? Aux radars qui les ponctionnent. Au prix de l'essence qui leur prend parfois plus que ce qu'ils gagnent en une journée, et le prix de l'essence c'est Macron (de même que le pain c'était le Roi)

 

Et qu'ont il reçu durant les semaines précédentes de la part des organisations politiques et syndicales (je mets LFI à part) qui sont censées les représenter ou les défendre ? Le mépris ou l'indifférence

 

-Réticence politique d'abord l'accusation d'être fascistes, quasiment des ligues, des poujadistes etc. Contresens absolu, les gilets jaunes n'ont ni leader ni organisation et ces références historiques de bourgeois éduqués et politisés , leur sont totalement étrangères. Et si'il est vrai que cette colère ressemble à ces colères passées, il est tout simplement absurde de laisser le RN capitaliser la dessus et reproduire ainsi le même schéma historique que nous craignons tous.

 

-Mépris culturel : le prix de l'essence ? Ah ah les ploucs, manifestent pour pouvoir polluer les cons, pour défendre le climat ils étaient où ... Il est d'autres combats bien plus importants.Pourtant quoi de plus iconoclaste qu'un mouvement qui au final a abouti sans doute à avoir le samedi de l'année le moins pollué (personne n'a pris sa bagnole de peur des blocages) et à une journée de très faible consommation avec ces hypermarchés vides (quoi de plus anticapitaliste ?). Les organisations environnementales et anticapitalistes auraient dû s'en réjouir ! Mais curieusement, rien.

 

-Mépris de  classe: Soit accusés d'être de faux pauvres, en 4*4 avec I phone, soit des ploucs ruraux sans éducation (les "gueux"). Et de se retrouver à parler la même langue que le gouvernement et LREM !

 

 

Tout ça pour finalement, un adoucissement, voire une participation (factice), de Génération(s) à la CGT pour ne citer que ceux-là. Pire que tout, les gros sabots de la récupération sont de sortie : La CFDT qui réclame aujourd'hui  au gouvernement de toute urgence la réunion des assos, des OS et des pouvoirs publics pour un pacte environnemental et social ! La CGT, de son côté, demande l'augmentation du SMIC. Toute honte bue, les OS qui sont apparues pour ce qu'elles sont de plus en plus, des garantes de l'ordre social, font aujourd'hui valoir leurs prébendes. Se sont-elles posé la question de savoir comment cela est vécu par les "gilets jaunes" ? A mon avis, et pour le dire vite, c'est pas demain  qu'ils prendront leur carte !

 

Quant au traitement médiatique et à l'attitude des forces de l'ordre assez complaisante (Ils sont arrivés à 50 mètres de l'Elysée sans aucune charge de CRS !), je pense que ces deux faits mettent surtout en évidence la très grande faiblesse du gouvernement et sa peur de tout mouvement "dur", ou de "blocage".

 

Et les profs ? Ne seraient-ils pas des "gilets jaunes" comme les autres après tout ? Je serai assez curieux si l'on interrogeait les collègues du Vaucluse par exemple et ceux des BdR, je suis à peu près sûr que leur degré de proximité aux "gilets jaunes" est plus élevé dans le cas des premiers que des seconds. N'y a t il pas quelque chose de particulièrement touchant à voir ces braves gens bloquer la place centrale de leur patelin, ou encore cette dizaine de personnes enfants compris bloquer leur départementale en dansant et chantant "la chenille" ? On pourrait se moquer bien sûr, mais il y a eu hier comme un écho lointain de "la grande peur" de l'été 1789, quand les paysans ont pris leur fourche pour défendre leur bled d'une invasion qui n'est jamais venue. en l'absence de leur seigneur (les pouvoirs et services publics d'aujourd'hui), ils ont fini par prendre le contrôle de leur village, incendier le château (gendarmerie ? centre des impôts ?) et à obtenir en bout de course l'abolition des privilèges le 4 août. Et ces quelques centaines de personnes devant l'Elysée, devenue Bastille imprenable ? La différence ? A l'époque la bourgeoisie urbaine avait suivi le mouvement.

 

La distance que nous ressentons avec cette France là, nous profession intellectuelle et largement métropolisée (si ce n'est dans l'habitat du moins dans nos habitus) est bien moindre que celle entre bourgeois et paysans du 18° siècle. A mon sens il nous faut construire des ponts, nous avons nombre d'intérêts communs  qu'ils soient fiscaux (ISF, flat tax, exit tax, lutte contre l'évasion, taxation du kérosène...) ou éducatifs (fermetures des écoles en milieu rural, tendance à la concentration métropolitaine dans le secondaire et le supérieur) . Essayons collectivement de franchir le gué, ne pas saisir la main tendue, ne pas entendre ce SOS serait incompréhensible.

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