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Billet de blog 26 mars 2023

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Retraites : De la crise sociale à la crise démocratique. (1/2 Le Pouvoir)

La Macronie a eu peur, très peur, ce jeudi 23 mars. Devant la foule gigantesque à Paris comme dans le reste de la France. Devant les affrontements et la perte momentanée du contrôle de la rue. De quoi sa réaction depuis vendredi est-elle le nom ?

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Tout a encore été bousculé. Le mouvement social d'opposition à la réforme des retraites  a encore changé la nature de l'équation politique française depuis jeudi 23 mars. La réponse au 49.3 et à l'intervention télévisée d'E. Macron s'est traduite par une vague populaire gigantesque, qui, paraît-il, n'a pas été anticipée par le pouvoir. Record de mobilisation à peu près partout et très net à Paris (plus gros cortège syndical de tous les temps, excusez du peu). Ambiance de force tranquille dans les cortèges...jusqu'aux provocations policières qui ont mené à des affrontements fréquents et à un véritable déchainement à Paris.

Groggy, le pouvoir a d'abord eu très peur. Signe de l'urgence la visite de Darmanin à la préfecture de police de Paris. Mais c'est le mutisme de l’Élysée qui rend le mieux compte du désarroi du sommet de l’État. Un agenda officiel présidentiel vide depuis plus d'une longue semaine aurait pu passer inaperçu si le tyran républicain avait pu recevoir son alter ego britannique, monarque constitutionnel lui. Mais patatras, il faut tout annuler au dernier instant : Pas de Galerie des glaces, pas de descente des Champs...un éclair de lucidité, sécuritaire et/ou politique a eu raison de la visite royale. Rebelote, de crainte d'être conspué, c'est aussi la venue du détesté en chef au stade de France qui doit être annulée. Ce n'est pas tout, la presse bourgeoise (Le Monde en l’occurrence) a aussi laissé filtrer quelques infos sur l’inquiétude du premier cercle macroniste face au comportement du locataire de l’Élysée oscillant entre obstination butée et surdité absolue. L'isolement dans la tour d'ivoire ne fut finalement brisé que lorsqu'il a fallu ôter sa montre de luxe durant l'interview télévisée.

Dans la rue comme à l'assemblée, la ligne tenue est celle d'un durcissement autoritaire sensible. Les débats et le projet de loi finalement voté concernant l'organisation des JO en 2024 illustrent cette fuite en avant. L'article 7 (décidément !) autorise en effet le recours aux algorithmes pour le traitement des images enregistrées par des caméras ou des drones, et ce avant, pendant et après la tenue des jeux. La sinisation de l'appareil sécuritaire (reconnaissance faciale en moins) a de quoi inquiéter tous les défenseurs des libertés fondamentales. Mais c'est bien sûr le comportement de la police dans la rue lors des manifestation et à Sainte Soline ce samedi qui retient d'abord l'attention. Après quelques phases durant lesquelles aucun débordement ne fut signalé, les ordres donnés par Darmanin ont changé dès le lendemain du 49.3 lorsqu'il a réuni en visio l'ensemble des préfets. L'usage du gaz lacrymogène pour disperser des foules pacifiques s'est généralisé, y compris dans de petites communes comme Prades ou des enfants ont eu le loisir d'expérimenter leurs premiers pas en inhalant du gaz. Idem à Besançon où des policiers vertueux ont gazé devant une école primaire à l'heure de la sortie des classes. Les forces de l'ordre quoique manifestement dans l'illégalité ont renoué massivement avec la pratique des nasses. Ainsi, des ados Autrichiens et des enfants d'un an, des commerçants comme des passants ont pu goûter le savoir faire français du maintien de l'ordre. Les exactions les plus violentes (coups de matraques, grenades de désencerclements, charges injustifiées et impréparées, police montée, BRAV M roulant littéralement sur des personnes à terre ou slalomant à toute vitesse au milieu de piétons, lancers en cloche de grenades rappellent les riches heures des Gilets Jaunes et ont causé une amputation du pouce et un éborgnement à cette heure pour les cas les plus graves. Rappelons aussi les attouchements sexuels, assimilables à de véritables viols, révélés par Mediapart commis par des agents de police à Nantes ou bien évidemment les propos inqualifiables (racistes, sexistes, homophobes...) tenus par des agents de la BRAV à qui le ministre de l'intérieur apporte tout son soutien. L'interdiction des rassemblements et des manifestations comme à Dijon ou Paris ce samedi se développe également. C'est ainsi que selon un arrêté introuvable sur le site de la préfecture les agents de police se permettent de verbaliser des personnes osant se trouver sur une place publique à hauteur de 135€ nous replongeant au beau milieu du delirium tremens du grand confinement.

Refermons ce chapitre en évoquant brièvement les événements de Sainte Soline de ce samedi 25 mars. En plein champs et à découvert plus de 3000 policiers et gendarmes avaient reçu l'ordre d'être le plus violent possible puisque leur ministre de tutelle avait annoncé la veille que nous allions à nouveau voir dès ce week-end des images très violentes. Juchés sur des quads et tirant au lbd en aveugle, nous avons effectivement assisté à de véritables scènes de guerre (proche des reconstitution d'assaut de la première guerre mondiale) au milieu de nulle part. Alors que l'enjeu sécuritaire résidait in fine dans le maintien  de trous dans le sol (!), il semble, malgré tout que le gouvernement se satisfasse pleinement du résultat : plus de 200 blessés côté  manifestants (dont un dont le pronostic vital engagé), 4000 grenades lancées, deux fourgons de gendarmes ruinés et une vingtaine de policiers blessés. Le summum de ce succès réside sans doute dans le lancer de grenades sur des manifestants bien que déjà blessés et mis à l'écart et les immenses difficultés faites aux secours du SAMU notamment pour accéder aux zones de "combat". Passons enfin sur les gazages de députés qui tentent de s'interposer, il semble désormais tant il semble désormais tout naturel de maltraiter les représentants du peuple. A cette répression aveugle qui vire à l'oppression systématique (puisque la Justice doit, selon la circulaire du garde des sceaux parue en fin de semaine, désormais être au service de la police) et à l'intimidation de l'opposition parlementaire (Vous condamnez ? Vous êtes responsables ?...), s'ajoute désormais la politique de la terre brûlée.

C'est en effet la tactique employée par un quarteron de ministres (dont trois sur le départ). N'ayant rien à proposer pour calmer le jeu et se sentant en sursis, le gouvernement a éberlué tout le monde depuis vendredi. Ce fut d'abord le vil Dussopt qui a annoncé que d'autres 49.3 allaient suivre (!), puis ce fut la charismatique première ministre d'annoncer que le gouvernement avait fait "sur les retraites ce que les Français attendaient", enfin l'épidémiologiste  en second, reconverti en porte parolat, Véran  annonçait d'autres mesures impopulaires (traduction : injustes) qui allaient être prises parce qu'indispensables. Parallèlement, l'humaniste de l'Intérieur en rajoutait sur les "blackblocs, ultra-gauchistes, zadistes anarchistes" dans toutes ses phrases au plus Matignon se rapprochait. Jeter ainsi de l'huile sur le feu quand tout en haut on tend la main à l'intersyndicale pour parler de tout sauf de ce qui fâche est, sans conteste possible, la meilleure des manière d'humilier encore davantage cette dernière et de renforcer la colère de tout un peuple, si cela est encore possible. Dès lors, la question se pose de savoir si ces provocations sont véritablement maitrisées et, si c'est le cas, de voir se pointer à l'horizon un recours possible à l'article 16.

Dans la sphère médiatique officielle, sans doute boostée par une médiamétrie exceptionnelle dès feu de poubelle ou caillassage des bleus, on a su effectuer un joli pas de deux, au rythme de celui du gouvernement. D'abord éberluéé par la puissance du mouvement de jeudi, la conscience journalistique des propagandistes, a, durant 24 heures pris le dessus. Le "pari réussi des syndicats" a même permis d'évoquer tout haut les "violences policières" sur les antennes, les ondes et les papiers des milliardaires et de feu le service public de l'audiovisuel. Mais, le naturel est revenu au galop dès les premiers éléments de langage de l'exécutif sortis. Les images de violence, la peur, le mécontentement des commerçants et surtout les injonctions à la condamnation des violences des manifestants. Une hiérarchie de l'abomination s'est ainsi instaurée : Tout en haut de cette échelle médiatique trônent Mélenchon-LFI-l'ultra gauche assimilés au chaos. Ensuite, viennent la CGT-les écolos-les zadistes rangés dans la catégorie "extrémistes". Puis la CFDT-les socialistes "radicalisés" qu'il s'agit de ramener à la raison. Dans cette hiérarchie de l'horreur médiatiques, aucune place évidemment à l'autre trio : Macronistes-lepenistes et police.

Pour en terminer avec les sphères du pouvoir, soulignons l'extrême discrétion du patronat, en particulier du grand patronat. Leur tête de gondole, G. Roux de Bézieux soutient officiellement le texte, mais il craint par dessus tout l'instabilité politique, la pénurie de carburants. Ses craintes portent aussi sur les marchés financiers qui donnent des signes très inquiétants avant coureurs d'un futur krach, l'inflation n'est pas non plus très bonne pour les affaires dans un contexte où les taux d'emprunts augmentent. L'âge de la retraite (et la question de l'employabilité des séniors) n'est finalement qu'accessoire et ne leur permettra, dans un premier temps que des gains marginaux en termes de productivité. S'il voit de bon œil les effets de la loi sur le développement de la retraite par capitalisation, le patronat doit se montrer prudent et ne pas afficher trop ouvertement que cette réforme est faite pour eux et les actionnaires. Si la "bordélisation" se poursuit, si le carburant vienne à manquer, bref si l'ordre ne revient pas rapidement et perturbe le business, il se peut qu'il s'agisse là du maillon faible du dispositif macronien, et ce d'autant plus si la grève s'étend dans le privé, comme par exemple chez Derichebourg, où un préavis de grève illimité vient d'être déposé par les éboueurs...L'alerte émise par Bloomberg conseillant aux investisseurs internationaux d'éviter une France au bord du gouffre ne restera pas sans effet sur le moral du CAC40...

Que retenir de ce long et pourtant non exhaustif exposé ? Le pouvoir est bel et bien engagé dans une surenchère sécuritaire dont le prochain jalon risque d'être la nomination à Matignon de Darmanin la semaine prochaine (lundi ou mardi pour détourner l'attention médiatique de la prochaine journée nationale de grève et de manifestations appelée par l'intersyndicale). Cette nomination, aura aussi pour effet de décupler la rage des manifestants les plus engagés tant le personnage symbolise l'autoritarisme, l'amateurisme et l'arrogance de tout un système. La sécurité, c'est aussi une priorité dans la gestion de la "majorité"parlementaire, où quelques voix discordantes (savamment protégées par le off) se sont faite entendre à Renaissance. Mais il y a aussi le Modem et Horizons qu'il faut contenter tout en poursuivant l'annihilation déjà bien avancée de LR. Ces équations n'intéressent pas les Français mais elles sont bien centrales aujourd'hui dans la sphère dominante.

En revanche, la substitution de l’État de droit par l’État policier et l'extrême concentration du pouvoir dans les mains d'un homme seul et sourd aux aspirations de son peuple, sont désormais visibles de tous, y compris de la presse étrangère et de l'ONU. Les bruits de bottes et l'autocratisation du régime seront-ils acceptés par les Français ? Autrement dit, le  mouvement social et l'intersyndicale oseront-ils (voudront-ils ?) répondre à ce qui se joue sous nos yeux ou resteront-ils dans leur couloir (retrait de la réforme), au risque de la défaite d'abord  mais surtout d'avoir une part de responsabilité dans l'accession au pouvoir de l'extrême droite ? C'est ce que nous tenterons d'analyser dans le prochain billet.

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