Pourquoi je quitte la société des amis de Médiapart

L'évolution de la ligne éditoriale de Médapart me conduit à quitter la Société des Amis de Médiapart. .

Voici la lettre adressée à la société des amis de Médiapart expliquant les raisons de mon départ. Celui-ci  n'est pas un rejet du travail de qualité que l'équipe rédactionnelle continue d'effectuer, elle manifeste mon désaccord fondamental avec la ligne éditoriale sur la laïcité et le fondamentalisme musulman. Je resterai un lecteur attentif. 

Chers membres de la société des amis de Médiapart,

L'évolution de la ligne éditoriale de Médapart me conduit à quitter la Société des Amis de Médiapart.

J'ai adhéré, dès la première heure, au projet d'un journal en ligne, participatif, indépendant des puissances financières, dont la qualité du travail de ses journalistes devait en faire une référence dans les médias français. J'ai soutenu le journal dès ses débuts en créant le collectif des abonnés de Médiapart (CAMédia), alors que le succès n'était pas assuré. C'est avec cette énergie et cette ambition que nous avons organisé chaque année les "Rencontres avec Médiapart", qui furent les manifestations extérieures les plus marquantes du travail commun des lecteurs et de la rédaction du journal.

Mon engagement a été remis en cause lorsque Médiapart a manifesté un positionnement sectaire sur les questions de la laïcité et de l'islamisme.

Depuis, j'ai exprimé à plusieurs reprises dans des lettres personnelles à Edwy Plénel et à l'équipe de rédaction ainsi que dans mon blog et un livre, "La démocratie face au défi de l'islamisme", combien la ligne éditoriale, par sa proximité avec les thèses des fondamentalistes musulmans, m'apparaît erronée et conduit à donner la main à leurs projets politiques réactionnaires. Faut-il rappeler que l'établissement d'une théocratie, dont la législation est basée sur des interprétations de textes religieux, s'oppose à notre attachement fondamental à une république laïque, que la mise en cause de l'égalité hommes/femmes et de l'homosexualité est antinomique avec notre conception d'une société égalitaire, que le refus du blasphème bafoue un des fondements de notre droit à la liberté d'expression? Essentialiser les "musulmans", comme s'ils constituaient une entité homogène, faire un devoir à la gauche de les défendre en bloc, comme détenteurs prioritaires du statut de "damnés de la Terre", manifeste une méconnaissance de leur sociologie. Toutes les études montrent que nous trouvons des musulmans dans toutes les classes de la société, qu'ils sont pour les trois quarts Français et pour la plupart intégrés dans la société française. Si nous devons nous dresser contre toute manifestation de racisme, nous devons dénoncer tout projet politique réactionnaire, fût-il porté par des "musulmans".

Toutes mes préoccupations devant cette dérive n'ont reçu que des réponses réaffirmant qu'il ne s'agissait pas de positions personnelles mais de la ligne du journal, allant même jusqu'à suggérer que j'empruntais la pente glissante qui menait au fascisme. A travers moi était ainsi rejetée toute une partie de la société française, dont de nombreux intellectuels et citoyens de croyance ou de culture musulmane, qui s'opposent au courant politico-religieux de l'islamisme. Le maître mot "islamophobie" sert à disqualifier comme raciste toute réflexions critique. Revendiqués par les fanatiques de l'Etat Islamique et d'Al Qaïda, les meurtres de la rédaction de Charlie Hebdo, de l'hyper casher, du Bataclan, de Nice, de St Etienne du Rouvray en France et d'autres, de plus grande ampleur partout dans le monde, ne modifièrent en rien la vision partisane de Médiapart. Pas une apparition commune avec les journalistes de Charlie Hebdo durement frappés, mais par contre Médiapart n"a pas hésité a partager des tribunes avec le Parti des indigènes de la République (PIR) ou Tariq Ramadan pour discourir sur "l'islamophobie". Au fil de ses articles et des apparitions d'Edwy Plénel dans les médias s'est formée l'image d'un journal complaisant avec le fondamentalisme islamique. Une lecture attentive du journal, aussi bien dans ce qui est mis en avant que par ce qui est tu, confirme ce jugement. Le sommet de cette dérive fut atteint, après les plaintes pour viols contre le leader de Frères Musulmans en France, lorsque le journal satirique caricatura le directeur de Médiapart et que celui-ci compara la couverture de Charlie Hebdo à "l'affiche rouge" des nazis. La marche arrière n'effaça pas les dégâts initiaux. Le mal était fait. L'expression brutale et scandaleuse manifestait la profondeur du fossé creusé dans la société et dans la gauche . Aujourd'hui il apparait que la rédaction nous propose d'être ou Charlie ou Médiapart. Pour ma part je considère que les deux journaux devraient se retrouver sur l''essentiel. Malgré toutes les divergences que nous pouvons éprouver avec l'humour de Charlie ou ses prises de positions, être "Pour Charlie" n'a qu'un sens , celui de défendre la liberté d'expression.

Au vu des désaccords que je viens de résumer, il ne m'est plus possible de maintenir l'ambiguïté qui consisterait à rester membre de la "Société des amis de Médiapart". Je souhaite que Médiapart s'interroge sur son orientation. J'aurais compris que la ligne actuelle soit tenue, mais en confrontation et dialogue avec le point de vue que je défends et qui traverse tout le lectorat du journal comme toute la société. Rejeter par l'injure en traitant les contradicteurs de racistes ou, en amalgamant leurs positions avec celles de l'extrême-droite, c'est manifester son sectarisme et la certitude du croyant sûr de sa Vérité. C'est prendre le risque d'être jugé dans un an, cinq ans ou vingt ans comme ayant contribué à ces erreurs fondamentales : croire que la défense de la classe ouvrière passait par celle de l'URSS de Staline ou que la libération du Cambodge passait par le soutien à Pol Pot ou que le peuple d'Iran s'émancipait en chassant le Chah pour introniser Khomeiny.

A l'aveuglement de celui qui possède la Vérité, j'aimerais que Médiapart substitue une démarche de recherche, qu' il apporte les matéraux pour la compréhension d'une réalité complexe. Or, sur l'islamisme, il se barricade sur sa croyance. Toutes ses analyses et les faits sont filtrés par une ligne éditoriale surplombante. Ceci porte un sale coup au travail de qualité qu' il effectue sur d'autres sujets, quand l'investigation n'est pas oblitérée par des présupposés idéologiques.

Tout le travail pour chacun, au moment où les événements se déroulent, est de vérifier la validité des connaissances qui orientent son action. "L'islamisme est une réalité complexe. A la fois arabe et française, moderne et traditionnelle, exogène et endogène à la société française, reflets de courants profonds de la France d'aujourd'hui et en même temps conséquence du travail de transformation qui secoue le monde arabe, produit à la fois de la colonisation et de la décolonisation, l'idéologie islamiste est en partie parvenue à ses fins dernières : faire en somme que l'islam se confonde avec l'islamisme, suprême objectif des islamistes dont le but ne l'oublions pas, est de prendre le pouvoir sur les musulmans" ((Hakim El Karoui, L'islam une religion française p. 147)

Faute de trouver dans le journal la volonté d'affronter cette complexité,, je ne peux continuer à le soutenir à travers ma participation à la Société des amis de Médiapart.

Roger Evano, Aix-en-Provence le 27 janvier 2018

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