Le procès de Charlie Hebdo : moment historique, épreuve de vérité

Le procès des comparses des attentats islamistes de janvier 2015 est non seulement un moment historique mais une épreuve de vérité. Ce moment où les faits et les discours se sont accumulés pendant des années pour, dépouillés de leurs oripaux, apparaître dans la clarté de choix

Le procès des comparses des attentats islamistes de janvier 2015 est non seulement un moment historique mais une épreuve de vérité. Ce moment où les faits et les discours se sont accumulés pendant des années pour, dépouillés de leurs oripaux, apparaître dans la clarté de choix fondamentaux. Le procès oblige à écouter des voix auxquelles les commentateurs de naguère ne se souciaient pas toujours de confronter leurs discours.

Les larmes montent aux yeux en écoutant les proches des victimes :

Hélène Honoré: "... nous nous évertuions, jour après jour, à nous préserver des pires des maux: la résignation. Sans grand discours, rien que tous les deux et avec la joie de s'opposer délibérément à l'impuissance. Des moments précieux et profondément consolateurs. Nous espérions un monde meilleur, indignés par toutes les injustices".

Gabrielle Maris :"Cette violence frappe les doux, les tendres et les généreux. Ceux qui profitent du soir aux terrasses de café. Ceux qui pensent que la vie vaut le coup, qu'il faut l'aimer malgré tout et qu'on pourrait faire mieux si on se donnait la peine. Nous, leurs proches , avons une chance: l'appétit de vivre est contagieux. On en hérite, même. Heureusement."

Denise et Michèle Charbonnier: " Les combats qu'ils ont menés et leurs engagements politiques pour défendre nos libertés sont toujours les mêmes."

Aimant la vie, joyeuses, généreuses, luttant pour la laïcité, pour l'émancipation de tous dans une société plus libre, plus fraternelle,. leurs témoignages rappellent que les tueurs visaient des valeurs universelles.

Face à eux dans un raccourci que ce procès permet, les complices présumés se présentent eux-mêmes comme des voyous, refusant de travailler, vivant de trafics et de violences.

Ali Riza Polat :" Depuis que j'ai mis les pieds dans le crime, j'veux plus travailler". Il assure que l'on peut concilier "religion et délinquance " et promet de "faire pire quand je sors"

Amar Ramdani: " J'ai voulu faire un tour avec une voiture de luxe d'un ami. Malheureusement j'ai eu un accident et, pour pouvoir payer les réparations, j'ai dû braquer une bijouterie"

Ils se diront pour la plupart "sans profession" avec des casiers judiciaires chargés. Les condamnations sont multiples: vols, braquages, recels, violences, trafics de stupéfiants. L'islamisme sait quels individus peuvent lui servir. S'ils ne se réduisent pas à leur passé de délinquants le contraste est frappant avec les témoignages des victimes. Deux mondes s'affrontent.

Ce procès permet d'établir des faits. Les auteurs ne sont pas "des loups solitaires" comme cela a été avancé après les crimes de Mohamed Mérah, ils ne sont pas des "opprimés" qui exprimeraient une révolte. Les frères Kouachi et Amédy Coulibaly ne sont pas des tueurs ordinaires agissant pour des motifs personnels, Ce sont des criminels politiques organisés, bras armés d'organisations politiques utilisant le coran comme couverture de leur programme totalitaire, des fascistes à idéologie religieuse. Ils ne sont qu'une petite minorité, et s'attaquent aux musulmans qui ne sont pas fanatisés, des musulmans à ne pas confondre avec les criminels. Youssef cet algérien en attente de naturalisation a, au risque de sa vie, tenté d'arrêter l'auteur de l'attentat au couteau de la rue d'Appert. Il est un exemple qui dément les thèses racistes de l'extrême droite.

Ce procès permet également de mesurer les destructions humaines occasionnées, l'ampleur des souffrances endurées, le malheur irréparable.

Les attentats en France venaient après des dizaines d'autres qui, partout dans le monde, visaient anonymement des voyageurs de transports en commun, des musées, des marchés, des lieux de vacances. C'est la vie commune, dans ses manifestations festives, culturelles, quotidiennes, spontanées, qui était attaquée.

Certains influenceurs d'opinion leur prêtèrent main forte, en voilant de rideaux de fumée les faits établis. Les défenseurs des "oui mais..." ou des "Ils l'ont bien cherché..." révèlent tout ce qu'ils cachaient de faux-fuyants, d' arguments médiocres, d'aveuglement, de peur. Alors que la liberté d'expression était menacée, qu'une rédaction venait d'être massacrée en plein Paris, on ergotait sur le type d'humour acceptable, sur le délit de blasphème - qui n'est plus un délit en France depuis plus de deux siècles. Alors que l'attaque de l'hyper-casher relançait la terreur antisémite, ils ciblaient " l'islamophobie", reprenant ce concept pervers qui, sous couvert de s'opposer au racisme, prétend interdire toute critique de l'islam. Ces esprits forts n'organisèrent aucune manifestation de soutien à Charlie Hebdo qui vit dans un bunker au coeur de Paris. Depuis cinq ans, constate Fabrice Nicolino," aucun journal de ce pays n'a jugé bon de venir s'intéresser à ce qui se passe à Charlie Hebdo". Il a fallu le procès pour qu'une centaine d'organnes de presse en France signe un appel commun à défendre la liberté d'expression soit enfin publié.

A l'heure du procès, Où sont Plénel1, Olivier Todd2, Rokhaya Diallo3. Virginie Despentes4? Edgard Morin5? Tariq Ramadan, et beaucoup d'autres ? Ils n'écrivent plus, parlent d'autres choses. Une maladie les atteint : le mutisme. Il est une forme de lâcheté qui est de lancer des accusations terribles par les menaces et la souffrance qu'elle entraine et puis de se taire, de disparaitre sous la table à l'heure des bilans, en attendant que le temps efface l'ignominie de leurs propos. Si leurs écrits ne résistent pas à la révélation des faits, ils deviennent silencieux attendant des jours meilleurs pour réapparaitre sans mea culpa, blancs comme neige. Un bémol leur suffira pour reprendre leurs routes mentales dans les mêmes ornières que précédemment. Leur idéologie recouvre la réalité d'un voile opaque qui font des assassins des victimes et des victimes des assassins. Tout comme l'extrême droite, ils veulent voir les "musulmans' comme une entité homogène alors qu'elle est complexe, traversée de courants antagonistes. Le Président du conseil français du culte musulman Mohammed Moussaoui défend " La liberté de caricaturer (...) garantie pour tous" et le Recteur de la grande mosquée de Paris, Chemseddine Hafiz appelle à ce que "Charlie Hebdo continue d'écrire, de dessiner, d'user de son art et surtout de vivre" et que tous les musulmans "comprennent les traditions culturelles de la satire et de l'espace démocratique qui permet toutes les expressions, même celles qui paraissent excessives". La peur qui agite les dirigeants des monarchies religieuses et de l'Etat islamique ou d'Al Qaïda est qu'un vent de liberté contamine les pays qui vivent dans la soumission.

Ces cinq ans passés et le déroulement du procès permettent de comprendre les enjeux. La lucidité et le courage nécessitent aujourd'hui d'être à la fois antiraciste et antiislamiste comme dans les années 30 la lucidité demandait d'être antifasciste et antistalinien.

Ce procès est une épreuve de vérité. Il est suivi dans le monde entier. La résistance de Charlie Hebdo et de tous ceux qui se battent pour les mêmes causes, est un soutien à tous ceux qui luttent dans leur pays pour leur liberté. Elle participe d'un combat mondial contre la terreur obscurantiste des théocraties et de leurs bandes armées.











1Compara la couverture de Charlie Hebdo le caricaturant à "l'affiche rouge" des nazis et déclara que Chalie Hebdo menait la "Guerre contre les musulmans"

2Qui dénonçait la manifestation du 11 janvier 2015 de soutien aux victimes des attentats. "blasphémer de manière répétitive, systématique, sur Mahomet, personnage central de la religion d'un groupe faible et discriminé, devrait être, quoi qu'en disent les tribunaux, qualifié d'incitation à la haine religieuse, ethnique ou raciale. »

3A l'initiative d'une pétition contre Charlie Hebdo en 2011 après un premier attentat qui mis le feu à ses locaux.Sa pétition s'intitule: « Pour la défense de la liberté d’expression, contre le soutien à Charlie Hebdo ! » et proclame:"que ce fameux cocktail molotov risque plutôt de relancer pour un tour un hebdomadaire qui, ces derniers mois, s’enlisait en silence dans la mévente et les difficultés financières."

4"J’ai aimé aussi ceux-là [ les assassins de Charlie Hebdo] qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité avant de viser au visage." Dans Les Inrockuptibles le 17 janvier 2015,

5Page 25 du livre "Au péril des idées" où Edgar Morin dialogue avec Tariq Ramadan, et indique avoir demandé au candidat Hollande " de faire figurer dans son programme l'inscription dans la constitution non pas de la laïcité, mais de la formule "La France est une république une et multiculturelle". Votre proposition de supprimer la laïcité de la constitution française revient à supprimer un pilier de la République française.

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