Aider le Rojava

Féministes, démocrates, écologistes, défenseurs des communs, défenseurs de la laïcité, zadistes, résistants aux tyrannies... savons-nous à quel point ce qui se passe au Rojava nous concerne?

Article de Chantal Evano.

Féministes, démocrates, écologistes, défenseurs des communs, défenseurs de la laïcité, zadistes, résistants aux tyrannies... savons-nous à quel point ce qui se passe au Rojava nous concerne?

J'en ai pris pleinement conscience, bien tardivement, en regardant l'émission d' Arrêt sur images du 23 février 2018 Rojava (Kurdistan) un véritable OVNI politique dans la région – la région Kurde autonome, territoire d'expérimentations et d'utopies.1

Kobané en 2014 et 2015, Afrin actuellement... Tous les jours, les médias parlent de la guerre qui s'y déroule, en termes d'opérations militaires, en termes de rapports de forces, en termes d'urgence humanitaire, pèsent les politiques des coalisés en Syrie. Nous apprenons ainsi que les Kurdes, victorieux des djihadistes, sont maintenant abandonnés à l'offensive de la Turquie d'Erdogan.

Mais bien rares, et bien peu mis en évidence, sont les articles et émissions qui montrent qu'il s'y invente une révolution sociale et politique au souffle inouï, bravant la terreur islamiste et prouvant que les peuples du Moyen-Orient ne sont pas voués à subir la tyrannie de la charia, des militaires, des régimes corrompus.

J'entreprends ici une double tâche : partager ce que j'ai compris de cette révolution pour montrer en quoi ce "conflit lointain" concerne de très près ceux qui travaillent à une société démocratique, laïque, pluraliste, écologique, autonome, coopérative; relayer les appels à soutenir le Rojava.

Le Rojava

C'est la région du nord de la Syrie où vivent des Kurdes, qui y sont majoritaires, mais aussi des Arabes, des Assyriens, des Turkmènes, des Araméens, des Arméniens, des Tchétchènes. Il se compose de trois cantons non contigus géographiquement : Afrin, Kobané, Jazira, qui ont proclamé leur autonomie en 2013 et se sont fédérés en 2016. Les trois langues officielles du Rojava sont l'arabe, le kurde et le syriaque.

rojava

La guerre civile commence en Syrie en 2011, les Kurdes prennent le contrôle du Rojava dès 2012. Le 12 novembre 2013, le Parti de l'Union Démocratique (PYD - Partiya Yekîtiya Demokrat) proclame l'autonomie administrative de la région. Le PYD a une branche armée, composée des Unité de Protection du Peuple (YPG -Yekîneyên Parastina Ge ), et des Unités de Défense de la Femme (YPJ - Yekîneyên Parastina Jin - brigades exclusivement féminines).

Les citoyens du Rojava refusent à la fois le régime de Bachar El Assad, l'islamisme et le tribalisme. Leur révolution se réclame du confédéralisme démocratique. Pluriethnique, internationaliste, féministe, laïque, égalitaire, socialiste libertaire, cette conception politique propose une alternative à l’État-nation et au capitalisme et s'offre comme issue aux perpétuels conflits nationaux, religieux et tribaux au Moyen-Orient.

Le confédéralisme démocratique

Ce programme politique a été élaboré par les dirigeants du Parti des Travailleurs Kurdes (PKK, Partiya Karkêren Kurdistan), notamment Abdullah Öcalan, penseur influent chez les Kurdesde Turquie et de Syrie, l’un des fondateurs du PKK, emprisonné en Turquie. Le PKK a évolué à partir d'une vision marxiste et nationaliste de la question kurde. Il a abandonné l'idée de créer un État kurde indépendant pour concevoir une confédération de communes autonomes, autogérées, pratiquant la démocratie ascendante, l'égalité entre les hommes et les femmes, l'écologie et l'économie coopérative, intégrant la pluralité des ethnies et des religions.

Le confédéralisme démocratique se nourrit de toutes sortes d'expériences historiques, politiques, anthropologiques, philosophiques : anciennes civilisations mésopotamiennes, débats des courants anarchistes et communistes, Commune (...)de Paris, anarchistes dans la guerre d'Espagne en 1936, mouvement zapatiste du Chiapas, conceptions de Pierre Kropotkine, de Murray Bookchin...

Murray Bookchin (1921-2006), philosophe américain, incontournable dans la pensée anarchiste contemporaine, se définit comme un socialiste libertaire. Il a théorisé le municipalisme libertaire et l'écologie sociale. Abdullah Öcalan, depuis sa prison, a entretenu avec lui un long dialogue, qui a abouti à l'adoption du programme confédéral-démocratique par le PKK le 1er juin 2005, puis par le PYD, et sa mise en pratique au Rojava depuis 2012, dès que ses trois cantons se sont rendus autonomes. 2

La mise en pratique

Le 6 janvier 2014, le Rojava se dote d'un contrat social, La Charte des Régions Autonomes d’Afrin, de Jazira et de Kobané. Le préambule indique les principes  (l’autonomie démocratique, l’égalité et le développement durable) ; les objectifs (la liberté, la justice, la dignité et la démocratie) ; les fondements (la coexistence et la compréhension mutuelles et pacifiques entre toutes les couches de la société. Les droits humains fondamentaux et les libertés, le droit des peuples à l’auto-détermination.) Il définit le cadre géopolitique : Par la construction d’une société libre de l’autoritarisme, du militarisme, du centralisme et des interventions des autorités religieuses dans les affaires publiques, la Charte reconnaît l’intégrité territoriale de la Syrie et aspire au maintien de la paix intérieure et internationale. Les 96 articles détaillent les droits, les structures, le fonctionnement. 3

Le 17 mars 2016, les représentants des partis du Rojava annoncent la fédération des trois cantons de la Syrie du Nord et des zones conquises sur les djihadistes. L'assemblée constituante publie le 29 décembre 2016 le Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord. Le préambule précise en quoi le système fédéral démocratique est une solution pour mettre fin au chaos et à la guerre engendrés au Moyen Orient par le système de l'Etat-Nation. Il mentionne  que la fédération est fondée sur un principe géo­graphique et une décentralisation poli­tique et administrative. Le contrat garantit la participation éga­litaire de tous les individus et de tous les groupes sociaux à la discussion, à la décision et à la gestion collectives, l’égalité de tous les peuples en droits et devoirs en prenant en compte les différences ethniques et religieuses. Le respect des droits de l’homme, de la paix nationale et internationale. La possibilité pour toutes les catégories du peuple, en particulier les femmes et les jeunes, de former leurs organisations et leurs institutions démocratiques. la libre pratique de toutes les activités po­litiques, culturelles et sociales. Pour tous, la jouissance des bienfaits d’une vie libre et égale. Les 83 articles détaillent les principes généraux ; les droits et libertés générales ; le système social. 4

La solidarité internationale s'exprime, par exemple, dans une lettre adressée à la porte-parole du Conseil Indigène de Gouvernement au Mexique. Nous, au Kurdistan, nous avons développé notre propre défense contre les forces capitalistes modernistes et contre les attaques des états colonialistes qui occupent notre sol, éclairés par les expériences de lutte des peuples indigènes d’Amérique Latine. Nous voulons que vous sachiez que nous recevons une inspiration constante et spéciale de vos expériences d’autogouvernement, de bon gouvernement et de communalisme. Nous espérons que nos expériences et nos réussites dans la lutte représentent pour vous aussi et de la même manière des sources d’inspiration.

Aider le Rojava 

Parce qu'ils défendent un monde à l'antithèse du fascisme islamiste - les Rojavans combattent avec une vaillance admirable, aux avant-postes, Daech et autres djihadistes. Et même, humiliation suprême pour mâles belliqueux, des femmes arrivent à les vaincre! C'est pourquoi, outre la volonté nationaliste constante de réduire les Kurdes, le dictateur islamiste Erdogan entreprend d'anéantir Afrin et prévoit d'en faire autant avec le reste du Rojava. Il prétend contribuer à la lutte contre le terrorisme, alors même qu'il dégage pour les djihadistes de nouvelles possibilités de répandre leur terreur. Il a le soutien direct de Bachar Al-Assad – qui, tout en prenant le contrôle de la Ghouta, en laisse partir les combattants islamistes de Faylaq al-Rahmane – et le soutien tacite de la Russie et de l'Iran. Aux dernières nouvelles, Poutine, Erdogan et Rohani tiendront à Istanbul, le 4 avril prochain, un sommet consacré à la Syrie.

La coalition internationale (sous commandement des Etats-Unis, formée en 2014 pour intervenir militairement contre Daech et le Front al-Nosra en Irak et en Syrie), qui a lutté aux côtés des combattants du Rojava, ne fait rien. Elle se contente de rappeler à la Turquie, qui viole les frontières et commet des crimes de guerre, qu'elle ne devrait pas trop exagérer. En août 2015 déjà, Carol Mann nous a dit son inquiétude de ce qui pourrait advenir si les Etats-Unis, la France et les pays membres de l'Otan persistaient dans leur aveuglement concernant les véritables intentions d'Ankara. Serions-nous en train de préparer une version actualisée des accords de Munich?

Le représentant du Rojava en France, Khaled Issa, lors d'une conférence de presse le 19 février à la mairie du Xème arrondissement de Paris, considère que la réaction des puissances occidentales à l’agression turque à Afrin n'est pas à la hauteur de la situation. « C’est une violation du droit international et des frontières de la Syrie. Nous faisons partie de l’Etat syrien et nous n’avons jamais eu la prétention de remettre en cause ses frontières. Bien sûr, nous avons un programme politique clair mais il s’inscrit dans le cadre de la Syrie. (…) Nous pensons qu’une société multiethnique et multiconfessionnelle ne peut pas être bâtie sur la légitimité d’une seule nation ou d’une seule religion. Cette conception dérange Damas mais aussi la Turquie, que monsieur Erdogan dirige à travers un nationalisme et un islamisme forcené sous état d’urgence. (...)

Tant qu’il n’y a pas de réaction sérieuse à la hauteur de la gravité de la situation parmi les puissances occidentales, le régime turc continuera à agir selon son bon vouloir. Il ne faut plus céder devant le chantage migratoire d’Erdogan (…). En tant que membre du Conseil de sécurité, je pense que la France peut faire beaucoup plus que ce qu’elle n’a fait jusqu’à présent. Je n’oublie pas qu’en 2014, c’est elle qui a fait la différence lors de la bataille de Kobanê ».5

En France, des hommes et des femmes politiques commencent à s'émouvoir. Entre autres, Jean-Luc Mélanchon ; Clémentine Autin, question au gouvernement, avec la réponse de Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères ; François Hollande (Le Monde du 13 mars 2018, entretien avec Allan Kaval et Marc Semo "La Turquie : cet allié qui frappe nos alliés"). Il prend la défense des Kurdes d'Afrin, sans oublier l'offensive du régime syrien dans la Ghouta orientale. « Je me sens à la fois solidaire et responsable. Solidaire parce que je n'oublie pas ce que les Kurdes ont pu faire en un moment extrêmement difficile pour permettre à la coalition de chasser Daech de Rakka et au-delà. Il n'est pas possible de célébrer la libération d'une partie de la Syrie et de laisser mourir des populations entières dont on sait qu'elles ont joué un rôle déterminant pour arriver à ce résultat. Mais je me sens également responsable pour la Ghouta. (…). » Il dénonce l'entente entre Moscou et Ankara pour un partage de la Syrie. « Ce n'est pas une coïncidence si ces deux épreuves de la Ghouta et d'Afrin se déroulent au même moment. La Russie a laissé faire Ankara à Afrin, et la Turquie va retirer une partie des rebelles qu'elle soutient de la Ghouta, dont certains pourront même aller en renfort dans l'attaque contre Afrin. »

Des volontaires occidentaux ayant rejoint le Rojava ont annoncé qu'ils veulent combattre jusqu'au bout. 6 L'Humanité a recueilli le témoignage d'une jeune française qui a notamment participé à la marche vers Afrin pour célébrer le 8 mars. Elle travaille à la Commune internationaliste du Rojava qui a été créée il y a à peu près un an. Elle a pour but de regrouper les internationaux présents au Rojava, volontaires dans le secteur civil, pour qu’on développe ensemble des projets. »

Les écologistes se mobilisent. Les comités de lutte contre l'enfouissement des déchets nucléaires à Bure ont organisé trois jours de « rencontres sur le Kurdistan révolutionnaire et le communalisme » les 9, 10 et 11 mars. Le Mouvement écologique de Mésopotamie et la Commune Internationaliste du Rojava ont adressé un message de solidarité aux Zadistes de Notre-Dame des Landes. Ils leur ont communiqué leur alerte sur la dévastation irréversible par la guerre de l'environnement à Afrin. Ils annoncent une campagne « Make Rojava Green Again » pour soutenir la révolution écologique commencée au Rojava, notamment en participant à l’effort de reforestation de la région.

Les féministes sont en première ligne. Un appel féministe de solidarité avec les femmes du Rojava circule sous forme de pétition à signer : Nous exigeons l’arrêt immédiat des bombardements et de l‘invasion d’Afrin, qui sont contraires au droit international. Pour cela nous demandons une position ferme de l’ONU, de l’UE et des gouvernements des pays impliqués dans la coalition : Russie, France, USA, Royaume Uni. Ils doivent faire pression sur la Turquie pour qu’elle cesse cette agression et retire ses troupes de Syrie.

La coordination Kongra Star Efrin, 8 février 2018 appelle les femmes du monde entier à se lever pour Afrin. Alors que les institutions internationales et les gouvernements des États gardent le silence sur les violations du droit international et les crimes de guerre, nous croyons que la solidarité internationale des femmes sera notre arme la plus puissante pour vaincre le fascisme et le patriarcat.

women-rise-up-for-afrin

Féministes, démocrates, écologistes, défenseurs des communs, défenseurs de la laïcité, zadistes, résistants aux tyrannies... nous sommes responsables d'aider le Rojava, en nous informant, en comprenant le lien avec nos propres luttes, en donnant l'alerte et en mobilisant tous les réseaux que nous connaissons.

Chantal Evano

1 - Les interlocuteurs : Mireille Court, journaliste et réalisatrice, auteure de La Commune du Rojava avec Chris Den Hond et Stephen Bouquin, et, avec Chris Den Hond, du documentaire Rojava : une utopie au coeur du chaos syrien (en accès libre sur Orient XXI. Mireille Court et Chris Den Hond ont également traité le sujet dans un article paru dans le Monde diplomatique de septembre 2017 "Une utopie au coeur du chaos syrien – l'expérience libertaire du Rojava à l'épreuve de la guerre".

Raphaël Lebrujah, journaliste notamment pour Rojinfo, et blogueur dans le Club de Médiapart. Je recommande vivement la lecture de ses nombreux articles très informés.

Frédéric Pichon, géopolitologue spécialiste de la Syrie, auteur du livre "Une guerre pour rien" (ed du Cerf).

2 -Je reommande l'article lumineux de Janet Biehl "Théorie et pratique démocratique : De Bookchin à Öcalan à Rojava", qui raconte la théorie de Mutrray et la rencontre entre sa pensée et l'action d'un peuple qui construit sa liberté

et celui de Benjain Fernandez dans le Monde diplomatique de juillet 2016 "Murray Bookchin, écologie ou barbarie" 

3 -La totalité du document est publiée sur le blog de Maxime Azadi

4 -La totalité du document est publiée sur le site de « kedistan »

6 -Article d'Allan Kaval, le Monde, 14 mars 2018 Syrie : des volontaires occidentaux comptent rester « jusqu’au bout » avec les forces kurdes à Afrin. Français, Italiens ou Britanniques, ils ont rejoint le mouvement kurde par sympathie idéologique ou pour lutter contre les djihadistes de l’EI, et n’entendent pas quitter la ville menacée de siège.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.