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Billet de blog 26 octobre 2012

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Presque rien ? Ce Presque-là ce n’est pas rien !

En prenant d’emblée un positionnement très négatif (Beaucoup de bruit pour presque rien) sur l’expérimentation de gilles Séralini, Michel de Pracontal se mettait en porte à faux par rapport à l’opinion  dominante chez les lecteurs de Médiapart. Ce titre en deux mots enterrait précipitamment deux années de recherche.

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En prenant d’emblée un positionnement très négatif (Beaucoup de bruit pour presque rien) sur l’expérimentation de gilles Séralini, Michel de Pracontal se mettait en porte à faux par rapport à l’opinion  dominante chez les lecteurs de Médiapart. Ce titre en deux mots enterrait précipitamment deux années de recherche.

«  Le presque est une allusion au dernier tronçon manquant, à celui qu’il nous faut encore parcourir pour avoir bouclé la boucle  et fait le tour de la totalité » (Jankélévitch : « Le je-ne-sais-quoi et le Presque-rien.  La manière et l’occasion »). Quand le «  Presque » est associé au «  Rien » l’on est au bord du zéro absolu, de la nullité totale, de l’enterrement . Michel de Pracontal nous dit d’emblée revenons aux choses sérieuses.

Or « Presque » c’est la fissure ouverte par Séralini dans un petit monde qui n’a qu’une envie, se refermer sur un tout bien clos où la lueur du doute est mal venue. 

Assurément dans le débat sur les OGM qui agite les lecteurs de Médiapart,  il y a beaucoup de passion, des avis hors sujet et des arguments scientifiques fondés à charge ou à décharge du travail de Séralini. Si le sujet est à ce point débattu c’est que plusieurs expériences précédentes ont montré , avec un retard de quelques décennies, que nous avions été abusés par des commissions « d’experts » dont les avis dépendaient davantage de leurs intérêts que d’une étude objective et indépendante. Les exemples sont nombreux, plusieurs ont été nommés dans les commentaires. Le cas de l’amiante est le plus connu. L’on pourrait citer l’essence plombée, le tabac, le Médiator, la vache folle…Dans cette litanie de scandales, l’on retrouve à la fois des firmes intéressées par le fait que leur business ne soit pas empêché et des scientifiques, souvent éminents ,grassement payés pour semer le doute. Dans un autre domaine, celui de la finance, combien d’économistes nous ont chanté des louanges des produits dérivés et des subprimes avant le fiasco dont le monde entier ne s’est pas encore relevé.

Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que l’étude  de Séralini, soit accueillie favorablement. Il  s’oppose à  la parole fortement dévaluée de scientifiques produisant des rapports directement commandés par les firmes qui commercialisent les produits en question. Son étude nouvelle, menée par une équipe de scientifiques reconnus, est publiée dans une revue réputée. Cela ne suffit pas pour en apprécier la validité (mais, je le répète, ce sentiment maintes fois vérifié d’être manipulé est à l’origine de cette réaction de sympathie à l’étude de Séralini). Nous n’avons pas à être confortés dans nos illusions. Encore faut-il que les arguments opposés soient solides.

Un des premiers arguments est le bruit médiatique auquel a donné lieu la publication des travaux de Séralini. Alors que nous sommes continuellement assaillis par des publicités et des campagnes médiatiques, l’équipe de Séralini,  persuadée d’avoir mené une étude importante aux résultats mettant en cause toute une orientation de l’agriculture mondiale, devrait rester discrète ? Ce serait vouloir mener un combat pieds et poings liés contre des adversaires autrement armés.  C’est une mauvaise querelle que de déconsidérer son travail sous cet angle.

Les autres arguments sur les insuffisances des  protocoles et des résultats  de l’expérimentation semblent solides. Je ne suis pas compétent pour juger cette critique. Je la prends comme élément de ma réflexion. Je crois que Michel De Pracontal aurait dû rester dans ce registre. 

 Plus contestables sont les arguments suivants : « Pourtant, depuis quinze ou vingt ans, des milliards d’animaux d’élevage dans l’Union européenne ont été nourris avec du soja transgénique, sans qu’on observe d’effet particulier. Et les populations humaines dans le monde entier ont aussi consommé des aliments contenant des OGM, sans qu’un problème de santé ait été mis en évidence. « Si les effets sont aussi importants, et si les conclusions de l’étude (de Séralini) s’appliquent aussi aux humains, pourquoi les Nords-Américains ne tombent-ils pas comme des mouches ? demande le professeur Mark Tester, spécialiste de la génétique des plantes à l’université d’Adelaïde en Australie. Les organismes génétiquement modifiés ont été dans la chaîne alimentaire (en Amérique du Nord) depuis plus d’une décennie, et la longévité continue de croître inexorablement ! »

L’argument n’en est pas un. Fumer est un facteur de risque de développer certains types de cancer, pour autant les fumeurs ne « tombent pas comme des mouches » et «  la longévité continue de croître inexorablement ! ».Le mal peut se révéler à long terme, voire sur plusieurs génération (la thalidomide) et être compensé par des progrès dans les traitements.  L’argument est tellement faible qu’il déconsidère son auteur.

Ce Professeur Mark Tester ajoute même : « pourquoi aucune des plus de cent études antérieures, menées par des scientifiques réputés, publiées dans des journaux de référence, n’ont-elles rien mis en évidence ? ». Toute nouvelle découverte met à mal les études antérieures. Que la terre tourne autour du soleil était contesté par les savants contemporains de Galilée et il a fallu beaucoup de temps et de tourments avant que l’idée se répande et soit validée. Aujourd’hui contentons nous d’apprécier les arguments échangés en éliminant ce qui est du domaine de la croyance. Ce n’est pas une exclusivité de certains commentaires . Michel de Pracontal tombe aussi dans ce travers lorsqu’il donne son opinion : « Une interprétation possible est que Séralini n'attache pas beaucoup d'importance à l'avis des scientifiques. Il ne cherche pas vraiment à les convaincre et il sait très bien que ses arguments sont insuffisants. Toute son étude a été montée essentiellement pour permettre le grand show médiatique que l'on a vu, ». Se mettre à la place de Séralini c’est en l’occurrence l’accuser de mauvaise foi, c’est lui prêter des intentions malhonnêtes.  Nous sommes dans l’interprétation  subjective et non plus dans une critique argumentée. Que Michel de Pracontal ait son opinion et l’exprime dans son blog, cela serait tout à fait normal mais cela ne l’est pas de mélanger les faits , les avis contradictoires et son avis personnel dans un commentaire à son dernier article. J’apprécie beaucoup cette rubrique scientifique et les articles  de Michel de Pracontal sont très souvent solides et bien argumentés. Il m’apparaît , dans cette polémique, emporté par ses convictions  sans distinguer  l’information du commentaire partisan .

Un des effets du bruit médiatique fait après la publication du travail de Séralini est que tout d’un coup les académies trouvent nécessaire de mener une étude indépendante. Les études précédentes n ‘apparaissent plus comme totalement fiables alors que la culture et  la consommation de ces plantes sont  largement autorisées. Preuve s’il en était besoin de l’absence de contrôle sur l’alimentation humaine et animale. Un « Presque Rien » qui fait bouger comme cela n’est pas « rien ».

Ce débat d’ampleur tout à l’honneur de la dimension participative de Médiapart illustre parfaitement que le lecteur n’est plus passif , que le journaliste n’est plus porteur d’une parole incontestable. Il est, avec sa compétence, partie prenante d’une grande discussion où d’autres avis sont émis et où chacun peut apporter des informations, des arguments à charge ou à décharge. Les échanges sont généralement de haute tenue. Certains se sont  trompés de sujet en amenant le débat sur les pro ou anti OGM plutôt que sur la validité de la démarche scientifique de Séralini. Michel de Pracontal à souligné à plusieurs reprises cette dérive. Mais il y tombe lui-même en citant les propos de Mark Tester qui sont aussi pro OGM et donc hors sujet.

 Une attitude n’a pas sa place dans ces débats , c’est le chantage au désabonnement. C’est le droit de quiconque d’être abonné à Médiapart ou non mais ce n’est pas correct de l’utiliser comme moyen de pression sur un journaliste. Celui-ci doit-il s’autocensurer par peur de mécontenter une partie de son lectorat ? Si ses informations chamboulent l’opinion majoritaire   devraient-elles  être cachées ? Nous n’avons pas besoin d’une « Pravda », d’un journal porteur d’une vérité. Celle-ci est toujours relative et continuellement remise en question, et elle est peut-être «  notre vérité » mais jamais « La Vérité ». Nous ne sommes pas  lecteurs de Médiapart pour être confortés dans nos croyances. Ce débat , par moment rude, est parfaitement l’illustration du nouveau rôle que peut jouer le lecteur dans la presse en ligne. Loin de m’en éloigner, il me la rend encore plus précieuse. Ce sont de nouvelles possibilités dont nous n’avons pas pris toute la mesure et toutes les responsabilités de lecteurs et de journalistes.

Deux vœux pour terminer ce billet : l’interview de Séralini sur Médiapart et une étude critique des travaux qui ont permis d’accorder la mise sur le marché du maïs NK603

Bien cordialement à tous et toutes ou "Presque"

(Voir la série de billets de Marc Tertre sur le sujet et à l'adresse suivante:http://www.lespiedsdansleplat.me/ogm-et-derives-mediatiques-une-apotheose/ un article très documenté de Jean Claude chercheur en génétique)

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