Le piège de la mondialisation

J'ai trouvé ce texte passionnant. La description de l'avenir de l'humanité prévue par les puissants de ce monde rassemblés en 1995 à l'hôtel Fairmont à San Francisco est hallucinante et cynique. Depuis nous observons que cette ligne de conduite est bien suivie.
J'ai trouvé ce texte passionnant. La description de l'avenir de l'humanité prévue par les puissants de ce monde rassemblés en 1995 à l'hôtel Fairmont à San Francisco est hallucinante et cynique. Depuis nous observons que cette ligne de conduite est bien suivie.

 

infos trouvés sur le site d'Acte Sud, leur site
à propos du livre: LE PIÈGE DE LA MONDIALISATIONde Hans-Peter MARTIN et Harald SCHUMANN

Traduit de l'allemand par Gérard Mannoni
Babel , n° 453

Observateurs vigilants du débat actuel autour de la mondialisation, les auteurs de cet ouvrage ont décidé d'aller sur le terrain, là où se prennent les décisions, là où on en subit les effets. Ils ont rencontré les hommes politiques, les responsables de grandes institutions financières, les patrons et les syndicalistes, les chômeurs et les laissés-pour-compte.

De cette enquête exigeante, menée à l'échelle planétaire, les conclusions, accablantes, s'imposent : c'est une véritable guerre que les partisans du libéralisme ont déclarée à tous les travailleurs, cassant les systèmes de protection sociale et favorisant par là même la montée des extrémismes de tous bords.
Les pièges de la mondialisation sont assurément ceux d'une logique de développement prédatrice tant des êtres humains que de la biosphère ; cependant, les auteurs concluent cet état des lieux en ima-ginant quelques mesures urgentes à mettre en œuvre pour tenter d'y échapper.

Extrait:

L'hôtel Fairmont de San Francisco est un cadre idéal pour les rêves aux dimensions planétaires. L'établissement est à la fois une institution et un symbole, un havre de grand luxe et un lieu légendaire du bonheur de vivre. Ceux qui le connaissent l'appellent juste The Fairmont ; y descendre signifie être arrivé dans la vie.

Cette cathédrale de la prospérité se dresse sur la Nob Hill, au-dessus de la fameuse "City" : un bâtiment californien, un feu d'artifice de superlatifs, mélange insouciant de fin de siècle et de boom de l'après-guerre. Lorsqu'ils s'élèvent dans l'ascenseur en verre qui monte à l'extérieur, le long de la tour de l'hôtel, pour accéder au Crown's Room Restaurant, les visiteurs sont saisis par la vision qui s'offre à eux : un panorama du meilleur des mondes où des milliards de personnes rêvent de vivre. Depuis le pont du Golden Gate jusqu'à la chaîne de collines de Berkeley, la richesse de la classe moyenne se déploie, apparemment à perte de vue. Entre les eucalyptus, à la douce lumière du soleil, on voit scintiller les piscines des demeures somptueuses. Plusieurs véhicules sont garés sur l'allée d'accès de presque chacune d'entre elles.

Comme une borne frontière colossale, le Fairmont marque le point de coupure entre la modernité et l'avenir, entre l'Amérique et la zone pacifique. Sur le coteau qui descend juste devant l'hôtel, plus de cent mille Chinois vivent à l'étroit ; loin derrière, on devine la région natale de la révolution informatique, la Silicon Valley. Les profiteurs de catastrophes californiens, ceux qui ont bénéficié du tremblement de terre de 1906, les généraux américains de la Seconde Guerre mondiale, les fondateurs de l'ONU, les patrons de groupes industriels et tous les présidents des Etats-Unis au cours de ce siècle : tous ont célébré leurs triomphes dans les vastes halls de cet hôtel moelleux dont les intérieurs ont servi de décor de rêve à l'adaptation cinématographique du roman d'Arthur Hailey Hotel, et qui, depuis, est pris d'assaut par les touristes.

C'est dans ce cadre chargé d'histoire qu'à la fin septembre 1995, l'un des rares personnages à avoir lui-même écrit l'histoire accueille l'élite du monde : il s'agit de Mikhaïl Gorbatchev. En signe de reconnaissance, les mécènes américains viennent de lui créer une fondation au Presidio, une ancienne zone militaire située au sud du Golden Gate, que les Américains ont abandonnée après la fin de la guerre froide. Cette fois, Gorbatchev a fait venir, de tous les continents, cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan. Ce nouveau "brain-trust global", pour reprendre la définition que donne de cette assemblée triée sur le volet le dernier président de l'Union soviétique et prix Nobel de la paix, doit ouvrir la voie au XXIe siècle, "en marche vers une nouvelle civilisation1*".

D'anciens dirigeants mondiaux expérimentés comme George Bush, George Schultz ou Margaret Thatcher sont venus retrouver les nouveaux maîtres de la planète. On y rencontre le patron de CNN, Ted Turner, dont l'entreprise a fusionné avec Time Warner pour en faire le plus grand groupe médiatique du monde, ou le magnat sud-asiatique du négoce, Washington SyCip. Trois journées durant, ils comptent mener une réflexion intensive, travailler en petits groupes de travail avec les global players de l'informatique et des finances, mais aussi avec les grands prêtres de l'économie, les professeurs d'économie enseignant aux universités de Stanford, Harvard et Oxford. Les émissaires du libre-échange venus de Singapour et, bien sûr, de Pékin réclament eux aussi d'avoir voix au chapitre, dès lors que l'on évoque l'avenir de l'humanité. Le premier ministre de la Saxe, Kurt Biedenkopf, est venu apporter une note allemande aux débats.

Personne n'est venu ici pour se montrer. Nul ne doit troubler la libre parole ; la troupe importune des journalistes est tenue à l'écart par un service de sécurité considérable2. Des règles rigoureuses forcent tous les participants à oublier la rhétorique. Les conférenciers disposent tout juste de cinq minutes pour introduire un sujet ; aucune intervention lors des débats ne doit durer plus de deux minutes. Comme dans une course de formule 1, des dames d'un certain âge en tenue soignée brandissent des panonceaux indiquant le temps qui reste à courir, à l'intention des milliardaires et des théoriciens participant au débat : encore "Une minute", "Trente secondes", "Stop".

John Gage, cadre dirigeant de l'entreprise informatique américaine Sun Microsystems, lance la table ronde consacrée à la "technologie et au travail dans l'économie globale". Son entreprise est considérée comme une nouvelle star de son secteur ; elle développe le langage de programmation "Java" à Wall Street, le cours des actions de Sun Systems bat tous les records. "Chez nous, chacun peut travailler aussi longtemps qu'il le veut ; et nous n'avons pas besoin non plus de visa pour notre personnel étranger", explique laconiquement Gage. Les gouvernements et les règles qu'ils imposent au monde du travail ont selon lui perdu toute signification. Lui emploie son personnel au jour le jour, en fonction des besoins. Pour l'heure, ce sont de préférence "de bons cerveaux en Inde", qui travaillent aussi longtemps qu'ils le peuvent. L'entreprise, dit-il, reçoit du monde entier, par ordinateur, des candidatures éloquentes. "Nous engageons nos employés par ordinateur, ils travaillent sur ordinateur, et ils sont virés par ordinateur."

Encore "Trente secondes", annonce la dame à l'écriteau. "Nous allons tout simplement chercher les plus intelligents. Depuis nos débuts, il y a treize ans, notre efficacité nous a permis de faire passer notre chiffre d'affaires de zéro à plus de six milliards de dollars." Avec une once d'autosatisfaction, Gage s'adresse à son voisin de table et lui lance en souriant d'aise : "Tu es loin d'avoir été aussi vite, David." Gage passe les dernières secondes qui lui restent avant le panonceau "Stop" à savourer ce petit coup de pied de l'âne.

L'homme auquel il vient de lancer cette pique est David Packard, cofondateur du géant de la haute technologie Hewlett-Packard. Ce vieux self-made-man milliardaire ne bronche pas. L'esprit parfaitement lucide, il préfère poser la question centrale : "De combien d'employés as-tu vraiment besoin, John ?"

"Six, peut-être huit, répond sèchement Gage. Sans eux, nous serions fichus. Cela dit, l'endroit de cette Terre où ils habitent est parfaitement indifférent." C'est alors au tour du président de séance, le professeur Rustum Roy, de la Pennsylvania State University, de demander : "Et combien de personnes travaillent actuellement pour Sun Systems ?" Gage répond : "Seize mille. A une petite minorité près, ce sont des réserves de rationalisation."

On n'entend pas le moindre murmure dans la salle : pour les personnes présentes, l'idée qu'il existe des légions de chômeurs potentiels encore insoupçonnées est une évidence. Aucun de ces managers de carrière aux salaires considérables, provenant des secteurs du futur et des pays d'avenir, ne croit plus que l'on retrouvera un jour, dans les anciens pays riches, et dans quelque secteur que ce soit, un nombre suffisant d'emplois nouveaux et correctement rémunérés sur les marchés de croissance, avec leur grande consommation de technologie.

L'avenir, les pragmatiques du Fairmont le résument en une fraction et un concept : "Deux dixièmes" et "tittytainment".

Dans le siècle à venir, deux dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l'activité de l'économie mondiale. "On n'aura pas besoin de plus de main-d'œuvre", estime le magnat Washington SyCip. Un cinquième des demandeurs d'emploi suffira à produire toutes les marchandises et à fournir les prestations de services de haute valeur que peut s'offrir la société mondiale. Ces deux dixièmes de la population participeront ainsi activement à la vie, aux revenus et à la consommation - dans quelque pays que ce soit. Il est possible que ce chiffre s'élève encore d'un ou deux pour cent, admettent les débatteurs, par exemple en y ajoutant les héritiers fortunés.

Mais pour le reste ? Peut-on envisager que 80 % des personnes souhaitant travailler se retrouvent sans emploi ? "Il est sûr, dit l'auteur américain Jeremy Rifkin, qui a écrit le livre La Fin du travail, que les 80 % restants vont avoir des problèmes considérables." Le manager de Sun, Gage, reprend la parole et cite le directeur de son entreprise, Scott McNealy : à l'avenir, dit-il, la question sera "to have lunch or be lunch" : avoir à manger ou être dévoré.

Cet aréopage de haut niveau qui était censé travailler sur "l'avenir du travail" se consacre ensuite exclusivement à ceux qui n'en auront plus. Les participants en sont convaincus : parmi ces innombrables nouveaux chômeurs répartis dans le monde entier, on trouvera des dizaines de millions de personnes qui, jusqu'ici, avaient plus d'accointances avec la vie quotidienne confortable des environs de la baie de San Francisco qu'avec la lutte quotidienne pour la survie à laquelle doivent se livrer les titulaires d'emplois précaires. C'est un nouvel ordre social que l'on dessine au Fairmont, un univers de pays riches sans classe moyenne digne de ce nom - et personne n'y apporte de démenti.

L'expression "tittytainment", proposée par ce vieux grognard de Zbigniew Brzezinski, fait en revanche carrière. Ce natif de Pologne a été quatre années durant conseiller pour la Sécurité nationale auprès du président américain Jimmy Carter. Depuis, il se consacre aux questions géostratégiques. Tittytainment, selon Brzezinski, est une combinaison des mots entertainment et tits, le terme d'argot américain pour désigner les seins. Brzezinski pense moins au sexe, en l'occurrence, qu'au lait qui coule de la poitrine d'une mère qui allaite. Un cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante permettrait selon lui de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète.

Les managers débattent sobrement des dosages envisageables et se demandent comment le cinquième fortuné de la population pourra occuper le reste superflu des habitants de la planète. La pression accrue de la concurrence ne permettra pas de demander aux entreprises une participation à cet effort social. D'autres instances devront donc s'occuper des sans-emploi. Les participants au colloque comptent sur un autre secteur pour donner un sens à l'existence et garantir l'intégration : le bénévolat en faveur de la collectivité, les services de proximité, la participation aux activités sportives et aux associations de toute espèce. "On pourrait valoriser ces activités en les couplant avec une rémunération modeste, ce qui aiderait des millions de citoyens à garder conscience de leur propre valeur", estime le professeur Roy. Les patrons des groupes industriels s'attendent en tout cas à ce que l'on revoie prochainement, dans les pays industrialisés, des gens balayer les rues pour un salaire pratiquement nul, ou accepter des emplois de domestiques en contrepartie d'un logement misérable. Selon le futurologue John Naisbitt, l'ère industrielle, avec sa prospérité de masse, n'est au bout du compte qu'un "battement de paupières dans l'histoire de l'économie".

Les participants à ces trois journées mémorables du Fairmont se croyaient en marche vers une nouvelle civilisation. Mais la direction indiquée par cet aréopage d'experts provenant des directions d'entreprise et de la recherche nous ramène tout droit à la veille des Temps modernes. On est déjà loin de cette société des deux tiers que redoutent les Européens depuis les années quatre-vingt, une société où la répartition de la prospérité et de la position sociale respecterait la porportion deux tiers / un tiers. Le modèle mondial de l'avenir est fondé sur la formule un cinquième / quatre cinquièmes. On voit émerger la société des deux dixièmes, celle où l'on devra avoir recours au tittytainment pour que les exclus restent tranquilles. Tout cela est-il démesurément exagéré ?

"Le véritable ouragan"

Allemagne, 1996 ; plus de six millions de personnes sont à la recherche d'un emploi fixe - un chiffre qui n'avait jamais été atteint depuis la fondation de l'Allemagne fédérale. Depuis cinq ans, le revenu net moyen des Allemands de l'Ouest est en baisse. Et si l'on en croit les prévisions publiées par le gouvernement, les scientifiques et les responsables d'entreprises, ce n'est qu'un début. Un million et demi d'autres emplois au moins seront supprimés dans la seule industrie au cours de la décennie à venir - c'est ce qu'annonce le plus réputé des conseillers d'entreprise allemands, Roland Berger. Il ajoute que l'on perdra "en outre, vraisemblablement, un emploi sur deux chez les cadres moyens3". Son collègue Herbert Henzler, directeur de la filiale allemande de l'entreprise de conseil McKinsey, va encore plus loin : "L'industrie va prendre le chemin de l'agriculture", prophétise-t-il. A l'avenir, seul un pourcentage infime de la population tirera ses revenus de la production de marchandises4. En France aussi, les autorités annoncent des taux d'emploi de plus en plus modestes ; en 1996, plus de 170 000 emplois industriels ont été perdus. Le taux de chômage pourrait atteindre les 14 % en 19975.

Lorsque les économistes et les politiciens fournissent des explications sur cette chute de l'emploi, elles culminent toutes dans un seul mot : mondialisation. La communication high-tech, le faible coût des transports et le libre-échange illimité transforment le monde entier en un marché unique - c'est la thèse inlassablement répétée. Ces données engendrent une concurrence globale exacerbée, y compris sur le marché du travail. A les en croire, les entreprises allemandes ne créeront plus désormais d'emplois que dans les pays étrangers, où ils coûteront moins cher. Du patron de groupe industriel au ministre du Travail, les milieux dirigeants de la République fédérale n'ont plus qu'une seule réponse : l'adaptation par le bas. A longueur de journée, les voix se mêlent pour réclamer aux citoyens de nouveaux sacrifices. Les Allemands - et plus encore les Autrichiens - travaillent trop peu, ont des revenus trop élevés, prennent trop de vacances, profitent trop souvent des arrêts maladie : c'est ce que répète un chœur où l'on trouve, pêle-mêle, syndicalistes, économistes, experts et ministres, soutenus par leurs auxiliaires dans la presse et à la télévision. La "société d'exigence occidentale se heurte aux ambitieuses sociétés de renoncement asiatiques", écrit ainsi la Frankfurter Allgemeine Zeitung, l'Etat-providence est "devenu une menace pour l'avenir", et l'on ne pourra pas éviter un "surcroît d'inégalité sociale6". Le quotidien de masse qui domine le marché en Autriche, la Neue Kronenzeitung, s'arme de grands titres définitifs pour se lancer dans la bataille des journaux populaires : "Le continent a vécu au-dessus de ses moyens : une nouvelle vague de restrictions budgétaires frappe l'Europe de plein fouet7." Même le président de l'Allemagne fédérale, Roman Herzog, apporte sa voix au concert en lançant des appels au peuple. Le changement, dit-il, est "inéluctable. Chacun devra faire des sacrifices."

Mais le président se méprend sur un point. Il ne s'agit pas du tout de réclamer, au nom de la crise, des sacrifices à tous. La diminution du salaire versé en cas de maladie, l'abrogation des lois protégeant les salariés contre les licenciements, les coupes claires dans les prestations sociales et la baisse des salaires (malgré la hausse de la productivité) ne relèvent plus de la gestion de la crise. Ce que résilient les réformistes qui se placent sous le signe de la mondialisation, c'est le pacte social tacite de la République : un pacte qui jugulait l'inégalité sociale en organisant une redistribution des richesses, du haut vers le bas. Tous ceux-là répandent l'idée que le modèle de l'Etat-providence européen a cessé de servir, qu'il est devenu trop coûteux par rapport au reste du monde. Ils rappellent, moqueurs, l'exemple de la Suède : là-bas, on n'a pas seulement réduit les salaires, mais aussi les congés, les indemnités maladie, les allocations chômage, les allocations familiales, etc. Le pays, qui fut jadis un idéal d'Etat social, est aujourd'hui redevenu un modèle - un modèle de politique d'austérité rigide. "Nous pouvons aller prendre des leçons auprès de la Suède", déclare le député conservateur du Bundestag allemand, Julius Louven. Les personnes concernées, elles, comprennent parfaitement de quoi il retourne. Les syndicats allemands et les associations de bienfaisance s'indignent. Même l'union syndicale IG Chimie, d'ordinaire conservatrice, menace de lancer des grèves à l'échelon national, et Dieter Schulte, président de la confédération syndicale allemande, le Deutscher Gewerkschaftsbund (DGB), met en garde contre des "situations" à côté desquelles la rébellion de masse à laquelle on a assisté en France au mois de décembre 1995 n'aura été qu'"un prélude fatigué". Les Français protestaient alors contre le "plan Juppé", une réforme sans précédent du système social. Les médecins dénoncèrent ce train de mesures comme un "démantèlement" de la politique sociale et une politique de "rationnement des soins8".

Mais les défenseurs de l'Etat social se battent pour une cause perdue. Il est vrai que de nombreux arguments de leurs adversaires sont tout simplement faux. Au total, les groupes allemands ne créent pratiquement pas d'emplois supplémentaires à l'étranger : le plus souvent, ils se contentent d'y acheter des entreprises locales, puis "dégraissent" le personnel et approvisionnent les marchés locaux. Les charges sociales en Allemagne n'ont d'ailleurs pas du tout explosé ces dernières années ; en 1995, leur part dans le produit intérieur brut (PIB) était même inférieure à ce qu'elle était vingt ans plus tôt. La seule chose qui ait une réalité, c'est la référence constante à la politique des autres nations, celles qui constituent l'ancien groupe des pays industrialisés. Diminuer les dépenses de l'Etat, baisser les salaires, supprimer des prestations sociales : de la Suède à l'Espagne en passant par l'Autriche, le cœur du programme est toujours le même. Et partout, la protestation s'achève dans la résignation.

L'internationalisme, jadis inventé par les leaders ouvriers sociaux-démocrates pour contrecarrer les va-t-en-guerre capitalistes, a depuis longtemps changé de camp. Dans le monde, plus de 40 000 entreprises transnationales de toutes tailles manipulent comme des pions leurs employés, mais aussi leurs Etats, dans la partie qu'elles se livrent. 40 % d'impôts sur les revenus du capital en Allemagne ? C'est beaucoup trop, l'Irlande se contente de 10 %, la Malaisie et quelques Etats américains renoncent même à toute taxe pour cinq ou dix ans. 150 francs* l'heure de travail spécialisé en Allemagne ? Beaucoup trop cher, les Britanniques travaillent pour moins de la moitié, les Tchèques pour un dixième. 33 % seulement de prime à l'investissement pour les nouvelles usines en Italie ? Beaucoup trop peu : en Allemagne de l'Est, l'Etat verse volontiers 80 %.

Dans ce vaste mouvement de prise en tenailles, la nouvelle Internationale, celle du capital, déstabilise des Etats entiers et l'ordre social qui les régissait jusqu'alors. D'un côté, elle brandit çà et là la menace de la fuite des capitaux et force ainsi les Etats à pratiquer des réductions d'impôts considérables, à accorder des subventions par milliards ou à fournir des infrastructures gratuites. Lorsque cela ne suffit pas, on fait appel à la planification fiscale à grande échelle : les bénéfices sont canalisés vers les pays où le taux d'imposition est le plus bas. Dans le monde entier, la part apportée par les détenteurs de capitaux et de fortunes au financement des missions revenant à l'Etat ne cesse de diminuer. D'un autre côté, les aiguilleurs de ces flots globaux de capitaux révisent continuellement à la baisse le niveau de ressources de leurs employés, ceux qui paient les impôts. A l'échelle mondiale, la part qu'occupent les salariés dans la richesse sociale diminue elle aussi. Aucune nation ne peut s'opposer seule à pareille pression. Si l'on en croit l'économiste américain Rüdiger Dornbusch, on peut s'attendre à ce que le modèle allemand soit désormais "passé à la moulinette" dans la compétition transnationale9.

Les cours de la bourse et les profits des entreprises connaissent une croissance à deux chiffres, mais les salaires et les traitements diminuent. Dans le même temps, le chômage s'accroît en même temps que les déficits des budgets publics. Nul besoin d'un diplôme en économie pour comprendre ce qui se passe : cent treize années après la mort de Karl Marx, le capitalisme a repris la direction que l'économiste révolutionnaire avait si justement décrite pour son époque : "La tendance générale de la production capitaliste n'est pas d'élever, mais d'abaisser le niveau moyen des salaires [ou d'abaisser la valeur du travail jusqu'à sa limite inférieure*]", affirmait-il en 1865 dans un rapport présenté devant le conseil général de la Première Internationale, à Londres - sans deviner que ce capitalisme primitif allait être dompté par la démocratie10. Pourtant, après les réformes du siècle social-démocrate, une contre-réforme aux dimensions historiques s'annonce : nous avançons dans l'avenir en marche arrière, et les âmes de gagnants, comme Heinrich von Pierer, dirigeant du groupe mondial Siemens, triomphent : "Le vent de la compétition est devenu une tempête, et le véritable ouragan nous attend encore11."

Les mots choisis par Pierer et par d'autres porte-drapeaux du "nouveau globalisme" visent à faire accroire que tout cela n'est qu'une sorte de processus naturel, fruit d'un progrès technique et économique irrésistible. C'est une absurdité. L'enchevêtrement mondial de l'économie n'a rien d'un événement naturel : il est le fruit recherché d'une politique poursuivant des objectifs précis. Traité après traité, loi après loi, ce sont toujours les gouvernements et les parlements qui ont décidé d'éliminer les barrières qui gênaient le trafic international du capital et des marchandises. Depuis la libération du négoce des devises jusqu'à l'extension constante de l'accord sur le commerce mondial, le GATT, en passant par le marché intérieur européen, les hommes politiques de gouvernement, dans les pays industrialisés occidentaux, ont instauré eux-mêmes et de manière systématique cette situation qu'ils ne parviennent plus à maîtriser aujourd'hui.

 

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