Corse, Réponse à Edwy Plénel

Cher Edwy Plénel C’est le constat de votre persistance à ne voir l’Autre que comme le musulman (essentialisé) victime et ne pas tenir compte d’autres acteurs qui m’a décidé à écrire ce billet.

Un mot sur ce que vous appelez « mon obsession face à l’islam et aux musulmans ». Votre appréciation toute personnelle qui nous entraine sur le plan de la psycho- pathologie  devrait être éliminée si l’on veut débattre sur le fond. Je ne la  retiendrai pas, pour ne pas dénaturer le désaccord. La question de l’islam et des musulmans me préoccupe depuis longtemps. Mais n’est-ce pas une préoccupation commune de beaucoup de Français et pas seulement, au vu des événements que nous vivons ?

. La parenthèse  qui suit  votre appréciation personnelle sur ma personne est tout aussi hors de propos « Que pour ma part je [E.Plénel] n’assimile aucunement aux idéologies totalitaires de Daesh»  car elle laisse entendre que moi je les assimilerais. Nous sommes dans l’art de la polémique et non dans la recherche d’un éclaircissement réciproque. Je n’entrerai pas dans ce jeu stérile.

Venons-en au fond de notre radicale divergence.

La question de l’islam est au cœur des débats qui agitent la société. Pour des raisons qui ne sont pas secondaires, les conditions du vivre ensemble sont contestées par les intégristes musulmans. Le fondement même de la démocratie est combattu par les partisans d’une théocratie dont la charia serait notre loi commune. La laïcité, le droit au blasphème, le droit d’apostasie, l’égalité homme femme sont soumis au tribunal de doctrinaires cherchant des réponses dans la vérité révélée qu’ils interprètent différemment entre courants ennemis. Ils tentent  de déstabiliser le pays, pour que du chaos naissent les conditions de leur prise de pouvoir. Les conséquences des attentats menés par quelques groupes fanatiques peuvent rendre les conditions de vie infernales et affaiblir les liens qui nous unissent.  La Tunisie dont l’économie dépend pour un quart de l’activité touristique, voit le pays s’enfoncer dans un marasme, provoqué par les attentats du Bardo de Sousse et de Tunis, entrainant une  augmentation du  chômage qui rend les promesses de la révolution de jasmin caduques. Les tensions qui en résultent remettent en question du processus démocratique et réactivent les orientations totalitaires. Il n’est pas difficile de penser que  les massacres de janvier et novembre 2015 ne sont pas les derniers en France. Alors oui je suis préoccupé, pas obsédé, mais inquiet de l’avenir de notre pays, de pays africains ou du Moyen Orient.

Les faits divers de Corse montrent l’extrême sensibilité du pays à tout ce qui peut s’apparenter à des affrontements religieux ou ethniques. Il est remarquable d’avoir complètement passé sous silence, dans votre parti pris, le caillassage à l’origine de la manifestation du lendemain, Le lien est manifeste. La protestation face à ces pratiques de bande se créant des zones de non-droit, est légitime. Ce qui ne l’est pas, c’est le détournement de cette manifestation par une centaine d’individus sur six cents. Il montre comment des extrémistes racistes peuvent utiliser un fait divers, pour exacerber des conflits et les orienter vers des actions anti musulmanes.

Je ne parle à aucun moment de « fanatiques djihadistes » comme étant les auteurs du caillassage mais je le fais uniquement en référence aux attentas de janvier et novembre à Paris. Au contraire, je décris les acteurs d’Ajaccio comme  de « petits trafiquants », « de bandes qui s’attaquent à des représentants de la solidarité citoyenne » et  «  manifestent  la volonté de se constituer des lieux où règnent les lois mafieuses, où les trafics peuvent se perpétuer à l’abri de la loi commune ». D’après l’article de Rachida El Azzouzi et Ellen Salvi le groupe, en partie cagoulé, s’en est pris aux pompiers aux cris de ; » « Sales Corses de merde, cassez-vous, vous n'êtes pas chez vous ici ! ». Ce qui aggrave  cet incident par son caractère raciste.

En déformant mes propos vous me faites tenir une position qui n’est pas la mienne.

A mon tour de vous interroger.  Où avez-vous lu que  «  j’assimile en bloc des habitants de nos classes populaires à une origine musulmane, à une religion l’islam et, pire, au préjugé d’essentialisation qu’elle appelle chez les racistes, c'est-à-dire à la violence qui serait leur identité profonde » ? Nulle part, mais cela ne vous empêche pas de me  prêter cette assimilation imbécile. Plus loin,   vous déformez mes propos  en écrivant : « Vous jugez qu’il y a un enchainement logique entre l’émotion provoquée par le caillassage d’un véhicule de pompiers et une manifestation s’en prenant aux arabes et aux musulmans » alors que j’écris ; « Si nous n’appréhendons pas les différents éléments de l’enchainement nous aurons une vision partielle de ce qui s’est passé ». Je ne parle pas d’enchainement logique, au contraire du détournement d’une partie de la manifestation du lendemain par, vraisemblablement, des militants extrémistes. Un détournement n’est pas un enchainement  logique. Vous êtes bien trop sensible au poids des mots pour ne pas saisir la différence.

Votre réponse est une déformation de ce que j’écris sur des points essentiels. Vous m’accusez de « mettre sur le même plan les actes délictueux de quelques individus [...] et cet acte collectif, massif, de plusieurs centaines de personnes, visant une communauté toute entière, une origine, une religion ».Où avez-vous vu cela? Qu’il y est une relation est certain mais en aucun cas une égalité  de valeur. Pour odieuse que soit l’attaque des pompiers elle ne revêt pas la même gravité que les attaques racistes et les appels au pogrom. Cependant ne doit pas être tenu pour négligeable les agissements  de  délinquants qui rendent la vie insupportable dans les quartiers périphériques ni leurs slogans racistes.

Le commentaire de Emmap722 ; « 27/12/2015 13:58 illustre bien les difficultés de la vie en commun

« Donc caillasser des représentants de la République c'est anodin ... insulter les pompiers de "sales corses" (si cette info est confirmée) ce n'est pas du racisme. Empêcher les secours d'intervenir dans les quartiers déjà fragilisés ce n'est en aucun cas un acte grave ».

La comparaison entre ce qui vient de se passer en Corse et les attentats de janvier et novembre s’arrête là.

Le rappel de la position d’Emmanuel Todd montre bien que ce que je vise  est l’amnésie des causes pour ne s’intéresser qu’aux conséquences. Médiapart depuis plusieurs années est focalisé sur « l’islamophobie », concept fourre tout, sans jamais analyser, historiciser le développement de l’islamisme radical. Alors que de nombreux religieux et intellectuels de culture musulmane, sont absents de Médiapart nous avons eu droit à un article, sans aucune prise de distance, sur l’imam de Brest.  La relation entre les actes racistes anti musulman  et les massacres de groupes djihadistes n’est pas vue. Depuis les attentats de Charlie pas un meeting commun des organisations antiracistes n’a pris pour thème l’analyse et la dénonciation de l’Etat Islamique et autres organisations criminelles.  Aucun ne s’est penché sur les victimes des tueries. Le centre de gravité de la riposte reste « L’islamophobie » qui sert à minimiser le rôle des intégristes musulmans et à les transformer en victimes. S’il y a une obsession chez vous c’est « l’islamophobie » vous la voyez partout, arme sémantique de l’UOIF et du Parti des Indigènes de la République. La France est peuplée d’islamophobe alors que, si l’on prend du recul, l’on ne peut que constater le faible nombre d’actes anti musulman comparé à l’ampleur des attaques subies.

Le calendrier est éloquent

-13 décembre 2014 journée internationale contre l’islamophobie.

- Le 6 mars 2015, soit deux mois après les attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper casher de Vincennes c’est à nouveau « l’islamophobie » qui est au centre du seul meeting qu’une partie de  la gauche radicale organisera.. Aucune analyse ne se concentrera sur le djihadisme, son développement, ses organisations, ses objectifs, le danger qu’il représente et comment le combattre. Or c’est lui qui vient de frapper. Comment se mobiliser pour arrêter cette folie meurtrière il n’en est pas question. La crainte de stigmatiser les musulmans continue de paralyser.

Lors de cette initiative un nouveau thème apparaît : la défense des libertés publiques. Par qui sont-elles attaquées ? Pas par les frères Kouachi ou Coullibally, non, par l’Etat français. Que l’on soit attentif à ce que le gouvernement ne profite pas de ces attentats pour prendre des mesures liberticides est nécessaire, mais en tenant compte du  climat de terreur provoqué par les fantassins de l’Etat Islamique.

La troisième initiative s’est déroulée le 26 juin et est présentée ainsi par la rédaction de Médiapart : « Après Charlie : La France, les musulmans et l’islamophobie.

Conférence/débat exceptionnelle avec Emmanuel Todd à la bourse du travail de Saint-Denis,

Débat animé par Alain Gresh, avec Ismahane Chouder, vice-présidente d’Islam & laïcité

et Rokhaya Diallo.

« Après l’attaque contre Charlie-Hebdo et l’hyper-Cacher et la mobilisation du 11 janvier

2015, le débat sur les musulmans et leur place dans la société française a été relancé. On sent monter un discours de haine qui n’est plus le seul fait de l’extrême droite ou même de la droite. Cette islamophobie se traduit par des agressions plus nombreuses et une politique de l’Etat qui favorise, voire organise, les discriminations à travers les politiques publiques. Le livre publié par Emmanuel Todd, « Qui est Charlie ? », a soulevé une levée de boucliers, des polémiques et des questions que nous vous appelons à discuter. Venez nombreux ! »

Les sens de ces manifestations est plus dans le non-dit que dans le haut de l’affiche. La laïcité n’est pas défendue et on dénonce les « laïcards ». On attaque la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école, mais pas les pressions sur les filles réfractaires au port du voile et sur les institutions scolaires.

- La dernière initiative s’est déroulée le 15 décembre, centrée sur l’état d’urgence et les victimes des perquisitions de masse. La réponse du gouvernement aux massacres du 13 novembre est  inadaptée,  peu efficace et  crée du ressentiment chez les personnes qui n’ont rien à voir avec les réseaux djihadistes . Mais si à la tribune est recueilli le témoignage des victimes des perquisitions,  un Autre est absent, un représentant  des 130 morts du bataclan et des restaurants attaqués ainsi que les plus de 300 blessés, marqués à vie dans leur tête et dans leur corps.

C’est dans le Monde que l’on trouve trace de leur visage de leur joie de leurs espoirs brisés.

Après les meurtres de masse, dont l’Etat Islamique  revendique la paternité, ne sont pas dénoncées les idéologies qui fondent ces actes odieux, la cible principale est, par un incroyable détournement de sens, le militant laïque dénoncé comme« islamophobe ».

Le point nodal de la riposte, son centre de gravité, est le danger du développement d’un racisme anti musulman.

Alors oui, l’Autre, Edwy Plénel n’est pas unique, il est multiple, comme les victimes de ces fanatiques. Des musulmans, des juifs, des mécréants, des amateurs de concert ou chacun de nous quel que soit sa couleur de peau sa religion ou son athéisme. A vouloir hiérarchisé les victimes et les actes racistes on oublie l’essentiel.

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