A propos d’Alain Finkielkraut: débarrassons-nous de l’identité

Il ne faut pas se demander si l’identité doit être heureuse ou malheureuse. Mieux vaut se débarrasser de l’identité elle-même ; en fait, mieux vaut préférer l’identification à l’identité.

Il ne faut pas se demander si l’identité doit être heureuse ou malheureuse. Mieux vaut se débarrasser de l’identité elle-même ; en fait, mieux vaut préférer l’identification à l’identité.

L’identité est une réponse à la question « qui suis-je ? ». L’identification est une réponse à la question « que veux-je être ? ». L’identité procède d’une assignation ; socialement, elle se met en carte et elle se contrôle. L’identification est une projection volontaire et, par définition, elle est plurielle. C’est par une somme d’identifications particulières que se définit la personne que l’on entend être. Multiples, les identifications touchent à la classe, à la religion, à la sociabilité, à l’engagement, à tant d’autres choses encore. Elles sont plus moins hiérarchisées, de façon différente selon les individus. Édicter d’en haut celle qui doit l’emporter sur toutes les autres revient à tourner le dos à l’individualité (pas l’individualisme : l’individualité).

Le collectif auquel on appartient ne peut plus, en effet, être tenu pour une essence immobile, dans laquelle l’individu est tenu de se fondre. Le collectif moderne n’est rien d’autre que les valeurs, les idées et les pratiques que les individus autonomes (mais non séparés) décident de mettre en commun. L’identité valorise la ressemblance ; elle porte vers l’unique : tous égaux, parce que tous semblables. Le commun respecte la singularité : il faut de la différence pour que le partage soit le plus riche possible en déterminations concrètes. La communauté des semblables, c’est au pire le totalitarisme ; au mieux, ce n’est que du communautarisme.

Il est vrai que le communautarisme quel qu’il soit, fût-il national, peut être parfois une simple réaction aux universalités destructrices, comme celle du marché mondialisé. Il n’en reste pas moins qu’il est une rétraction et une régression. Il ne s’agit certes pas de le stigmatiser : le plus souvent, c’est la discrimination qui produit le repli communautaire. Pas question non plus de l’encenser.

Les identifications nationales se respectent. Leur mépris ne peut nourrir que la frustration. Toutefois, le respect n’est pas l’absolutisation. L’affirmation nationale d’aujourd’hui ne vaut que si elle se combine avec le désir de la mondialité. Non pas l’universalisation déshumanisante de la mondialisation ou la brutalité de la défense de « l’Occident », mais la mondialité du développement humain et durable, la longue et prudente marche vers la Cité-Monde.

On ne bâtira pas cette Cité-Monde sur les décombres des nations et des identifications qui les accompagnent. Pourtant, on aura tout à gagner à débarrasser les cultures nationales des clôtures mentales qui les étouffent. À commencer par l’obsession de l’identité. Dans le monde contemporain, ce qui compte, ce n’est pas l’identité et la propriété, mais la coopération et le partage. Ce sur quoi il convient de veiller, ce n’est pas à la protection des identités, mais au respect de l’égalité. Non pas à la sanctuarisation de la nationalité, mais au déploiement de la citoyenneté.

La démocratie est bien malade. N’aggravons pas ses maux avec les fantasmes décadents de la pureté. 

Roger Martelli, historien, codirecteur du magazine Regards (dernier ouvrage : La bataille des mondes, Éditions François Bourin, 2013)

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