L’Évangile, le Coran et la République

L’Évangile a-t-il quelque chose à faire avec la politique ? Et le Coran? Question difficile qu'il convient d'aborder à distance des polémiques politiciennes. Le point de vue d'un citoyen étranger à toutes les religions.

L’Évangile a-t-il quelque chose à faire avec la politique ? Question qui, on peut en être sûr, va diviser. Les laïcistes, cest-à-dire partisans d’une laïcité intégriste diront : pas du tout ! La religion, c’est la religion, la République ! Sauf que, comme nous le verrons, les choses sont un peu plus compliquées.

Et voici que François Fillon déclare : « Je suis gaulliste et de surcroît je suis chrétien, cela veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne, de la solidarité »[1]. On ne s’attendait pas à ce que François Bayrou réagisse aussi vivement : « Je suis croyant, je ne vais pas m’offusquer d’un mouvement de foi mais comment peut-on arriver à mélanger la politique et la religion à ce point de cette manière déplacée ?Le principe de la France c’est qu’on ne mélange pas religion et politique »[2]. Certes, il y a chez Fillon un clin d’œil à l’électorat catholique conservateur qui a pesé dans la balance des primaires de la Droite. Mais pourquoi cette réaction, surtout venant d’une des représentants de la tradition démocrate chrétienne ? Henri Guaino vend la mèche : « On peut pas lutter contre le communautarisme et avoir le candidat des chrétiens, le candidat des musulmans, le candidat des juifs, le candidat des francs-maçons, etc. », affirme-t-il, dénonçant « une faute morale, parce que ça nous entraîne sur un terrain sur lequel, il me semblait, nous ne voulions pas aller »[3]. Même François Bayrou qui dénonce pourtant à juste titre l’« obsession de l’islam »[4]préfère s’interdire de toucher à ce sujet pour ne pas avoir à parler de l’Islam. Mieux vaut dénaturer sa pensée plutôt que de paraître la partager avec l’objet d’une détestation publique et toucher ainsi à une question qui brûle. Mais est-ce en détournant le regard du feu que l’on se protège de l’incendie ?  

Foin des craintes, revenons à la question en prenant du recul, en cherchant à sabstraire des polémiques politiciennes et des batailles obsolètes : L’Évangile doit-il influencer les lois ? La réponse d’un croyant chrétien sera évidente : oui ! Qu’il soit dans la tradition de la démocratie chrétienne ou de la mouvance des Chrétiens de gauche dont l’expression publique est aujourd’hui en sourdine. « Les protestants français sont de fervents défenseurs de la laïcité qu’ils ont contribué à construire. Cela signifie-t-il que les chrétiens doivent se taire dès qu’il s’agit de politique ? », se demandait le pasteur et théologien libéral Jean-Marie de Bourquenay à la veille des élections présidentielles de 2007, avant de rappeler ces propos de Dom Helder Camara : « Quand je donne de la nourriture aux pauvres, on m’appelle un saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on m’appelle un communiste »[5]. Les Torquemada de la laïcité qui réclament du socialisme et du communisme devraient se rappeler ce que le mouvement ouvrier français doit à Étienne Cabet qui dans les années 1840 prônait un communisme plongeant ses racines idéologiques dans le christianisme.

Posons maintenant la question : « Le Coran doit-il influencer les lois ? » C’est ce qu’a fait d'aiulleurs au printemps 2015 un institut étasunien, le PEW Recherch Center dans un certain nombre de pays d’Afrique et du Moyen Orient[6]. On imagine le tollé si la question était posée en France : il n’a pas de lois au-dessus de lois la République ! La loi religieuse ne doit pas interférer dans la loi de la cité, etc.

Sauf qu’il ne s’agit pas de cela. La question est de savoir si l’on peut interdire à croyant, qu’il soit musulman, chrétien, juif, bouddhiste, déiste, panthéiste ou qua sais-je encore, de vouloir être en règle avec Dieu en intervenant dans la cité des hommes. C’est même pour lui un devoir de traduire ses convictions éthiques et sa spiritualité dans des actes de citoyen, à linstar des hommes de toutes croyances, fussent-ils libres penseurs, agnostiques, athées ou de quelque autre courant de pensée. Qu’importe à la société que les motivations des citoyens soient religieuses ou pas, que l’impulsion de leur action civique soit de nature religieuse ou pas, pourvu qu’ils agissent sur le terrain du bien commun et dans une langue commune à toute la collectivité, c’est-à-dire laïque, une langue qui ne soit donc pas empreinte d’une coloration religieuse particulière, laquelle pourrait donc heurter les membres d’autres religions ou croyances dans la société et leur faire sentir qu’on leur impose celle d’une religion ou système de pensée qui n’est pas le leur.

Que penserait-on par exemple de proclamer officiellement la continuité des la République avec la loi mosaïque[7], de prétendre

affirmer officiellement le respect par l’État des racines chrétiennes de la France, ou encore d’observer la charia ? Mais cela n’empêche nullement que s’adressant à ses coreligionnaires sur la place publique, un Chrétien de se revendiquer, dans son action publique, en accord avec l’Évangile, un Juif d’être en harmonie avec la Tora ou un Musulman en règle avec la charia, un déiste avec Voltaire ou un athée avec Diderot. Ce n’est nullement une question de principe mais d’opportunité. Confondre les deux revient à tomber dans l’imposition d’une nouvelle religion, ce qui est précisément le contraire exact de la laïcité.


[1] François Fillon, invité au « Journal de 20 h » de TF1 le 03/05/3107.

[2] François Bayrou, invité par Laurence Ferrari sur iTélé le 04/05/3107.

[3] Henri Guaino, dans le « Lab politique » sur Europe 1, le 04/05/3107.

[4] François Bayrou, 2012, état d’urgence, Paris : Plon, 2011, document numérique en ligne.

[5] Le résultat de cette enquête est repris dans Courrier international Hors-série Novembre-décembre 2016, page 9. Le fait d’interroger indistinctement Musulmans et non-Musulmans pose un sérieux problème de crédibilité à cette étude. Mais on y remarque que même dans les pays à large majorité musulmane, les résultats sont partagés.

[6] François Bayrou, 2012, état d’urgence, Paris : Plon, 2011, document numérique en ligne.

 

[7] Ne riez pas. Cela fut proposé, lors du débat sur  la constitution de 1848, à Alphonse de Lamartine par Gustave d’Eichthal qui allait répétant : « Le loi de la République n’est autre que la loi de la doctrine mosaïque », sans succès il est vrai (voir Hervé Le Bret, Les Frères dEichthal, Paris : PUBS, 2012). Notons quil ny avait là chez dEichthal aucun prosélytisme judaïque : il se disait Juif, la religion de ses parents, Catholique par la conversion de son banquier de père pour éviter les tracasseries, Athée comme disciple et secrétaire un temps dAuguste Comte ; il chercha à trouver dans le Saint-simonisme ce que, pour emprunter une notion à la géométrie différentielle, on pourrait nommer l’« enveloppe » des religions ; enfin ami d’Ismaÿl Urbain, mais pas seulement pour cette raison personnelle, il s’avéra en son temps un des rares Français respectueux de l’Islam.  

 

Cet article est paru dans mes Notes au fil du temps sur mon site personnel : http://roland.laffitte.pagesperso-orange.fr/prss_prss_empi_05.htm, en date du 6 janvier 2017.

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