Une appréhension en septembre 20136, c’est-à-dire au début de la campagne électorale[1], était que cette dernière fût marquée par une exacerbation du climat islamophobe qui s’était mis en place pendant l’été, à l’occasion du carnage de Nice et de l’assassinat du père de Saint-Etienne du Rouvray. Les circonstances ont voulu que le affaires Fillon et compagnie finissent par saturer l’ambiance politique et focaliser l’opinion sur la prétendue moralisation de la vie publique, dont on voit où elle mène avec la loi Bayrou, c’est-à-dire à bien peu de chose. Il n’y a pas en tout cas à se plaindre que l’orientation politique de la nouvelle équipe dirigeante ne soit pas, du moins pour l’instant, obsédée par l’Islam. Les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation ont même contribué à calmer le jeu. Cela durera-t-il ? Espérons-le.

En tout cas, la fin de cette longue séquence électorale est l’occasion de quelques remarques.

Dégagisme et besoins sociaux des classes populaires

D’abord, une confirmation, si elle était nécessaire. Les élections peuvent bien servir à éliminer, ou, comme l’introduisit le irḥal !, « dégage ! », des printemps arabes de Tunisie et d’Égypte, à la faire dégager. Mais elles sont la plupart du temps, pour mille raisons, inaptes à donner une équipe qui représente les besoins réels des populations. Regardes : 15 % des électeurs favorables à Emmanuel Macron finissent par lui donner une majorité de plus de 60 % de députés, sans parler de ceux qui, de l’UDI et de LR d’un côté, et du PS de l’autre, sont prêts à emboîter le pas du gouvernement pour faire passer l’« inversion de la hiérarchie des normes » dans le code du travail et l’entrée des dispositions de l’état d’urgence dans le droit commun. Ne parlons même pas de la composition sociale de cette auguste assemblée où les classes populaires son sous-représentées, mais dira-t-on, il y a quand même un ouvrier dans lhémicycle, ce qui ne s'était pas vu depuis longtemps ! Le piège électoral s’est refermé sur les classes populaires : la prétendue légitimité que revendiquent nos dirigeants pour faire passer ces deux paquets de lois scélérates servira d’anesthésiant à l’expression des besoins sociaux des travailleurs ‒ actifs, chômeurs ou retraités ‒ qui vont recevoir un grand coup derrière la nuque. Il se referme aussi sur tous les citoyens invités à accepter un tour de vis supplémentaire dans leurs libertés au nom de la « lutte contre le terrorisme ». Cela sera-t-il suffisant ? Souhaitons que non.

Luttes parlementaires et organisation des luttes sociales

Même à supposer que se forme un cartel PC / France insoumise / ex-fondeurs PS, la question est de savoir si l’accent doit être mis sur la lutte parlementaire ou sur l’organisation de la résistance sociale. En effet, ce ne sont pas quelques effets de manche à l’Assemble nationale qui peuvent faire plier la politique de saccage du droit social qui se prépare, mais seulement l’organisation de la lutte sociale, et dans cette opposition parlementaire, tout le monde n’est pas d’accord, loin s’en faut, pour cette priorité.

La tâche est rude. La désorganisation des rangs des travailleurs a atteint un degré jusqu’ici inconnu. Le chômage massif a hypertrophié la concurrence entre les salariés. La course aux places administratives a démoralisé des pans entiers des organisations revendicatives, l’insuccès de grandes marches syndicales a découragé la masse de travailleurs. Certes, la campagne menée par La France insoumise pendant les présidentielles a redonné à la mobilisation des classes populaires un espoir disparu depuis longtemps, et même arraché au Front national une partie des travailleurs. Ceux-là qui, en l’absence de lutte collective, s’imaginent pouvoir se défendre par une politique qui tourne le dos à la solidarité des travailleurs en dressant d’illusoires barrières juridiques, nationales ou ethniques, qui n’ont pour effet que de dissoudre encore davantage la force collective et de laisser les travailleurs désemparés, entreprise par entreprise, devant les pressions patronales et gouvernementales à leurs conditions de vie et de travail.

Reste à traduire cet élan politique en termes d’organisation de la résistance. Cela n’est pas gagné. D’autant plus que, dans sa campagne qui a fourni une condition politique positive à la mobilisation sociale, la campagne de Jean-Luc Mélanchon n’a pas entièrement bouché les oreilles des travailleurs au chant des sirènes d’une prétendue protection nationale contre l’Europe. Or si l’Europe de Bruxelles est incontestablement, dans les conditions présentes, un instrument libéral contre les travailleurs, cela est vrai pour tous les pays d’Europe, si bien qu’une riposte efficace ne peut résulter que d’un mouvement qui unifie les forces des travailleurs à l’échelle continentale. Songez où nous en serions aujourd’hui si, même avec de petites organisations de plusieurs pays d’Europe avait été organisée à Strasbourg ou à Bruxelles, au fil des deux décennies de sa mise en pratique, une protestation annuelle contre les travailleurs détachés la revendication « à travail égal salaire égal » que le mouvement ouvrier inscrivait sur ses banderoles il y a un siècle et demi déjà dans sa première Association internationale ![2]

Il est urgent de se mettre à creuser un sillon européen dans les luttes ouvrières, dans ce combat comme dans ceux d’autres rubriques ‒ temps de travail, salaire minimum, droits des travailleurs immigrés, etc. ‒ à choisir pour entamer une harmonisation sociale européenne par le haut, et non par le bas, comme cela est en train de se pratiquer massivement.

Escalade sans fin de la « lutte contre le terrorisme »

Le terrorisme, parlons-en ! Comme cela a été dit et répété dans ces colonnes, on ne viendra pas à bout de la dissidence politique qui se réfugie sous le drapeau bien commode d’un Islam qui n’en peut mais, sans s’attaquer à ses causes externes, c’est-à-dire sans modifier profondément la politique extérieure dans l’ensemble Moyen-Orient/ Maghreb/Sahel africain, en cessant l’interventionnisme militaire et el bellicisme impérialiste. Il ne suffit pas de dire que la colonisation était un crime. Cette politique, qui en est la continuation, est de même nature. Allez à Dakar ou à Bamako, à Tunis ou à Beyrouth, et entendez ce que l’on dit hors des cercles qui parlent à nos compatriotes le langage que nos classes dirigeantes et leurs porte-voix médiatiques veulent bien entendre ! À voir le nouveau président qui choisit, lors de la passation de pouvoir le 14 mai, de remonter les Champs Elysées sur un véhicule militaire de commandement, il ne semble pas que nous en prenions le chemin.

On ne viendra pas à bout de cette dissidence employant l’arme terroriste sans s’attaquer à ses causes sociales ou, pour utiliser les mots d’un certain Emmanuel Macron quand il n’était encore que ministre de François Hollande, au « terreau » où elle prospère. Or il y a au moins deux éléments dans ce terreau : l’un est l’abandon, le rejet où la République projette les populations venues des anciennes colonies, notamment nos concitoyens musulmans ethnicisés par inertie historique ; l’autre est cet autre abandon massif dont elle fait souffrir les classes pauvres de la population, dans les banlieues et les zones éloignées des centres urbains. Imaginons que l’on diminue, par une politique intelligente ‒ ce qui tiendrait du miracle ! ‒, la pression directe sur les premières, ses effets positifs risquent d’être largement compensés par la précarisation générale des emplois salariés et la dégradation de la condition des chômeurs et des retraités. Et que reste-t-il alors à faire, sinon le flicage accru et la psychiatrisation généralisée des couches populaires dans l’espoir stupide de déceler à temps les jeunes, voire les enfants, que de prétendues failles psychologiques pourraient rendre susceptibles de péter les plombs.

Désengagez nos armées des théâtres moyen-oriental et africain, abandonnez les politiques néocoloniales de contrôle et d’agression, diminuez de façon drastique le chômage et respectez tous les citoyens dans leurs besoins sociaux et leurs préoccupations culturelles et religieuses ‒ dont une peur irrationnelle, largement injustifiée fait suspecter quelle ne menacent la République ‒, et vous verrez si vous avez besoin de toutes ces armées de policiers, de psychologues et de prétendus spécialistes en déradicalisation !

 

[1]  Voir le texte intitulé « De quoi la croisade contre le salafisme est-elle le nom ? », mis en ligne le 27 septembre 2016, http://roland.laffitte.pagesperso-orange.fr/FILES/PRESS_ISLAM_24.pdf.

[2] Notez bien : cette directive ne s’apposait pas en principe à ce que les gouvernements pussent se soustraire à son application par des dispositions particulières, voir dans cette rubrique, le texte intitulé « Travailleurs détachés : scandale et hypocrisie », mis en ligne le vendredi 20 janvier 2017 dans mes Notes au fil du temps, voir http://roland.laffitte.pagesperso-orange.fr/prss_prss_empi_05.htm. Qui plus est, le droit français possédait avec le FAS (Fond d’action sociale) créé en 1958, un dispositif propre à recevoir des cotisations sociales prélevées sur les salaires des travailleurs n’abondant les prestations correspondant à celles des pays d’origine.

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