La colonisation, « crime de lèse-humanité » pour Anquetil-Duperron (1789)

On se dispute aujourd’hui sur la question de savoir si la colonisation peut ou non être qualifiée de crime contre l’humanité. On oublie que cette notion fut avancée, sur le plan éthique et philosophique et non juridique, il va de soi, par un homme des Lumières, Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron.

 

La colonisation, « crime de lèse-humanité » pour Anquetil-Duperron (1789)

 

On se dispute aujourd’hui sur la question de savoir si la colonisation peut ou non être qualifiée de crime contre l’humanité. On oublie que cette notion fut avancée, sur le plan éthique et philosophique et non juridique, il va de soi, par un homme des Lumières, Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron.

 

L’homme connut une certaine renommée à la fin du XVIIIe siècle et au tout début du XIXe siècle avant d’être poussé dans l’oubli. De façon injuste. L’éminent indianiste Pierre-Sylvain Filliozat lui rendait hommage, dans une séance de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de 2005, en tant que « pionnier du voyage scientifique en Inde »[1]. C’est déjà beaucoup, mais Anquetil-Duperron ne fut pas que cela. Le philosophe Simón Gallegos Gabilondo le présente à juste titre comme « un savant anticolonialiste »[2].

 

« La cause de l’Homme »

 

Anquetil-Duperron ne se contente pas d’écrire au sujet des Indiens d’Amérique : « On frémit au récit des cruautés par les premiers conquérants ; ils détruisaient l’espèce humaine, emportés par les passions qui maîtrisent le plus souverainement, le fanatisme et la cupidité ; ici ce sont des Philosophes de sang froid, qui ôtent en quelque sorte aux Américains la qualité d’hommes ». Il lance cette accusation : « Cette destruction », c-à-d celle qui est accomplie par les dits philosophes, « est plus odieuse que la première », celle des mercantis et des politiques[3]. Grand connaisseur de l’Inde qu’il a parcouru pendant huit ans et qu’il a quittée chassé par les Anglais en 1762, il eut le temps d’entrer dans une profonde sympathie pour la culture de ce pays. Ses réflexions présentent l’intérêt de relier aux aventures coloniales anciennes, celle des Amériques, une aventure coloniale plus moderne qui apparaît dans sa forme, avec le recul du temps, comme une anticipation de la grande vague impérialiste-coloniale européenne qui va prendre son essor au XIXe siècle. Après avoir rappelé les propos d’Alexander Dow, écrivain et officier de la Compagnie des Indes[4] pour qui « le Bengale en peu d’années ne sera plus qu’une ombre, & disparaîtra d’entre nos mains, and will vanish from our hands », Anquetil-Duperron conclut : « c’est ainsi que les droits les plus sacrés disparaissent aux yeux d’un vil intérêt. Ne nous faisons pas d’illusion, Français, Anglais ! Je plaide ici la cause de l’Homme. Jamais procès plus important ne fut porté au tribunal de l’univers »[5].

 

La contribution d’Anquetil-Duperron sur les questions posées à l’Europe par ce que l’on appelle « l’Orient », a longtemps été largement sous-estimée. À la différence de Montesquieu, il n’a pas seulement une connaissance livresque de ces contrées lointaines[6]. Il possède une solide expérience de terrain, il connaît l’arabe et le persan, et a de surcroît accès à la Bibliothèque royale – l’ancêtre de notre Bibliothèque nationale ‒, où il est interprète des manuscrits orientaux, à toute la documentation possible à l’époque pour livrer un précieux ouvrage sur La législation orientale, édité en 1778. Critiquant les généralisations hâtives – on dirait aujourd’hui les conceptions « essentialistes » ‒, il se fixe pour objectif, en visant tout particulièrement Montesquieu et Dow, de « détruire le phanthôme de Despotisme qu’on à cru jusqu’ici être celui de l’Orient »[7]. Sans ignorer cette question qui reste d’un intérêt historique majeur, relevons ce point important directement relié à notre sujet : il dénonce, au nom du droit naturel, l’idée que l’humanité s’arrêterait, en Orient comme en Afrique et Amérique, là où l’homme occidental s’arrête : à entendre missionnaires et négociants, « les Orientaux seraient une espèce d’hommes différente des Européens »[8].

 

On fait à juste titre encore aujourd’hui l’éloge de cette proclamation de Condorcet : « les hommes de tous les climats [sont] égaux et frères par le vœu de la nature »[9]. Anquetil-Duperron va bien plus loin. Il pousse l’affirmation à sa conséquence radicale quand il refuse de faire de cette fraternité un but lointain, repoussé à un horizon indéterminé, mais un principe qui doit guider ici et maintenant la conduite des hommes dans les rapports entre les peuples. D’où cette interrogation : « les Orientaux seraient une espèce d’hommes différente des Européens ? »[10]. Il ne lui suffit pas de rechercher, comme le fait également Condorcet, les raisons des brutalités et des exactions des conquérants dans la cupidité et le fanatisme. En concevant implicitement celui-ci comme amplement sorti du cadre religieux, il l’applique au messianisme des « philosophes » qu’il accuse de couvrir du drapeau de la civilisation des buts triviaux de rapine et de puissance : « L’intérêt & l’ambition, voilà le mobile de toutes les conquêtes : ensuite viennent les manifestes. On fait coupable celui qu’on veut dépouiller : & de quel droit ? »[11]. Il condamne l’attitude qui consiste à transformer en « barbares » les peuples que l’on veut dépouiller : seraient-ils « des peuples inhumains, chez qui le pauvre succombe au poids de l’injustice, chez qui le riche criminel soit en honneur ? Alors que de barbares sur terre ! Voilà pourtant les vrais barbares, & non ceux qui parlent, s’habillent, en un mot qui vivent autrement que nous. Avec toutes nos connaissances ; notre politesse, notre civilisation, si les anciens Grecs reparaissaient, ils nous traiteraient de Barbares. Auraient-ils raison ? Défaisons nous donc de ces mots de parti. Croyons que tout peuple peut, même en différent de nous, avoir une valeur réelle, des Lois, des Usages, des opinions raisonnables »[12]. Aussi condamne-t-il la prétention des Européens d’arriver sur les autres continents comme sur un terrain social vierge, et l’utilisation par eux des méthodes la conquête et de la contrainte : « Où est, s’exclame-t-il en effet, la mission qui les charge de rendre heureux à leur manière les hommes libres qui ne s’adressent pas à eux, qui ne les font pas confidents de leurs prétendus malheurs ? »[13]

 

Nous rendons gloire à juste raison à la condamnation faite par Diderot de la colonisation et de l’esclavage, notamment dans son Supplément au voyage de Bougainville, où le célèbre voyageur est apostrophé comme « chef des brigands »[14]. Le réquisitoire que prononce Anquetil-Duperron ne se limite pas aux colonies vieux style, qui reposaient sur le pacte colonial et l’esclavage. Il y inclut les colonies nouveau style, fondées sur la mise en coupe réglée de peuples entiers sans nécessaire peuplement européen massif, comme c’est le cas de l’Inde qu’il connaît bien, quand il écrit que ce rapport entre les peuples ne pourrait être soutenu que par « un crime de lèze-humanité »[15]. Soit dit en passant, l’Algérie constituera bientôt un autre paradigme de cette colonisation de type nouveau.

 

Quand on veut tuer son chien…

 

Selon l’historienne Lucette Valensi, Anquetil-Duperron aurait été « en phase avec les auteurs de son temps ». Mais pour expliquer le peu d’échos qu’il rencontra auprès de ses contemporains dans ce combat résolument anticolonial, elle avance une explication surprenante. Cela tiendrait au fait que « sa pensée est confuse, qu’il l’expose mal, et qu’elle puise trop de sa force à l’hostilité à l’égard des autres penseurs. Il y a une esthétique de la vérité et même du faux. Si Anquetil-Duperron avait su argumenter et écrire, le message serait passé et aurait duré, lors même qu’il serait devenu anachronique »[16]. Mais n’avons nous pas pu nous rendre compte que, loin de traduire l’« incohérence » alléguée de ses idées[17], les extraits suscités révèlent au contraire une étonnante clarté. Et n’est-il pas des auteurs à l’écriture peu facile et aux propos peu amènes dont les idées ont pourtant fait mouche ?

 

Au vrai, comme le formulera peu après Benjamin Constant pour caractériser l’état d’esprit dominant pendant la Révolution et plus encore le Consulat et l’Empire, la société française a alors « inventé » une notion nouvelle, un « prétexte de guerre inconnu jusqu’alors », à savoir « celui de délivrer les peuples du joug de leurs gouvernements, qu’on supposait illégitimes et tyranniques ». Et d’ajouter : « Avec ce prétexte, l’on a porté la mort et la dévastation chez des hommes dont les uns vivaient depuis plusieurs siècles de tous les bienfaits de la liberté. Époque à jamais honteuse où l’on vit un gouvernement perfide graver des mots sacrés sur des étendards coupables, troubler la paix, violer l’indépendance, détruire la prospérité de ses voisins innocents, en ajoutant au scandale de l’Europe par des protestations mensongères de respect pour les droits des hommes et de zèle pour l’humanité. La pire des conquêtes c’est l’hypocrite, dit Machiavel*, comme s’il avait prédit notre histoire »[18]. Si la manière dont il parle de l’Empire ottoman et de l’Islam dans sa prise de position lors de la guerre d’indépendance de la Grèce, il est peu probable que Benjamin Constant fasse ici allusion aux peuples extra-européens, mais si l’on veut éviter de tomber sous les reproches faits aux « philosophes » par Anquetil-Duperron, la question n’est pas de nature différente car l’humanité est une. Il faudra attendre quelques décennies pour que soient publiquement affirmées des positions qui traitent les peuples des autres continents dans un rapport d’humanité inclusif et non comme des peuples d’une autre nature.

 

Ce sera notamment le cas des héritiers de Saint-Simon. Notons simplement Enfantin quand il interpelle ainsi en 1840 à l’auteur des Méditations poétiques et du Voyage en Orient : « Esprit de conquête, quand céderas-tu la place à l’esprit d’association ? Et quels sont donc ces Européens qui croient, en conscience, porter à l’Orient une foi meilleure que la sienne, un ordre social meilleur que le sien, une morale plus pure que la sienne ? […] Pourquoi faut-il que Lamartine soit encore de ces Chrétiens présomptueux qui disposent des nations de l’Orient comme les traités de 1815 ont disposé des peuples d’Occident, qui les partagent et les parquent comme du bétail ? »[19] Certes, sa position sur la Colonisation[20] se sera pas, deux années plus tard, à la hauteur de ces saines interrogations. Notons encore chez les disciples d’Auguste Comte, qui se prononcera résolument contre la conquête de l’Algérie pour le retrait des Français, l’« Introduction » à L’Inde, brochure de dénonciation de la domination du sous-continent par l’Angleterre qu’Auguste Comte invita Richard Congreve à publier. Pierre Laffitte y exposera parmi les objectifs de l’école positiviste, ceux de « dégager les relations commerciales de l’Occident avec le reste de la terre, de toute tentative d’oppression politique », et de « remplacer un mépris superficiel pour les religions de ces peuples, par l’appréciation de la valeur relative de ces doctrines »[21]. Il est vrai que lui aussi finira par plier sur la question de l’occupation de l’Algérie, tant il est difficile de résister au rouleau compresseur de l’Histoire. Mais revenons aux propos d’Anquetil-Duperron. Lucette Valensi écrit à son sujet : « On est donc conduit à écarter les arguments d’Edward Saïd ou Henry Laurens pour qui le livre fut méconnu parce que favorable à l’Orient ». Or, c’est le contraire qui est le plus probable : il semble bien que ce soient ces deux auteurs qui aient raison[22].

 

Ceci pour l’ambiance politique générale. Ce à quoi il faut ajouter les circonstances personnelles d’Anquetil-Duperron. Elles permettent, bien mieux que le prétendu flou de sa pensée et son écriture jugée peu satisfaisante, le fait que sa rafraîchissante colère n’ait pas eu d’influence notoire. Quand éclate la Révolution, l’homme sympathise pour les idées nouvelles, mais il refuse les conseils de son disciple et ami, le conventionnel Jean-Denis Lanjuinais, et garde ses distances par rapport à l’arène politique. Restant au fond de lui fidèle à la monarchie et affecté par le cours des événements révolutionnaires, il préfère se cantonner à une action littéraire. Et l’on ne peut lui reprocher d’avoir employé son temps inutilement : il a pu le consacrer à la publication de la traduction latine des Upanishads à partir du persan et, à écrire d’estimables Considérations philosophiques qui resteront jusqu’à une date récente à l’état de manuscrit. Le savant était déjà rétif aux honneurs sous l’Ancien régime, et était plutôt du genre mauvais coucheur sur la scène intellectuelle, intervenant à tous propos et sans ménagements, c’est-à-dire non sans une certaine brutalité polémique qui a pu froisser ses collègues. Réintégré à l’Académie des sciences en 1803, il en démissionne l’année suivante pour ne pas avoir à prêter serment de fidélité à Napoléon. Le moins que l’on puisse dire est qu’il se tient hors de portée des modes politiques, et qu’il ne se livre pas aux pratiques de servilité que le pouvoir attend des intellectuels, ces pratiques qui justifient les coups de trompette de la renommée officielle. Faut-il pour cela lui reprocher avec Lucette Valensi une « infraction au code des relations sociales » qui justifieraient ses échecs dans l’opinion ?[23] Lucette Valensi ne porte pas Anquetil-Duperron dans son cœur : qui veut accuser son chien, l’accuse de la peste. En tout cas, le résultat est là : à l’écart des avenues du monde accrédité, l’homme est alors resté dans un angle mort de la pensée européenne.

 

Au bout du compte, au-delà les faiblesses littéraires de l’œuvre d’Anquetil-Duperron, il faut reconnaître que son combat, fondé sur la défense intransigeante de l’unité de l’espèce humaine, est un des legs les plus précieux apportés par la philosophie des Lumières au débat toujours actuel sur la nature de ce que l’on appelle, en réduisant ses caractères, la « colonisation »[24].

 

 


* L’éditeur du texte de Benjamin Constant, Étienne Hofmann, signale que l’on ne trouve pas trace de cette remarque chez Machiavel, voir note 55.

 

 


[1]FILIOZAT, Pierre-Sylvain, « Anquetil Duperron, un pionnier du voyage scientifique en Inde », dans les Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 149e année, n° 4 (2005), 1261-1280.

[2] GALLEGOS GABILONDO, Simón, « Anquetil-Duperron, un savant anti-colonialiste », dans VARGAS, Yves Vargas (dir.), De la puissance du peuple ‒ V. Peuples dominants, peuples dominés, Paris : Le Temps des cerises, 2014, 223-232.

[3] ANQUETIL DUPERRON, Abraham Yacinthe, Considérations philosophiques, historiques et géographiques sur les deux mondes (1780-1804), édité par Guido Abbattista, Pisa : Scuola normale superiore, 1993, 50.

[4]DOW, Alexander, The History of Hindostan, from the death of Akbar to the complete settlement of the empire under Aurung- Zeb, to which are prefixed ; I. a dissertation on the origin and nature of despotism in Hindostan ; II. An enquiry into the State of Bengal, with a plan for restoring that kingdom to its former prosperity and splendor, by Alexander Dow, London : T. Becket and P. A. de Hondt, 1772.

[5] ANQUETIL DUPERRON, Abraham Yacinthe, Législation orientale, Amsterdam : Marc-Michel Rey, 1778, 278.

[6]Montesquieu, Louis-Charles de Secondat, De l’Esprit des loix ou du Rapport que les loix doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement, les mœurs, le climat, la religion, le commerce, &c, Paris : Jacques François Barrillot, 1748.

[7] Ibid., 12.

[8] Ibid., 87.

[9] Condorcet, Philippe, Esquisse d’un Tableau historique des progrès de l’esprit humain, Paris : Agasse, 1794, 196-197.

[10] ANQUETIL DUPERRON, Législation orientale, loc. cit., 87.

[11] Idem., 178.

[12] Ibid, v.

[13] Ibid., 176.

[14] DIDEROT, Denis, « Supplément au voyage de Bougainville », dans Opuscules philosophiques et littéraires, la plupart posthumes ou inédites, écrit en 1772, édité par Jean Baptiste Antoine Suard et Simon-Jérôme Bourlet de Vauxcelles, Paris : Impr. du Chevet, 1796, 187-271.

[15] ANQUETIL DUPERRON, Abraham Yacinthe, Dignité du commerce et de l'état de commerçant, Paris : Vve Tillard & fils, 1789, 266.

[16]VALENSI, Lucette, « Éloge de l’Orient, éloge de l’orientalisme : Le jeu d’échecs d’Anquetil-Duperron », dans Revue de l’histoire des religions, n° 222-4 (1995), 452.

[17] Idem., 452.

[18]Voir CONSTANT, Benjamin, Principes de politique, dans HOFFMAN, Étienne, Les “Principes de politique” de Benjamin Constant, 2 vol., Genève : Droz S.A., 1980, II, 338. Pour l’édition originale des Principes politiques, voir Paris : Alexis Eymeri, 1815 ; mais on peut déjà trouver ces idées dans De l’Esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne, Paris : Nicolle, 1814.

[19]ENFANTIN, Lettre à Arlès du 28/10/1840, ms. Ars. 7663/126, reprise dans Œuvres d’Enfantin, publiées par les membres du conseil institué par Enfantin pour l’exécution de ses dernières volontés, 16 vol., XXXIII, 1873, 115-116.

[20]ENFANTIN, Barthélémy-Prosper,Colonisation de l’Algérie, Paris : P. Bertrand, 1843.

[21]CONGREVE, Richard, L’Inde, Paris : P. Jannet, 1858, xlv-xlvi.

[22]VALENSI, loc. cit., 445.

[23] Ibid., 452.

[24] Voir là encore GALLEGOS GABILONDO, Simón, « Philosophie et colonialisme chez Anquetil-Duperron », Journal électronique Montesquieu.it : Biblioteca Elettronica su Montesquieu e Dintorni, Année 2010, vol. 2, 1-15.

 

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