Danièle Obono, tête de turc

L’attaque ad hominem contre Danièle Obono perpétrée par Valeurs actuelles est résolument blessante, injurieuse, et profondément raciste. Il est toutefois facile de se donner des airs antiracistes en dénonçant la forme outrancière d’une attaque politique qui n’est pas le seul fait de Valeurs actuelles.

Danièle Obono, tête de turc de ceux qui révisent et enjolivent le passé esclavagiste et colonial

L’attaque ad hominem contre Danièle Obono perpétrée par Valeurs actuelles du 27/08/2020 est résolument blessante, injurieuse, et profondément raciste.

Il est toutefois facile de se donner des airs antiracistes en dénonçant la forme outran-cière d’une attaque politique qui n’est pas le seul fait de Valeurs actuelles et connaît des formes moins abruptes mais au contenu tout aussi grave dans une grande partie de l’éventail politique et médiatique.

 L’unanimité de la réprobation publique du prétendu « roman de l’été » raciste de Valeurs actuelles cache une terrible hypocrisie.

Valeurs actuelles n’est que la partie émergée de l’iceberg politico-médiatique qui cible aujourd’hui, avec une hargne et une insistance grandissantes, Danièle Obono. Laurent Joffrin reprenait, dans Libération du 04/12/2018, la dénonciation par le sociologue Manuel Boucher du fait que « la pensée décoloniale a pour but d’importer en France le modèle multiculturaliste anglo-saxon », et qui représente « un danger pour l’universalisme des droits de l’homme ». Passons sur l’idée que le « modèle multiculturaliste anglo-saxon » serait étranger à « l’universalisme des droits de l’homme », naturellement français, qui dénote un nombrilisme risible… Déjà depuis un moment, Danièle Obono est montrée comme une des représentantes de cette tendance. Dès son arrivée à l’Assemblée nationale, comme on peut le lire dans L’Obs du 08/11/2017, l’ex-Premier ministre, Manuel Valls, l’accusait ouvertement « de complicité à l’égard de l’islam politique », et de « proximité intellectuelle avec les Indigènes de la République, groupuscule “décolonial” aux thèses “racialistes” ». Or voici que ces derniers temps, les flèches sont dirigées par exemple contre La France insoumise, qui serait désormais acquise aux positions qu’elle incarnerait jusqu’ici en son sein. Lisez Le Point du 18/08/2020 : « Les récentes manifestations françaises contre le racisme et les violences policières ont mis à jour les clivages importants dans le champ de l’antiracisme en France. L’universalisme républicain est aujourd’hui clairement concurrencé et défié par un système de pensée “décoloniale” ou “indigéniste” qui, dans la plus pure tradition d’extrême gauche, milite pour changer le langage en espérant changer le réel. On voit ainsi resurgir le vocabulaire de la race et surgir des mouvements éphémères “attrape-tout” », etc. « Le mal est si grave que même les écologistes ne sont pas épargnés, voir Marianne du 24/08/2020 : « Le parti écologiste et le mouvement de Jean-Luc Mélenchon ont tous deux invité plusieurs têtes d’affiche de la mouvance racialiste pour s’exprimer sur les sujets liés aux discriminations. Une nouvelle confirmation que l’universalisme est en repli à gauche ».

En ciblant Danièle Obono, Valeurs actuelles ne se contente pas de prendre habilement cette vague qui déferle sur le landernau politico-médiatique. Cette femme politique y est présentée comme symbole vivant d’un « racialisme » générateur de « racisme antiblanc », qui va de pair avec le communautarisme, l’islamo-gauchisme qui fait de la colonisation le grand et unique responsable des malheurs des populations arabes et noirs et, pour utiliser les mots d’Emmanuel Macron, du « séparatisme ». Si l’on comprend bien, voilà qu’il y a identité entre le « modèle anglo-saxon » et celui de l’extrême-gauche marxisante, quel salmigondis ! Cette tendance sociale reviendrait à nier l’universalisme bienveillant et généreux qui serait l’ADN de la République française – les peuples colonisés par la France en savent quelque chose ‒ et, disons-le carrément, la « civilisation » dont il est l’expression quasiment parfaite…

C’est dans cet esprit, qui plane sur une large palette politique, y compris dans des secteurs entiers qui se disent à gauche, qu’en luttant en tant que Noires et Noirs, nos compatriotes d’ascendance, courte ou longue, africaine subsaharienne, seraient responsables de la création d’une catégorie sociale durable et essentialisée où la société les cloue définitivement, en d’autres termes une race. Comme si c’est elles et eux qui étaient responsables de la création sociale de l’opposition entre Blancs et Noirs, vieille comme l’esclavage négrier.

C’est oublier que, pour reprendre Franz Fanon dans le sillage de la pensée de Jean-Paul Sartre, le Noir est un pur produit social : il n’est tel que dans le regard de celui qui se voit, par rapport à lui, comme Blanc. La meilleure preuve en est dans l’élargissement et l’enflure historiques de la notion de Blanc. Depuis des siècles en effet, la figure du Noir était liée à l’esclavage, terme qui n’était pas auparavant assigné à une couleur de peau puisqu’il est de même origine que slave. Or cela a changé dans les années 1980. Avec l’apparition de la notion de racisme antifrançais, généralisée en racisme antiblanc, lancée par Jean-Marie Le Pen et intellectuellement fondée et confortée par la somme justificatrice de Pascal Bruckner, Le Sanglot de l’Homme blanc, la vieille opposition s’est élargie. Elle recouvre désormais la distinction entre Blancs et anciens colonisés, ce qui fait qu’Arabes et/ou Musulmans ont cessé d’être des Blancs…

Les contempteurs de « la pensée décolonisable » tels qu’ils la reconstruisent pour leurs propres besoins font comme si la fin des empires coloniaux avait effacé automatiquement il y a soixante ans, comme par un coup de baguette magique, toute trace de la colonisation et de supériorité donnée aux citoyens prétendument « de souche » sur les autres, ceux qui viennent des pays anciennement colonisés, cela non seulement dans la psyché sociale mais aussi dans les pratiques sociales et administratives. Pourtant, personne ne peut nier les plus visibles de ces pratiques que sont les discriminations au logement ou à l’embauche et le contrôle au faciès qui participent de ceux qui peut être nommé un racisme structurel. Ces dénégateurs de l’inertie du passé colonial sur le présent font comme si cette opposition mutilante pour le corps social n’était pas précisément ce que nos compatriotes et nos sœurs et frères humains « racisés » ou « racialisés » ‒ c’est-à-dire enfermés dans un groupe social à part, invariant dans l’espace-temps, essentialisé, infériorisé et relégué ‒, combattent à juste raison au nom de l’unité de l’espèce humaine.

Tant qu’existera une oppression qui touche les Noirs en particulier, il y existera une protestation et une lutte comme noires contre elle. Naturellement, il est semblablement pour les Arabes ou considérés comme tels, ou les Musulmans, officiellement ethnicisés par la loi de 1881 sur le code de l’indigénat qui les considérait, en tant que groupe social, comme sujets et non citoyens français, aux Roms et d’autres secteurs de la population. Mais nous concentrons ici sur le cas des Noirs. Il est tout à fait compréhensible que, devant le mépris et la dévalorisation dont sont victimes nos frères et sœurs noirs, existe l’affirmation d’une fierté noire et une revendication noire. C’est même un fait positif et heureux. Je n’oublie pas qu’en 1832, Thomas Urbain, fils d’une mère guyanaise née esclave, qui n’était pas encore converti à l’Islam sous le nom d’Ismaÿl, et à qui le mouvement saint-simonien avait donné la fierté de son ascendance noire, écrivait un poème intitulé « La noire », qu’en paraphrasant le Cantique des cantiques, il terminait par : « Je suis Noire – je suis belle ». Faudrait-il aujourd’hui, avec nos antidécoloniaux, remiser la négritude d’Aimé Césaire et Léopold Senghor et le mouvement Black is beautiful au musée du communautarisme « anglo-américain » pour les uns, « indigéniste » et « antirépublicain » pour les autres ? Cette fierté peut se manifester dans des formes parfois gauches et peu convaincantes. C’est ainsi qu’ont largement été mis en exergue dans la presse des petits groupes sectaires et largement minoritaires pour déconsidérer en bloc le collectif Justice pour Adama Traoré et ses manifestations de juin-juillet 2020. C’est dans le même mouvement qu’a été dénoncée comme « communautariste » et « non-universaliste » son inspiration par le mouvement étasunien Black Live Matters, et cela, de façon très ironique, au moment même où, aux États-Unis même, cette protestation entraîne de plus en plus de Blancs. Question : est-ce que la demande de l’opprimé, pour être admissible et recevable, doit être conforme aux codes de l’oppresseur ?

  1. La dénonciation de Valeurs actuelles cache un assentiment très répandu d’une thèse sur l’esclavage profondément raciste.

Le tollé général soulevé par Valeurs actuelles n’est que mérité. Mais il dispense d’aborder la thèse sur l’esclavage défendue dans le fameux « Roman de l’été », qui est en fait largement répandue chez bien des gens qui s’offusquent de l’attaque personnelle ignoble contre Danièle Obono. Ce qui fait qu’ils s’en tirent à bon compte.

« Notre intention, transparente, était la suivante : là où les indigénistes et les déconstructeurs de l’Histoire veulent faire payer le poids de cette insoutenable traite aux seuls Européens, nous voulions rappeler qu’il n’existât pas d’unité africaine, et que la complexité de la réalité, sa dureté, était à raconter. Nous avons choisi cette élue car elle participe selon nous, par ses prises de position répétées, à cette entreprise idéologique de falsification de l’Histoire ». Telle est la justification donnée par la Rédaction de Valeurs actuelles le 29/08/2020. Cela fait bien longtemps que l’on chante, dans le chapitre de la traite négrière, la rengaine « C’est pas moi, c’est ma sœur ». Valeurs actuelles cherche à salir la dénonciation de la traite négrière européenne en montrant que les Européens n’ont pas été les seuls à pratiquer la traite et l’esclavage. La belle affaire ! Ils pensent ainsi couper l’herbe sous les pieds des gens qu’ils traitent avec dégoût – et ils sont loin d’être les seuls ‒ de « décoloniaux » et d’« indigénistes », qu’ils présentent comme tenants de l’idée que tous les malheurs présents des couches sociales « racisées » viendraient de l’esclavage et de la colonisation, en leur mettant le nez dans la réalité historique qu’ils cachent.

En feignant de découvrir la traite transsaharienne, Valeurs actuelles enfonce des portes ouvertes. Mais cela n’est que le visage apparent, aimable de sa position. En fait, cette publication ne fait que reprendre le vieil argument des colonisateurs français entrant au XIXe siècle au Sahara et au Sahel au nom d’une prétendue lutte contre l’esclavage interafricain et arabe. Imaginez que dans l’Algérie des années 1830, les Lamoricière dénonçaient l’esclave domestique chez les notables autochtones alors que l’esclavage des grandes plantations, rétabli par le Consulat et qui restait florissant aux Antilles françaises. Le diable, c’est l’Autre ! Une figure de cette entreprise humanitaire fut le cardinal Lavigerie qui accompagnait ainsi la conquête coloniale d’une croisade contre l’Islam, transformé en seul coupable de cette « plaie hideuse de l’esclavage ». Montrer la traite transsaharienne du doigt sans fournir d’éléments de comparaison avec la traite transatlantique qui concerna, tout bilan fait, des flux bien plus importants et sur une période historique resserrée, cela revient à minimiser les bouleversements radicaux provoqués par cette économie de traite transatlantique dans les sociétés africaines. C’est un piètre argument pour démolir les adversaires « décoloniaux » et « indigénistes » que de dire : vous voyez, vous aussi qui vous réclamez des Arabes, des Musulmans et des Noirs, sachez que vos ancêtres ont aussi pratiqué la traite et l’esclavage et qu’il est n’est pas sérieux d’accuser de vos malheurs actuels, celui qui fut pratiqué par les Européens. Pour celles et ceux qui veulent avoir une idée assez honnête et, mises à part quelques erreurs historiques, à peu près équilibrée, de la traite négrière dont a été victime l’Afrique, je renvoie à la belle série documentaire en quatre épisodes de 52 minutes, intitulée Les Routes de l’esclavage. Coréalisée par Daniel Cattier, Juan Gélas et Fanny Glissant, coproduite notamment par la Compagnie des phares et balises, elle fut initialement diffusée en mai 2018 par Arte et France Ô, et reprise tout particulièrement en mai-juin 2020.

Cette fausse et hypocrite découverte de la traite et de l’esclavage interafricains ne constitue que les prémisses d’une assertion délirante qui, pas davantage que la précédente, n’est limitée à Valeurs actuelles. C’est que la cause originelle de la traite négrière transatlantique et l’esclavage ne résideraient pas tant dans les besoins des sociétés européennes que dans la marche et la nature même des sociétés africaines, les sociétés subsahariennes et nord-africaines, en d’autres termes arabes. Voilà qui permet de faire d’une pierre deux coups et de renvoyer tous les malheurs présents des Noirs et des Arabes, non pas aux conquêtes coloniales dont il serait bien entendu criminel de nier les « aspects positifs » ou de les minimisés ‒ on connaît la chanson depuis la polémique suscitée par la loi du 13 février 2005 ‒, mais à leurs propres turpitudes. Dans ce filon hautement partial et si peu explicatif de l’histoire réelle, Le point du 28/08/2020 ouvre ses colonnes à l’essayiste Ferghane Azihari qui, pour dénoncer le remplacement par les « décoloniaux » de la lutte des classes par les luttes des races, affirme que « Ni l’esclavage, ni la colonisation n’ont enrichi l’Occident ». Comme si l’Europe avait en quelque sorte été entraînée dans l’esclavage et la colonisation à son corps défendant, dans son élan humanitaire, victime malheureuse de sa philanthropie. Voici qui est original : les vraies victimes de la traite et de l’esclavage ne seraient pas les Noirs mais les Européens… Entre parenthèses, c’est une curieuse manière de parler de la lutte des classes, notion due à l’historien François Guizot qui la présentait, à la fin des années 1820, comme meilleure explication de la marche de l’histoire que la lutte des races qu’il avançait jusque-là, notamment par Augustin Thierry. Voici aujourd’hui que ceux qui ont résolument stigmatisée cette notion de lutte des classes en l’attribuant faussement à Karl Marx, la ressortent aujourd’hui sans principe pour dénigrer leurs adversaires…

La réalité est que presque toutes les sociétés ont connu dans l’histoire des formes d’esclavage. Mais en défendant sa thèse, Valeurs actuelles se nourrit des préjugés racistes anti-Noirs largement répandus dans les sociétés européennes et de leur habillage triplement hypocrite, et les cultive avec gourmandise :

  1. d’abord en cherchant à atténuer la portée de la traite négrière et l’esclavage européens qui les ont pourtant pratiqué, dans leur forme mercantile et industrielle, dans des proportions inconnues jusqu’alors, même chez les Arabes. N’oublions pas que si la traite transsaharienne fut aussi horriblement meurtrière et massacrante que la transatlantique, connue par l’euphémisme du « commerce du bois d’ébène », l’histoire a voulu que la puissante révolte des Zendj, qui embrasa le sud de l’Irak abbasside de 869 à 883 et se termina dans un monstrueux un bain de sang, eut pour effet d’obstruer définitivement, dans le Monde arabe et musulman, la voie de l’esclavage productif, pour limiter cette pratique à la sphère domestique. En comparaison, l’Europe l’a développé en grand à l’échelle industrielle comme la base de l’industrie sucrière, accompagnée d’horreurs poussées à un degré insoupçonné, dont le Code noir de Colbert de 1685 ne donne qu’une piètre idée.
  2. ensuite en présentant l’abolition de l’esclavage en 1848 comme le fait de la bienveillance infinie de la République, oubliant que, quels quel fussent le mérites de Victor Schœlcher, cette émancipation, qui ignore résolument les luttes des esclaves, se fit en indemnisant les propriétaires et en livrant les esclaves libérés au bon vouloir de ces derniers et dans une misère crasse.
  3. encore en perpétuant implicitement la thèse avantageuse et autovalorisante que la colonisation de l’Afrique subsaharienne se justifiait par la lutte contre l’esclavage, comme cela a été rappelé plus haut. N’oublions pas qu’outre les crimes de mise de peuples entiers sous le joug, cette colonisation a généralisée la forme moderne de l’esclavage, la corvée coloniale, en provoquant en conséquence, pour la récolte d’une boule annuelle de caoutchouc ou la pose d’une traverse de chemin de fer, des millions et des millions de mutilés et de morts. Que l’on pense seulement à la situation du Congo de Léopold II ou à celle du Congo-Brazzaville.
  4. enfin en faisant accroire que les fameuses indépendances des années 1960, le plus souvent de pure apparence, comme le prouvent notamment les exemples actuels du Mali et du Niger, ont été généreusement « accordées », résultant du bon vouloir et de la magnanimité des peuples colonisateurs. C’est oublier les furieux massacres perpétrés lors de l’insurrection malgache en 1947 et, après la grande claque de Dien Bien Phu, les guerres meurtrières d’Algérie et celle, pratiquement oubliée, du pays bamiléké au Cameroun, sauvagement réprimée par un certain Pierre Mesmer, à grand renfort, comme dans l’Algérie, de camps de regroupement stigmatisés par le Rapport de Michel Rocard en 1959.

Valeurs actuelles use ainsi, dans une forme extrême, de l’idée méprisante et raciste que les seules bonnes choses qui sont arrivées aux peuples noirs essentialisés, donc « racisés », « racialisés », c’est-à-dire conçus comme une race à part, viendraient de l’extérieur, et plus particulièrement de l’Europe, naturellement bienveillante et civilisée. Souvenez-vous de ce discours scandaleux de Nicolas Sarkosy à Dakar où était affirmé que « les peuples noirs n’étaient pas entrés dans l’Histoire ».

Cela revient à enlever à ces peuples, réduits à une catégorie durable et intangible, toute capacité et initiative propre, toute contribution positive au cours de l’histoire humaine. Là est le fond du racisme.

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