Les sociétés modernes capitalistes, un vaste système de Ponzi international

Nous venons d’apprendre ces derniers jours que les entreprises du CAC 40 ont réalisé, en 2013, un profit net cumulé de 50 milliards d’Euros. Elles disent en être déçues même si leur Chiffre d’Affaire est resté stable à un peu plus de 1200 milliards d’Euros. L’énormité de ces chiffres devenus presque banals doit pourtant nous inciter à la réflexion. Toute cette richesse accumulée de part une inflation sans cesse croissante des inégalités ne fait que circuler dans les mains d’un nombre relativement réduit d’individus (voir mon précédent billet). Par conséquent, nous avons là un vaste système organisé à l’échelle internationale soit excluant une large part de personnes (les pauvres sans travail) soit exploitant ceux qui gagnent, pour la plupart, à peine de quoi survivre (se rassurant en prétendant qu’il y a plus malheureux qu’eux, ce qui est vrai, mais qui a pour fâcheuse conséquence de faire taire tout révolte) en l’échange de leur force physique et/ou intellectuelle.

A ces travailleurs, on ne cesse de demander plus pour des salaires aussi limités que possible sous le prétexte que la concurrence impose des coûts du travail maitrisés pour des prix les plus bas possibles. Autrement dit l’intérêt du consommateur (puisque c’est l’argument bienvenu répété ad nauseam par le grand capital pour démontrer la nécessité du marché libre et non faussé) est invoqué afin de justifier son exploitation en tant que travailleur. Celui-ci est donc victime à plusieurs titres de cette vaste escroquerie présentée comme un système économique rationnel et qui consiste à lui demander de produire plus vite, à moindre coût et donc à qualité moindre, dans des conditions de travail plus pénibles, tout cela dans le but qu’il puisse payer ce dont il a besoin (ou dont on le convainc qu’il a besoin) moins cher étant donné son salaire justement limité. CQFD. On pourra toujours s’épancher sur les variations des taux de marge brute et ceux de marge financière (= taux de marge brute - les taux d’investissement), ces derniers étant en moyenne, fait nouveau, à deux chiffres depuis 2002 (source l’Humanité du 27 janvier 2014). Tout le monde finit bien par comprendre que cela participe d’une poudre aux yeux dont le but est de faire croire au peuple que le capitaliste est toujours en grand danger soit qu’il a fait moins de profit que l’année précédente, soit qu’il en a fait moins que le plan, bref qu’il est toujours dans une situation qui lui impose de réduire ses coûts de structure (de là tous les plans de compétitivité permanents que se doivent de mettre en place toutes les grandes entreprises et même les moyennes dorénavant).

Ce système de Ponzi si complexe et impliquant tant de monde qu’il n’est en rien menacé[1] est alimenté non par l’argent mais par la force vitale (physique, intellectuelle) de tout adulte obligé de travailler pour vivre. A la différence d’un système de Ponzi classique, pourrait-on dire, la victime n’a pas vraiment le choix. Elle est rémunérée à une hauteur qui évite tout soupçon, l’essentiel étant qu’elle ne se sente pas (trop) exploitée. Ceux qui sont les mieux rémunérés par le système ne sont pas moins exploités (ils sont d’ailleurs potentiellement plus esclaves car plus dépendants encore que les autres) mais le prix qu’ils payent consiste à pousser le plus grand nombre à être exploité. Ils alimentent le discours de la propagande et ont une plus grande contribution dans le but d’encourager la masse à participer activement. Parmi eux, nous trouvons les journalistes économiques les plus visibles (et donc les plus néolibéraux), les cadres dirigeants de grandes entreprises (qu’on peut compter en plusieurs centaines pour chaque grande entreprise), les experts économiques les plus en vue, les artistes optimistes (vous souvenez vous d’Yves Montant chantant « Vive la crise »), etc …

Ce système de Ponzi là complexe, étendu, très structuré, bénéficiant de larges soutiens et notamment des personnalités les plus influentes de la planète n’est pas prêt de s’effondrer tant qu’il maintient un équilibre certes délicat entre le degré d’acception par les masses de leur exploitation par le capital et la rapacité financière de ce même capital[2]. Mais justement le système souffre du paradoxe déjà annoncé par Marx, il porte en lui les germes de son autodestruction. Tôt ou tard, il s’effondrera de manière plus ou moins brutale mais il est fort à parier que la chute sera particulièrement terrible déclenchant un cycle de violences (famines, guerres civiles) et donc de souffrance et de morts. A noter d’ailleurs que ce système de Ponzi dont nous avons oublié les précurseurs géniaux, pourrait-on presque dire par cynisme, Marthe Henau dite la banquière, Stavisky, ont contribué à saper la confiance dans une république encore fragile dans les années 30. N’oublions pas non plus que des banquiers comme Charles E. Mitchell ont, les premiers, mis en place, des bulles spéculatives à l’origine très certainement de la crise de 1929 plongeant les Etats-Unis et l’Europe dans la récession et permettant l’expansion des idées d’extrême-droite et antisémites en général et l’accession d’Hitler au pouvoir en particulier.

Il ne sera donc pas dit que la chute du monde capitaliste sera plus dévastatrice en souffrance et en nombre de morts que le capitalisme lui-même à l’origine des guerres les plus meurtrières de l’histoire humaine, ce qui ne l’empêchait pas durant ces guerres d’ailleurs de prospérer s’adaptant ainsi tel un monstre froid[3].

Seule la chute du système capitaliste inéluctable est à même de libérer les potentialités (aujourd’hui littéralement étouffées) pour mettre en place une ou des nouvelles civilisations abandonnant le productivisme, le mythe de la croissance, la prédation et la privatisation des ressources naturelles, la compétition (sorte de violence instituée ayant succédé à celle naturelle) au profit de la solidarité, d’une gestion raisonnée et démocratique des ressources communes vitales, d’un gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, d’un progrès scientifique et technologique contrôlé par le même peuple, de richesses produites en quantité raisonnable et partagées équitablement, bref d’une société du bien vivre ensemble.

A ceux qui se définissent comme réalistes, qui se vantent d’être au plus près de la réalité (et donc de la noirceur) de ce monde opposant toujours à cette utopie l’objection qu’il ne s’agit pas du monde réel dans lequel nous vivons aujourd’hui et dont il faut tenir compte, je leur donne sur ce point entièrement raison.

 


[1] Contrairement aux escroqueries individuelles qui bien que mouillant des gens d’influence finissent toujours par se heurter à un monsieur loyal qui fera de ces cas isolés un bel exemple médiatique réveillant les cris au scandale afin que l’escroquerie planétaire, elle, puisse continuer de tourner sans être inquiétée.

[2] A ce sujet (un exemple pris parmi d’autres), Le Laboratoire Roche vend un médicament de traitement contre la dégénérescence maculaire liée à l’âge (la DMLA) au prix de 900 Euros par injection, le Lucentis, tandis qu’un autre médicament ayant le même mécanisme d’action et produit par la même société, l’Avastin, lui est vendu au prix de 30 Euros. Ce dernier est peu ou pratiquement pas utilisé car aucune autorisation de mise sur le marché n’a été curieusement demandée par la société (Source Journal de France 2, 13h, 5 février 2014).

[3] Voir les grands constructeurs automobiles par exemple Français et Allemands qui ont continué à prospérer pendant la seconde guerre mondiale.

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