J’ai rencontré Gilles et John

Qui sont Gilles et John ? Que signifie leur mouvement ? Une seule solution pour comprendre : faire comme François Ruffin, que j'aime. Y aller soi-même et marcher, marcher. Prendre un bon bol d’air de réalité.

Trop de discours dans le Grand Bocal Bleu. Trop de vaguelettes numériques, d’engueulades à coup de bulles de savant, de photos preuve à l’appui qu’on n’y était pas.

Et je m’y suis mis moi aussi. Faire des cacas de trolls dans les commentaires, doucher les espoirs révolutionnaires à coup de mépris qui croyait prendre. J’y suis allé m’y faire engueuler, et traiter de futur cadre du Gland Capital. J’ai répondu à coup de pousse toi de là Fouquier-Tinville zuckerberguien, va donc eh, Robespierre de supérette. J’y ai vu les camarades jouer à celui qui serait le moins raciste social, le plus à la hauteur, le plus tribun puisque c’est comme ça je boude.

Et puis j’en ai eu marre. Plutôt que de continuer de me faire présentateur TV de mon talk-toujours tu m’intéresses regardé par 24 personnes au bas mot, je suis allé voir par moi-même. Sortir à l’air libre, même si on dit que c’est dangereux pour les petits poissons du Grand Bocal.

 © Charles Pennequin © Charles Pennequin
 

Au Trocadéro, là où le pouvoir voulait les parquer, il n’y avait pas grand monde. Ils n’étaient que quelques uns alors j’ai pu tous les rencontrer.

Gilles et John, d’abord. En chair et en os. Impressionné, je n’ai pas osé tout de suite leur parler. Je leur tournais autour, me cachant derrière les poteaux comme un pervers du Bois de Boulogne.

Puis je les ai abordés et leur ai demandé d’une voie mal assurée ce qu’ils attendaient de cette journée. C’était deux retraités, un peu méfiants peut-être au premier abord, puis émus qu’on leur pose des questions, et qu’on s’intéresse à eux, enfin qu’on parle ensemble. J’ai ouvert le micro dans ma caboche, appuyé sur le bouton rouge "enregistrement" et écouté, comme François Ruffin, que j'aime, je ne sais pas si je vous l'ai déjà dit.

Gilles : Ce qu’on attend, c’est que le gouvernement bouge. Qu’il nous entende. On nous demande des efforts qu’on ne peut pas faire. Nous n’avons plus les moyens de vivre. 

John : Je vis avec 900 euros de pension d’invalidité. Je ne pourrai pas acheter de nouvelle voiture électrique. Attention hein... Je suis le premier des écologistes. Mais je ne peux pas payer. En plus, ces voitures, leur autonomie est limitée et il n’y a pas de bornes de recharge dans les campagnes.

Gilles : Je connais des gens à qui on demande de changer leur chaudière. Mais vous savez combien ça coûte ? D’où il nous parle le Président, avec ses quinze mille deux cent euros par mois ? Il n’a pas honte ?

Je les quitte sur ces mots, et leur souhaite bon courage pour cette journée. Face à cela, plaquer des grilles de lecture de gauche ou de droite n’a aucun sens. C’est mon papy qui vient de me parler, et je ne l’avais pas vu depuis des années.

Gilles et John Gilles et John

Je continue mon chemin, un peu secoué. Je pourrais rentrer maintenant. Mais je veux voir d’autres gens, d’autres profils sociologiques comme on dit dans les bouquins qui affirment que je suis juste un bobo bon à mettre dans une charrette, un futur cadre du Gland Capital.

J’avise de loin une petite famille qui regarde la Tour Eiffel. Je m’approche doucement.

Je m'approche discrètement Je m'approche discrètement

Ils s’en vont vers le Champ de Mars après conciliabule. Ils marchent, devisent, traversent la rue. Il paraît qu’il suffit de traverser une rue pour trouver du travail, mais là c’était surtout pour rejoindre des copains qui attendaient de l’autre côté.

Enhardi par leur exemple, je traverse moi aussi et les aborde. Qu’attendez-vous de cette journée, je leur demande. C’est la même question que tout à l’heure c’est vrai, mais je ne suis pas journaliste moi, je suis comédien.

Les jurassiens sont là Les jurassiens sont là

Ce sont deux jeunes hommes qui me répondent. Je les appellerai Léo et Néo.

Léo : On lâchera rien. Nous les provinciaux on paye beaucoup trop et personne ne nous écoute. On a passé des nuits entières sur les ronds-points. Macron finira par nous entendre. On abandonnera pas.

Néo : En Allemagne ils commencent à nous rejoindre. Merkel, elle lui tapera sur les doigts, à Macron et elle le forcera à nous écouter.

Léo : On n’a pas peur des CRS. On se fera entendre, on est déterminés. La province existe ! Les Jurassiens sont là !

On se quitte là, et on échange nos numéros. Je les appellerai et leur donnerai la parole à eux, sans filtre, pour savoir comment ils ont vécu la journée à venir. Je m’éloigne, pensif. Ce sont mes cousins que je viens de revoir, et ça faisait bien longtemps que je ne leur avais pas parlé. Faudrait qu’on se refasse un dîner de famille, un de ces jours.

Sur le chemin du Champ de Mars - désert parce que ce que Gilles et John et leurs amis veulent, c’est aller à l’Élysée voir si l’autre y est et éventuellement lui dire deux mots - sur le chemin de retour vers les réseaux sociaux donc, je me faisais cette réflexion. Je ne peux pas m’en empêcher, même si c’est trop rapide, même si c’est pas bien pensé.

Ces dernières années, chaque territoire de la République a eu son moment de révolte. Les banlieues d’abord, puis les centres-villes avec Nuit Debout, et maintenant ce qu’on appelle la France des périphéries avec les Gilets Jaunes. On n’est pas tous du même avis, c’est sûr, on n’a pas tous les mêmes conclusions, c’est vrai. Mais on a tous en commun un sentiment d’injustice.

Qu’est-ce que ça donnerait si on s’y mettait tous en même temps ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.