À la lecture des journaux en lignes, ou, pour être plus exact, des articles de journaux publiés sur internet, je suis de plus en plus frappé par la permanence d'une certaine façon de s'exprimer, à l'oeuvre dans les commentaires des abonnés.
Sur lemonde.fr, par exemple, je vois que les commentaires qui suivent les articles sont presque toujours négatifs, sous-tendus par l'idée, répandue sur tous les zincs de France, "qu'on nous cache quelque chose". Et la réaction principale à ce pré-supposé est, bien entendu, "qu'on ne se laissera pas duper par une information à la solde du Capital."
Seulement, ces idées ne sont pas exprimées autour d'un zinc, elles le sont sur l'espace d'expression d'un journal prestigieux. Et les commentaires, parce qu'ils sont potentiellement lus par des milliers de personnes, prennent une majuscule devant leur épithète ; ce ne sont plus des commentaires, mais des Commentaires. Les abonnés sont des Abonnés, les habitués du zinc sont des Habitués du Zinc, grisés, (ou gonflés) par le sentiment de leur importance. On voit ainsi des Commentateurs revenir, des Habitués discuter entre eux, échanger des Clins d'Oeil, délivrer aux yeux du monde ébahi les éclats lumineux de leur intelligence. Car à eux, experts de la lecture entre les lignes, et du sens caché de l'information, on ne la fait pas. Merci pour les autres.
Leur pensée est toute faite en somme, facile, mais elle trouve, parce qu'elle est postée sur une plate-forme importante, un écho culturel, et une capacité de nuisance qu'il ne faudrait pas négliger.
On dirait que "le Monde" (mais je pourrai énumérer à peu près tous les titres de la presse écrite égarés sur internet), on dirait que "le Monde", donc, n'a pas compris qu'il faut faire un choix éthique, et donc économique, de sa représentation.
Les journaux qui marchent sont ceux qui ont fait un choix clair dans leur mode de diffusion : soit comme "le Canard Enchaîné" ou "Charlie" ils s'en tiennent à la presse écrite, et laissent ainsi le lecteur libre d'intérioriser un point de vue et d'en discuter avec ses amis dans la vie réelle, soit comme "Médiapart", ils sont présents uniquement sur internet, mais ils font en sorte d'en jouer le jeu, c'est à dire d'en comprendre la mécanique profonde, celle de l'échange, de l'interconnexion, de l'expression du sujet. Ils prennent le risque de faire confiance à l'intelligence de leurs abonnés, un risque qui d'ailleurs n'en est pas vraiment un, tant il est prouvé depuis longtemps que la confiance et la bienveillance favorisent le développement de la capacité de réflexion.
Et pendant ce temps, étrangers aux évolutions des modes de représentations, "le Monde", "Libé" et les autres s'enfoncent toujours plus dans la perte de légitimité, qui marche de concert, comme souvent, avec les pertes financières.
Les commentaires qu'ils laissent proliférer viennent gonfler la morosité et l'ambiance d'extrême-droite que l'on subit depuis une dizaine d'années. En laissant faire, ils intallent le café du commerce en référence culturelle, au même niveau que leurs analyses les plus pointues ; ils dévalorisent leur propre pensée, délégitiment l'idée même d'expertise. Jusqu'à quand lemonde.fr se laissera-t-il ainsi polluer par ses propres abonnés ?
Et le plus fort, c'est que les commentateurs eux-mêmes croient, par leur contradiction permanente à ce qui est écrit dans les articles de leur journal, rétablir la Vérité, la Justice. Mais la vérité, la seule, c'est qu'ils ne font que réagir. Ils ne sont pas vraiment en action, pas vraiment en pensée, ils donnent au contraire le spectacle de leur impuissance. Ils réagissent, oui, et dans l'étymologie du mot, il y a "réaction" ; je vous laisse faire le lien suivant.
Certes Médiapart n'est pas épargné par les trolls, et lors du dernier tchat avec la rédaction, une abonnée faisait part de son étonnement devant le caractère haineux de certains commentaires. Oui, ici aussi, puisque nous sommes sur internet, espace paradoxal de solitude (et de paranoïa), nous sommes confrontés à cette violence ; mais sur Médiapart la machine est vertueuse : les abonnés ne voient pas leur pensée ou leur capacité de réflexion bornées au seul commentaire. Ici on peut écrire, on y est même invité : l'espace est celui d'un atelier. Et les commentaires sont tous reliés à un profil ; ici ce sont des personnes qui écrivent, pas des commentateurs. À chacun de prendre ses responsabilités.
Cette nouvelle manière de concevoir les échanges, élaborée sur internet, trouvera, je l'espère, de plus en plus d'applications dans la vie concrète. C'est peut-être le signe d'un changement positif de société.
D'ailleurs à ce propos, une bonne nouvelle : le Sénat vient d'adopter en première lecture le projet de loi sur l'Economie Sociale et Solidaire. Enfin une réforme économique de gauche, enfin une reconnaissance de la seule solution, du seul contre-pouvoir possible face à la puissance aveugle de la finance. Et désolé de reprendre, en la commentant, une dépêche du monde.fr.