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Billet de blog 22 janv. 2023

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Le « dust bowl » des années 30, une catastrophe climatique riche d’enseignements

Un documentaire sur Arte raconte l’épisode oublié du « dust bowl », une catastrophe climatique qui a eu lieu aux Etats-Unis pendant les années 30. Ce phénomène - provoqué par l’agriculture intensive et l’avidité des spéculateurs - n’a pris fin qu’après une action politique de la présidence Roosevelt.

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Il n’y a pas de mots pour décrire la nature du fléau qui dévaste les Grandes Plaines du sud des Etats-Unis en ce début des années 30.

Seules les comparaisons bibliques viennent à l’esprit : une des sept Plaies d’Egypte, ou encore la manifestation concrète de l’Apocalypse. C’est d’ailleurs ce qu’ils croient, les agriculteurs installés là depuis une dizaine d’années et qui n’avaient jusque là connu que pluies régulières, récoltes abondantes, profits confortables.

Ils y croient puisque cela semble éternel, comme une promesse réalisée de Paradis sur terre. Et puis, d’un jour à l’autre, tout s’est arrêté.

Cela avait pourtant bien commencé. Des terres dites « vierges », - en fait couvertes d’herbe à bisons et ancien territoire d’une nation indienne - étaient ouvertes depuis les années 20 à la spéculation. Ces terres accaparées se vendaient bien et on promettait des profits considérables aux familles d’agriculteurs qui viendraient s’y installer. De nombreuses familles ont ainsi répondu à l’appel, attirées par la promesse d’une vie heureuse. On s’est mis avec enthousiasme à défricher la terre, arracher l’herbe à bisons, pratiquer une agriculture intensive gourmande en eau. L’argent s’est mis à couler à flots, déclenchant d’autres fièvres spéculatrices, amenant d’autres familles qui s’installaient à leur tour et défrichaient, plantaient, semaient.

Un jour cependant, une dizaine d’années après le début de l’exploitation des terres, la pluie s’est arrêtée. Dix années de sécheresse ont suivies, qui ont fait chuter les récoltes, baisser les profits, mis à la rue des familles entières.

Mais ce n’était pas le pire.

Du jour au lendemain, d’immenses tempêtes de poussière, hautes comme des montagnes se sont abattues sur les champs et sur les villes. La poussière s’infiltrait partout, passait les interstices des portes et des fenêtres, recouvrait les meubles, envahissait les poumons. Les habitants, désemparés, quittaient la région, alors que d’autres s’accrochaient désespérément à leur bout de terre hypothéqué. Pourquoi un tel fléau ? Quel péché avaient-ils commis ? Le seul recours dont ces pauvres gens disposaient était la religion, alors ils ont cru à un châtiment de Dieu et ils ont accepté leur sort.

La cause de leur malheur était cependant bien plus prosaïque : L’herbe à bisons, arrachée, ne retenait plus la terre, et le vent qui ne connaît pas d’obstacle dans les Grandes Plaines a arraché cette terre et l’a transformée en montagnes de poussière. On avait aussi oublié, par intérêt ou par désintérêt, la réalité du climat des Grandes Plaines, habituellement peu propice à l’agriculture car ne bénéficiant pas de précipitations suffisantes.

Les tempêtes de poussière se sont intensifiées, au point de menacer le pays tout entier de désertification. La poussière s’est même un jour invitée jusque dans le Bureau Ovale !

Conscient du danger, Roosevelt, alors en charge, - et dans la droite ligne de sa politique de création de Parc Nationaux - a fait racheter une partie des terres des Grandes Plaines par l’Etat américain. Sur ces terres, il a fait replanter de l’herbe à bisons. Aux agriculteurs, il a envoyé un agronome qui les a incités - entre autres - à abandonner la monoculture au profit du mélange des essences, qui permet de mieux stabiliser la terre. Pas facile pour ces agriculteurs farouchement épris d’indépendance de voir l’Etat se mêler de leurs affaires. Mais ils étaient à bout, alors ils ont accepté.

Et ça a marché… la terre s’est stabilisée assez rapidement, les tempêtes de poussière ont perdu en intensité, puis ont finalement disparu. Pour couronner le tout, la pluie est revenue…

On pourrait croire que c’est la fin de l’histoire. Mais non, la pluie a amené de nouveaux spéculateurs qui se sont empressés de recommencer les mêmes erreurs, et d’agriculteurs qui ont recommencé à arracher l’herbe à bisons. Comme si les tempêtes de poussière, ces terribles « dust bowl » qui ont failli transformer les Etats-Unis en désert n’avaient jamais existées… à hauteur d’homme, seule la course au profit immédiat était recherchée, sans pensée ni pour le passé porteur de leçons ni pour l’avenir hypothéqué par ces visions à court terme.

Heureusement pour les habitants, les terres appartenant à l’Etat n’ont jamais été revendues, garantissant à tous que les tempêtes de poussière ne recommenceraient pas à semer la désolation.

Pour le spectateur très inquiet que je suis à la vue des changements climatiques en cours, des mégafeux, des inondations, des canicules, le parallèle avec notre époque est évident. Les pétroliers creusent, les agriculteurs détruisent les forêts, les consommateurs consomment. L’inculture et le déni font le reste. Et quand on ne comprend pas, on se tourne vers Dieu où on se cherche un bouc-émissaire. À hauteur d’homme donc, et par aveuglement, nous creusons notre tombe.

Le salut ne viendra pas de l’industrie, préoccupée uniquement de ses profits. Il ne viendra pas non plus d’initiatives citoyennes ou individuelles, aussi vertueuses soient-elles. Non, dans l’histoire humaine, seule la politique possède la hauteur de vue nécessaire et peut lutter pour le bien commun. Nous n’avons plus que ce recours : le retour de la politique. Une politique qui a retrouvé ses esprits et sa raison d’être, débarrassée de son infiltration par des théories économiques désastreuses. Une politique qui devra se faire à l’échelle planétaire pour lutter contre ce « dust bowl » global.

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Pour celles et ceux que ça intéresse, « De la poussière et des hommes », le documentaire en plusieurs épisodes que j’évoque dans ce billet est toujours disponible en replay sur Arte : Vous le trouverez ici.

Illustration 1
South of Lamar, Colorado, a large dust cloud appears behind a truck traveling on highway 59, May 1936. © PhotoQuest/Archive Photos/Getty Images

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