Au sujet des violences policières

Les banlieues connaissent le phénomène depuis 30 ans ou plus. Les réfugiés de Calais et d'ailleurs depuis 2015. Depuis la loi travail de 2016, ce ne sont plus les Arabes et les Noirs qui en sont victimes, mais aussi ceux qui avaient une image positive de la Police.

Le problème traité dans ce billet concerne les violences policières ayant eu lieu lors d’opération de « maintien de l’ordre » depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes. Cependant, il m’est impossible d’évoquer le sujet sans rendre hommage à Cédric Chouviat, père de cinq enfants et tué par des policiers français la semaine dernière, dans des circonstances désolantes et accablantes.

Avertissements et inquiétudes de l’ONU, dénonciations d’Amnesty internationale, enquêtes journalistiques… Autant d’entités et de personnes ont alerté sur la violence policière en France et restent sans réponse. Les milliers de vidéos disponibles sur internet et les témoignages d’experts sur le terrain ont permis d’établir l’illégitimité de l’usage de la force des policiers et gendarmes, ainsi que de l’impunité dont les représentants de l’ordre ont fait bénéficié depuis le début de mouvement des Gilets Jaunes. Plus encore que le « maintien de l’ordre Républicain », c’est la liberté de manifestation en France, tout comme la liberté d’informer qui sont menacées, toujours selon l’ONU et reporter sans frontière. L’exécutif est dans le déni depuis le début de ces alertes, restant dans une illusion manichéenne. La santé des relations entre la police et les citoyens se porte au plus bas, comme le préfet de police de Paris Lallement l’a illustré en se permettant de dire en tournant le dos à une dame (gilet jaune) qu’il ne se trouve pas dans « le même camps » qu’elle. La dignité de représenter l’ordre public est également mise à mal ; notre ministre de l’intérieur n’hésitant pas à propager des mensonges à plusieurs reprises dans une entreprise de diabolisation de ses propres concitoyens. Gendarmes, policiers, institutions internationales et nationales, journalistes et citoyens ont dénoncé des violences ou du moins constaté des fautes, images à l’appui. Seul l’exécutif et les syndicats de police refusent encore de se mettre en face d’un miroir les yeux ouverts. La police française fait peur. Des personnes ne vont plus manifester par peur de leur propre police.

Pourtant, des longues investigations précises et documentées, notamment initiés par Le Monde ont prouvé que policiers et gendarmes ont enfreint de nombreuses règles de procédures et de sécurité. Le cas d’Olivier Beziade pourrait être donné en illustration. Ce pompier volontaire père de famille est désormais atteint de séquelles à vie, suite à un déchaînement de violence lors d’une manifestation de Gilets Jaunes à Bordeaux il y a un an. Les journalistes du Monde ont recueilli des témoignages, vidéos et l’avis de spécialiste afin d’analyser le comportement des forces de l’ordre. L’enquête montre clairement que les règles d’usage des armes n’ont pas été respecté : Olivier était seul dans une ruelle, n’était ni agressif ni menaçant et ne participait pas à des dégradations (aucune n’ont d’ailleurs été commises ce jour-là). Un individu avait lancé un projectile sur les forces de l’ordre, mais c’est près d’une minute après sa fuite que la BAC intervient (qui n’est d’ailleurs pas formée au maintien de l’ordre mais est à l’origine de 85% des tirs de Flash Ball). Deux balles de LBD à hauteur de tête sont tirées (ce qui est illégale), ainsi qu’une grenade désencerlement lancée « en cloche » (ce qui est illégale aussi). Olivier tombe au sol, visage en sang. Deux femmes crient et alertent la police, des commerçants aux alentours leur demandent d’appeler les pompiers. Les policiers rétorquent « appelez-les vous-même, nous on peut pas », contrairement aux instructions qui stipulent qu’après usage des armes, la police doit surveiller et assister les victimes. Usage disproportionné de la force, non-respect de la dignité humaine et acharnement envers une personne en sang à terre. Pourtant ni la police, ni les autorités politiques n’ont parlé ne serait-ce que d’un abus. De plus, outre la récurrente répression aveugle (qui n’est pas systématique, j’y reviendrai), certains médias tel France Info et le Monde ont prouvé que l’obligation légale pour les policiers de porter leur RIO (matricule) n’est souvent pas respectée. Ainsi, certains policiers s’affranchissent peu à peu de la loi qu’ils sont censés représentés. Si l’Etat de Droit français ne reconnaît pas ces dérives, alors il est mis en danger.

Cette anecdote n’en est pas une, des dizaines voire des centaines d’autres cas similaires sont signalés, la quantité d’images disponibles sur la sujet est telle qu’il est impossible de toute les visionner. Aujourd’hui, le fait est que la police et les manifestants comptent leurs blessés par milliers, et que seul des Gilets Jaunes ont été condamné. Malgré 24 éborgnés et 5 main arrachés (et plusieurs milliers de manifestants blessés plus ou moins légèrement), aucun policier n’a été sanctionné, alors que ces victimes ne font pas l’objet de poursuites judiciaires (l’usage de la légitime défense est ainsi exclu), rappel David Dufresne. Rappelons que la légitime défense se définit aussi bien pour la police que toute personne, par trois critères : La nécessité de faire usage de la force, la proportionnalité dans son usage et l’instantanéité de la réaction. Dans le cas même où les personnes interpellées méritent de l’être (casse, agressions, etc.), est-il nécessaire de les matraquer, le rouer de coups ou les insulter ? Une fois que le mal est fait, la surenchère de la violence ne peut rien résoudre, et le voleur devient aussi victime alors que le policier devient délinquant.

La police française est l’une des plus violentes d’Europe. Pourtant les manifestants auxquelles elle fait face en revanche ne peuvent pas être qualifié comme plus bagarreur que les indépendantistes catalans, les néo-nazis allemands ou encore les Hooligans bulgares. Le criminologue Sébastien Roché explique d’ailleurs que les morts de policiers dans l’exercice de leurs fonctions sont en baisse depuis le début du XXème siècle. Il explique également que l’attitude du gouvernement, notamment de Christophe Castaner, a largement encouragé le débridage de l’agressivité chez certains policiers. David Dufresne rappel que le maintien de l’ordre est politique en France, que les ordres viennent directement du préfet les prenant lui-même d’un ministre dont la place dépend du Président. Les professionnels ne sont que des banals exécutants, alors que les décideurs ne sont que des bureaucrates. Le préfet Lallement, le ministre Castaner ou même Macron sont bien aises de donner des leçons quand ceux-ci n’ont jamais porté de casque ou d’armes, et ne savent pas ce qu’est la confrontation. L’affaire Benalla aurait dû nous alerté sur la dérive autoritaire du Président. Un très proche collaborateur du Président a pu tabasser des citoyens en toute impunité. Macron en rigolait presque, sous les applaudissements.

       Cependant cette violence illégitime que je viens de désigner (celle qui frappe des innocents et effraye de plus en plus de manifestants) ne peut être le seul fait de l’imbécilité et de la perversité de certains policiers. Leurs conditions de travail sont dégradés et dégradantes, des locaux en piteux états aux horaires difficiles. La vie de flic est difficile en France, comme la plupart des services publics la police et la gendarmerie sont aussi en souffrance. Les ordres donnés et la course aux chiffres sont régulièrement dénoncés comme par des agents des corps concernés. Les violences policières et l’attitude antirépublicaine voir même milicienne des forces de l’ordre ne sont pas le seul fait de la police. En accusant des policiers comme responsables, le problème ne serait qu’à moitié révélé. Ces violences persisteront si les mêmes idéologues continuent à tolérer ces comportements dans leur propre intérêt de  conservation du pouvoir et dans une planification électorale. La police n’est pas un outil et n’est pas à la disposition d’un pouvoir, elle est une force d’utilité publique. Son utilisation par les autorités politiques est une affaire d’Etat. La phrase de Lallement, plus qu’une provocation irrespectueuse, immature et franchement ignoble, était aussi un lapsus révélateur ; la logique de confrontation, de bien et de mal est affirmée. « La République est une et indivisible » pourrions-nous nous interroger.

            L’apaisement du pays ne saurait être trouvé dans la culpabilisation générale des forces de polices, ni dans la répression de manifestants. La défiance et le rejet de deux visions antagonistes ne fait que fragmenter encore plus la société et aggrave les tensions. C’est pourquoi au temps du populisme et du rejet d’une classe politicienne moisie, le pardon et la réconciliation priment pour reformer une société paisible. Juger, condamner des policiers ou des gilets jaunes, innocents ou non, ne fera pas récupérer aux mutilés leurs mains ou leur yeux. Si notre pouvoir judiciaire condamne régulièrement des participants (violents ou non) à des manifestations, le sentiment de légitimité des actions violentes chez certains policiers n’en sera que renforcer. Croire à une justice parfaite lors des mouvements de masses, croire en une justice juste pour juger des participants à des mouvements sociaux n’est pas utopique mais réactionnaire.

            Pardonner les injustices pour ne pas en commettre plus, c’est ce que la France a fait après la guerre, évitant une épuration violente, faisant le tri entre collabos et résistants. C’est aussi ce que Mandela préconisa en Afrique du Sud post-apartheid. L’amnistie pour tous ceux d’en bas, ceux qui ont été confronté à une violence sociale et physique est une des voies les plus sages qu’un pays peut prendre vers l’apaisement, policiers et manifestants, coupables ou non. En revanche, cette orchestration de la violence en montant des français les uns contre les autres et en instaurant un climat de chaos permanent est le fait de plusieurs politiciens. Macron, Castaner, le préfet Lallement devraient être jugé pour répondre des violences commises. En tant que représentant de l’Etat mais aussi en tant que donneur d’ordres et de responsable politique, leur rôle et l’honneur qu’il leur reste devraient les conduire devant le tribunal. Assumer les erreurs des autres, assumer des choix stratégiques et politiques est ce qui fait qu’un Homme se réclament comme un chef le devient. Seul une Justice indépendante et souveraine pourra juger de leur culpabilité pénal. Les français ont déjà jugé de leur culpabilité politique, mais leur limite intellectuelle (que l’on appellera la connerie) les empêche de le comprendre.

            Il est évident que le seul pardon ne suffira pas à l’apaisement. Des mesures techniques, telles que la suppression du LBD 40 et de la grenade désencerclement doivent être de toute urgence adoptées. Ces armes de guerre ne sont pas destinées à maintenir l’ordre, tous les pays Européens l’ont d’ailleurs interdit à la police pour des missions similaires. Le défenseur des droits Jacques Toubon, homme de droite loin de la pensée « bobo-gaucho-islamo-droit de l’hommiste » le préconise aussi. Le problème réside aussi dans les effectifs mobilisés pour les manifestations¸ la plupart n’étant pas formé au maintien de l’ordre. Les autres pays Européens ont adopté des stratégies de dialogue, de négociation avec les manifestants, même lorsque ceux-ci ne s’étaient pas déclarés. En France, la police reste d’un silence glacial avant d’annoncer 3 sommations, à peine audible et sans aucun signal visuel. Une vraie réflexion doit être menée sur le sujet.

Enfin, seul des mesures politiques permettront la sortie de crise. Les français n’aiment pas Macron, ils n’ont jamais adhéré à son programme massivement (18% du corps électoral a voté en sa faveur au 1er tour). Un referendum ? Dissolution de l’Assemblée Nationale ? Les outils démocratiques ne manquent pas aux institutions de la 5ème République. De Gaulle avait montré la voix, quand un représentant voit son autorité contesté de manière brutale et massive, il s’en remet aux électeurs souverains. Une crise politique ne peut pas être résolue par la police. La voix choisie par le gouvernement est sans fin. Les violences continueront sans réponse politique, et même si les policiers sur le terrain doublent, triplent leurs effectifs, la France ne sera pas plus sereine. Au contraire.

 

Pour finir ce billet, j’aimerais rappeler que les injustices et les violences qu’ont connues un grand nombre de manifestants depuis 2018 rythment la vie de nombreux habitants de banlieues. Ces faits ont été dénoncés par des associations, artistes et politiques, mais rarement entendues. Contrôle abusif, racisme, insultes et coups sont au cœur du dernier film de Ladj Ly, « Les Misérables ». L’affaire Théo avait relancé le débat lorsqu’il fut contrôlé sans raison apparente et après altercation se retrouva avec une matraque de dizaine de centimètres enfoncées dans l’anus.

La misère est un terreau pour les violences policières car souvent apparenté à délinquance (auquel j’ai consacré un article disponible ici). Les réfugiés à Calais sont aussi régulièrement victimes de ces actes, touchant la dignité humaine et dénoncés par les personnes sur place.

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