Tous les « Arméniens » ne s'appellent pas Aznavour

En cédant à la pression de l'Elysée ( et sans doute des lobbies) pour l'organisation d'un hommage national à l'artiste de variétés Charles Aznavour, la famille du défunt ouvre la porte à toutes sortes de récupérations, du descendant de gaulois réfractaires aux «  arméniens de France » ;

Nul doute que le chef de l’État va saluer la réussite exemplaire du fils d'immigrés à l' 'heure où un autre fils d'étrangers lui claque entre les doigts, nul doute que pour l 'ex-banquier, un bon fils d'immigré est un fils d'immigré qui s'est enrichi dans le pays où il suffit de traverser la rue pour ramasser l'argent à la pelle.

 

Dans les années 50/60, dans la communauté arménienne où je grandis, on l'appelle « Aznav » et on le vénère ; il est celui par lequel être rescapé d'un génocide n'est plus une infamie, celui qui par sa notoriété rend fier des milliers d'apatrides en passe de devenir français. D'autres, du fait de la guerre ou même de la Résistance resteront de singuliers anonymes ou presque  ; c'est lui, le chanteur qui passe à la télé qui fait «  Un » pour les « arméniens de France »...

 

C'est l'époque où les enfants de parents naturalisés naissent français, après que les sujets arméniens de l'empire ottoman qui les a chassé ont trouvé refuge en France ( ou ailleurs ) et regardent l'Arménie soviétique comme ce qu'elle n'est pas : la terre de leurs ancêtres. Je ne ferai pas à Aznavour l'affront de le croire dupe, mais s'il se sent une dette et puisqu'il en a les moyens que lui confèrent son succès et l'argent qui va avec, qu'il paye. Bienfaiteur-ambassadeur, un bien beau rôle qui fait les belles histoires.

 

Je m'inquiète de tous les communautarismes ; j'y vois plus d'un danger et en premier lieu la passion identitaire : est-ce qu'on nait «  Arménien » en France ? Et de répondre non ne conduit pas inéluctablement à la perte de mémoire. Il faut prendre garde à tous les débordements auxquels cette cérémonie des Invalides va donner lieu : la fièvre identitaire de Français se réclamant d'une patrie imaginaire, la réactivation à bon compte d'une France « terre d'asile » …

 

 

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