Ingénieux ingénieurs aux commandes : on touche le fonds

"Ex Libris" ou "Crépuscule des bibliothèques" : le souffle du vide de la pensée et les trous de la mémoire sur les tiers lieux, triste actualité à Grenoble.

Il y a ce documentaire sur la bibliothèque de New York dont on remplacerait volontiers le titre «  Ex Libris » ( 2017) par «  Exit Libris » , il y a ce livre , « Crépuscule des bibliothèques »( 2015) , de Virgile Stark , le pseudo d'un gars qui a mal tourné après 10 ans passés à la BNF, où « on organise le plus grand autodafé symbolique de l'histoire sous couvert de progressisme» ; il y a cette contribution du conseil de développement de Grenoble Alpes métropole «  Tiers lieu, mode d'emploi ( mai 2015 ) » et cette délibération adoptée par le conseil municipal de Grenoble ( moins les voix de Ensemble à gauche, le 6 novembre 2017) pour la contractualisation de «  collaborateur occasionnel bénévole » dans le réseau des bibliothèques. Bref, il y a la perspective de se passer de bibliothécaires, et bientôt de services publics, sur fonds privés .

« Ex libris » est un beau documentaire qui dure plus de trois heures et durant lequel on ne s'ennuie pas une minute. Il raconte comment à New York, grâce à la contribution de fonds privés, l'autorité municipale est en mesure de conduire une politique d'intégration de toutes les populations : les pas connectés, ( 3 millions de newyorkais sur 10 apprend-on ) les sourds, les aveugles ou les noirs ( quartier déshérité oblige ) ; grâce à cette bonne entente des politiques avec de généreux donateurs - soulignée avec beaucoup de gratitude par une employée - la bibliothèque essaime sur le territoire des lieux ouverts aux concerts , conférences, rencontres en tout genre, soutien scolaire compris. Au point que la question se pose : «  faut-il continuer à acheter des livres ? ». A cette étape : on se félicite de vivre en France et de connaître depuis quelques décennies déjà dans une ville comme Grenoble des bibliothèques ouvertes sur les quartiers, les écoles, la vie culturelle et scientifique, toujours soucieuses de promouvoir le livre et la lecture publique. Un bien précieux vers lequel on ne saurait tendre puisque nous l'avons déjà … Que nenni !

Voilà qu' on découvre sur le site d' une radio du service public la description suivante  :

« Une grand institution ( …) un lieu d'apprentissage, d'accueil et d'échange. ( …) La New York Public Library incite à la lecture, à l'approfondissement des connaissances et est fortement impliquée auprès de ses lecteurs. Grâce à ses 92 sites, la 3ème plus grande bibliothèque du monde rayonne dans trois arrondissements de la ville et participe ainsi, à la cohésion sociale des quartiers de New York, cité plurielle et cosmopolite. Comment cet incomparable lieu de vie demeure-t-il l'emblème d'une culture ouverte, accessible et qui s'adresse à tous ? » ...et sur un blog  :« Loin de tout savoir livresque, loin de la poussière des archives et des grimoires, le documentariste américain explore et salue la puissance démocratique d'un lieu multiple voué à diffuser la lettre aux quatre vents. »

Deux constats : premièrement, soit les critiques parisiens ignorent ce qui se fait dans une bibliothèque de quartier, soit ils n'y mettent pas les pieds et ont gardé des bibs une image complètement poussiéreuse ; Deuxièmement, si le documentaire se trouve être un véritable plaidoyer pour l'échange et la solidarité « citoyenne ( on n'ose «  civique  ») il conviendrait de ne pas en oublier le contexte : une métropole de dizaine de milliers d'habitants, sans culture du service public pour réparer les fractures, dans un pays sans État encore moins garant du bien commun. Nous voici donc d'emblée propulsé dans une double actualité grenobloise : l'émergence du concept de tiers lieu pour remplacer une des trois bibliothèques supprimées par la municipalité EELV-PG- citoyens » aux fins de faire l'économie d' une dizaine d'emplois de bibliothécaires, et la délibération qui vient d'être adoptée par le conseil municipal, dans un style impayable et un choix de mots savoureux  : «  dans un souci d'ouverture aux usagers des bibliothèques du réseau et afin de répondre à leurs besoins, la bibliothèque propose à ses adhérents de contribuer activement aux animations qu'elle propose ( …) Chaque particulier désireux d'apporter sa contribution au service public peut participer aux animations proposées par la bibliothèque en qualité de collaborateur occasionnel bénévole, il a pour mission d'apporter ainsi une véritable contribution effective à un service public dans un but d’intérêt général soit conjointement avec des agents publics , soit sous leur direction, soit spontanément ». La contrepartie s'élève à un an d'abonnement gratuit, sans un mot sur un quelconque contrôle. Un tiers lieu donc, tel qu'est supposée devenir l'ancienne bibliothèque Alliance : le concept en a été exposé dans un document de 2015 produit par le conseil de développement de Grenoble Alpes métropole, (préfiguration d'un partenariat public-privé): « C’est sans doute en donnant plus de place et de liberté aux usagers, en leur laissant l’initiative de l’animation et de la gestion des lieux, qu’une bibliothèque pourrait prendre le chemin du tiers lieu. Alors, pourquoi et comment amener les publics à imaginer ce qu’ils pourraient faire de lieux comme les bibliothèques ? »Vidés les centres sociaux, vidés les MJC, place aux tiers lieux. C'est somme toute un bel hommage rendu aux bibliothécaires que de vider de tout sens les lieux qui se passeront d'elles … et d'eux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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