Service national universel: décryptage d'une mesure emblématique

Le Service National Universel est l'une des mesures les plus emblématiques du quinquennat Macron. Comment lire, analyser, comprendre la mise en œuvre du SNU, à l'heure où les financements du secteur associatif se réduisent considérablement ? Quel projet de société se dessine pour justifier un tel engagement des dépenses publiques ? La réponse est politique. Petit décryptage des enjeux.

La première phase expérimentale du Service National Universel a eu lieu au début de l’été. Dans une tribune1 publiée sur « en-marche.fr », Guy Lavocat (membre du Bureau exécutif de LaREM) en explique les enjeux : « Le SNU serait ainsi moins un enjeu de défense nationale que de cohésion sociale et pourrait se voir attribuer trois objectifs : universalité, apprentissage des codes de citoyenneté et mixité sociale. ». Il en fait ni plus ni moins un enjeu de « sécurité nationale » et loue son côté « obligatoire », « carrefour de rencontres entre tous les milieux sociaux sans exception ». Le SNU est ainsi « une des mesures les plus emblématiques du quinquennat Macron ». On ne peut que partager cette affirmation, et en rechercher le sens fondamental. La première expérimentation, composée de jeunes volontaires, a fait l’objet d’une importante campagne de communication. Lever de drapeau, port de l’uniforme rebaptisé « tenue commune », Marseillaise, garde-à-vous… Le SNU a une dimension militaire affirmée, censée favoriser une prise de conscience des enjeux de défense nationale.

Qu’a fait la jeunesse pour mériter une telle punition ?

14 associations de jeunesse2 ont d’ores-et-déjà manifesté leur opposition, l’estimant « utopique voire dangereux », considérant que « la mixité sociale ne se décrète pas », et contestant « des politiques paternalistes, soupçonneuses et systématiquement pensées dans la défiance ». Le Collectif des Associations Citoyennes3 se retrouve dans cette analyse et souhaite approfondir les enjeux politiques d’un tel dispositif dont le coût certainement inférieur à la réalité est estimé par le gouvernement à 1,6 Milliards d’euros hors investissements. La journée nationale de mobilisation des Associations Citoyennes à laquelle il appelle le 12 octobre prochain sera l’occasion de s'opposer à un tel dispositif 4.

Petit retour en arrière.

La mission d’information de l’Assemblée Nationale sur le service national universel a été créée en septembre 2017. 7 mois plus tard, un premier rapport identifiant les enjeux et une opérationnalité possible du SNU est présenté par le Groupe de Travail. Mais c’est en mars 2017, dans une tribune du journal Libération5, que plusieurs soutiens de M. Macron (dont 4 députés et 3 généraux) en énoncent le socle. « Depuis mars 2012 et les tueries perpétrées par Mohamed Merah, 239 personnes sont mortes sur le territoire français, assassinées lors d’attentats terroristes. Ces événements témoignent du niveau de menace auquel la France est confrontée, mais au-delà révèlent aussi tragiquement les fractures de notre cohésion nationale. » Ce leitmotiv de la « cohésion » constituera dès lors le fondement du SNU. Que le manque de cohésion nationale puisse être attribué à une éducation nationale sélective, redessinée sur la seule évaluation de savoirs fondamentaux au bénéfice d’une élite choisie et au détriment de sa fonction éducative… Que les habitants des quartiers populaires soient déconsidérés, et pour beaucoup encore assimilés à leur propre parcours d’immigration… Que ceux des zones rurales se sentent délaissés, privés de service public… Que l’accès à la culture, aux loisirs, que le droit à la santé, au logement soit bafoués… Que le marché du travail soit de plus en plus précarisé, soumis aux bas salaires et au temps partiel… Que les inégalités sociales explosent laissant à leur sort des milliers de travailleurs pauvres, souvent sortis des statistiques du chômage… de telle sorte qu’à l’âge de 16 ans votre avenir est déjà écrit… pour ces soutiens aux politiques néolibérales, la cohésion nationale est d’abord affaire d’un récit national fantasmé, « pour rétablir les fondements d’un vivre ensemble apaisé ». Et cela ne peut se faire que « grâce à la participation de nos armées » !

La machine du SNU est en route

Le rapport présenté en avril 2018 en est un premier aboutissement. Bien ficelé, il présente les perspectives, les limites et les difficultés pour parvenir à une mise en place sur tout le territoire, pour une tranche d’âge annuelle de 800.000 jeunes, tout en donnant les repères essentiels de sa mise en œuvre. Le sort qui lui sera fait, si on se rappelle de celui réservé au rapport Borloo pour les quartiers populaires, ou celui sur la vie associative rédigé notamment par Le Mouvement Associatif, nul ne le sait. Mais la composition du groupe donne quelques garanties au gouvernement. Comme pour le Rapport CAP 20226 annonçant la reprise en main des services publics et leur assujettissement aux lois du néolibéralisme, on ne trouve dans ce groupe de travail aucune trace des « acteurs historiques » de l’éducation populaire, de l’éducation nationale ou même des organisations de jeunesse. Ils ont bien été « consultés » mais quand on connaît leurs prises de position on s’aperçoit bien vite le sens donné à une consultation par le pouvoir en place... Sous la houlette d’un général de division, on y trouve 6 personnes, soutien d’Emmanuel Macron, énarque, représentant de la nouvelle société civile et du French Impact, Conseiller d’État, Préfet … Leur travail est sérieux, argumenté, et répond strictement au cahier des charges : faire des propositions au Président de la République en vue de la création d’un Service National Universel. Il ne s’agit pas de savoir si le SNU apporte une réponse à cette question juste de la « cohésion nationale » mais comment le SNU sera mis en œuvre. Quel sort sera réservé aux interrogations qu’on peut ressentir dans la conclusion, comme la nécessaire « acceptation par les pouvoirs publics d'une critique (qui) peut être douloureuse mais certainement féconde » ? Quels éclaircissements seront donnés sur le chiffrage réel d’un budget en années pleines, incluant fonctionnement et investissements nécessaires notamment pour l’hébergement, et surtout sur quelles lignes budgétaires seront pris ces milliards d’euros ? Tout est déjà décidé, le SNU sera le nouveau dogme des politiques jeunesse en France, au détriment de l’Éducation Nationale et des mouvements d’Éducation Populaire.

Certes des observateurs, sociologues rattachés à l’INJEP sont appelés à émettre une évaluation qualitative en octobre suite à leurs observations de la première phase. Mais il est bien précisé que « il ne s'agit pas d'une « expérimentation » au sens constitutionnel du terme, mais bien d'un déploiement initial destiné, au cours d’une phase pilote, à permettre de tester diverses hypothèses quant à son contenu et à son déroulement ou à ses modalités, avant une généralisation dont le principe sera posé par la loi et ne sera pas subordonné au retour d’expérience. » Pas question de « laisser entendre que le projet pourrait être abandonné ultérieurement sur la base des résultats. »7

SNU et National Citizen Service (NCS)

Le rapport fait fréquemment référence au National Citizen Service (NCS) britannique. Mis en place en 2011, le NCS n’en est plus à un stade expérimental. Il s’apparente davantage à un mixte entre la période dite d’engagement obligatoire de 15 jours, et la phase d’engagement volontaire. Ouvert à tous les jeunes de 16-17 ans, il est basé sur le volontariat. A l’issue d’une période collective de 3 à 4 semaines, les participants développent un projet d’action sociale pour traiter un problème local et passent 30 heures à mettre le projet en action dans leur communauté. A la fin 2018 le NCS a concerné environ 400.000 jeunes, soit environ 12 % du public visé, loin des objectifs envisagés. Pourtant le gouvernement y a consacré 95% de son budget de services aux jeunes, soit 634 millions de livres, pour le programme entre 2014-2015 et 2017-188.

Les familles s’acquittent de 50£, avec des aides possibles. Le problème ici n’a pas à voir avec le coût, ni avec le plaisir que les 16 ans vont avoir. Un groupe d'adolescents volontaires loin de chez eux ? Nous savons qu’ils passeront un bon moment. Comme le dit Antoinette Bramble, présidente du conseil des enfants et des jeunes de l'AGL : «Un programme de travail limité dans le temps ne peut pas fournir les relations de confiance à long terme qui constituent un élément précieux du travail des jeunes et dont certains ont besoin pour se développer : l'estime de soi, la confiance et les compétences nécessaires pour participer à de tels programmes ».9

Alors que de nombreuses voix s’élèvent en Grande-Bretagne contre le coût exorbitant du dispositif, pourtant extrêmement limité, une telle inquiétude ne peut que nous interroger avec un SNU obligatoire concernant 800.000 jeunes par année. Pour en finir avec ce détour Outre-Manche, notons cette ultime remarque : « Imposer une NCS obligatoire n’est rien de plus que poser un joli pansement sur une plaie béante massive. Aujourd'hui, pour surmonter véritablement les divisions au sein de la société britannique, il ne peut y avoir qu'une seule solution: un échange profond et une action rapide pour éliminer les inégalités que nous ont laissées des décennies de politique de marché libre. »10

Le SNU est d’abord un projet idéologique

Comme le NCS, issu du programme « Big Society » de David Cameron en 2010, le SNU fait de l’entrepreneuriat individuel11 un projet de société dans lequel l’action individuelle est le moteur. Cette société est à construire. Une société dans laquelle le politique n’a plus à intervenir pour définir les règles du marché, puisque c’est par l’action individuelle que l’Homme-Entrepreneur prend les reines du pouvoir. Une société dans laquelle « l’Éducation et la presse seront requises de jouer un rôle déterminant dans la diffusion de ce nouveau modèle humain générique »12 Sélection sociale, formation à l’esprit d’entreprendre, méritocratie et promotion de la réussite individuelle, l’état néolibéral travaille à « la fabrique du sujet néolibéral ». Et dans cette phase de construction d’un nouvel ordre capitaliste, révélé depuis la crise des subprimes de 2007 et le « krach » de l’automne 2008, un petit détour est nécessaire pour bien comprendre comment dans cette période l’état régalien joue un rôle essentiel.

Le nouveau modèle du néolibéralisme se nomme « entrepreneuriat social ». Entreprendre, c’est faire preuve d’une capacité d’innovation nouvelle, et le social remplace les politiques de solidarité. Et c’est sous le nom de « Société Civile » que Emmanuel Macron et son gouvernement essaient de nous le vendre. Cette société civile prend la forme de Start-up Nation, de French Impact, « nouvelle bannière nationale, pour fédérer et valoriser la diversité des acteurs de l’innovation sociale et solidaire »13, et l’impact social en devient la norme. Le Collectif des Associations Citoyennes en a révélé le mécanisme14. Nous n’y reviendrons pas. Il s'agit, sous couvert d'efficacité et d'efficience (les 2 grands mots du néolibéralisme), de faire financer les politiques sociales, mais aussi à terme culturelles, éducatives, par le monde de la finance. Et pour mettre en place ce nouvel ordre capitaliste « il aura fallu penser et installer les types d’éducation de l’esprit, de contrôle du corps, d’organisation du travail, d’habitat, de repos et de loisir »15.

L'école discréditée, soumise à la concurrence

Les acteurs éducatifs ont-ils pris la mesure des enjeux ? L'instauration du SNU permettrait, en 4 semaines réparties entre une période d'internat militarisée et une période de stage obligatoire, de répondre aux maux de la société, de Transmettre un socle républicain, Renforcer la cohésion nationale, Développer la culture de l’engagement, Accompagner l’insertion sociale et professionnelle. Et quoi de mieux pour cela qu'un encadrement militaire ? « La rigueur de l'organisation peut seule permettre de revendiquer ensuite la rigueur dans la mobilisation et l'engagement d'une classe d'âge », faisant référence à « l'efficacité souvent démontrée des méthodes militaires de formation à la conduite de groupe »16 Recentrée sur l'apprentissage de savoirs fondamentaux, et l'acquisition d'un socle commun de compétences, l'éducation nationale de M. Blanquer a renoncé à son ambition éducative. Pire, pour satisfaire aux nécessités d'accueillir une cohorte des 800.000 jeunes sur des périodes de vacances scolaires, le rapport envisage de les dédoubler « en prenant sur le temps scolaire par une réorganisation partielle des programmes concourant à l’éducation civique »… le SNU se déroulant sur « 7 périodes, dans lesquelles, en régime de croisière, une des deux semaines pourrait être prélevée sur les vacances »17... Lire bien sûr que l’autre semaine serait prélevée sur le temps scolaire ! Les enseignants apprécieront.

Petite illustration d’une société en devenir : les écoles « Espérance Banlieue »

Parmi les programmes soutenus dans le cadre du French Impact, on découvre des perles. Ainsi dans les quartiers populaires au Mans, un projet d'école primaire hors-contrat figure parmi les 20 projets labellisés. Une école dans laquelle on découvre une pédagogie spéciale, basée sur des méthodes modernes, des effectifs allégés (maximum 12 élèves par classe du CP au CM2) pour un coût mensuel assez modeste. Au programme également port de l'uniforme, lever de drapeau, hymne national et enseignement de l'histoire chronologique... Ces écoles relèvent d'une « association » baptisée « Espérance Banlieue »18. Elles bénéficient largement de financements privés, fondations et entreprises, et reçoivent le soutien d’élus de la République, comme M. Fillon en son temps, M. Blanquer, ou M. Ménard à Béziers qui en avait fait un point de son programme municipal… Ces écoles sont donc labellisées « French Impact » au milieu d’autres projets innovants. Mme Schiappa, mancelle par intérim, était présente à cette présentation19. Ce projet y est juste présenté comme « une école avec pédagogie alternative » Pourtant dès 2017 plusieurs médias enquêtaient de façon plus approfondie. Médiapart20, Causette (#76)... et des rapports internes à l'Education Nationale en dénoncent les contenus, et leur forte orientation intégriste. Ainsi la Fondation pour l’école, qui soutient ses projets affirme un programme pédagogique basé sur « lecture syllabique, histoire chronologique, et ... anthropologie chrétienne ». Les cahiers pédagogiques y ont consacré un dossier21. La similitude avec le SNU est troublante.

Et parmi les programmes labellisés SNU ?

Là, c’est du sérieux. Par exemple le programme, « Become », « le parcours citoyen pour les jeunes ». Passons sur le fait que son initiatrice se trouve être elle-même une des 7 membres du groupe de Travail ministériel (!) Ce programme est reconnu au titre « des associations ou entreprises sociales mettant en place certains dispositifs déjà identifiés qu’il conviendra d’aider à passer à grande échelle et essaimer sur les territoires »22 Et il y a du boulot puisque ce programme a réuni, durant l’été 2019, une cohorte de 36 jeunes ! Mais un programme sérieux dont le modèle est … « directement inspiré du service citoyen britannique, le National Citizen Service, un programme à échelle national au Royaume-Uni qui a déjà mobilisé plus de 300 000 jeunes »23. La boucle est bouclée ! Quant on sait que les seuls Scouts et Guides de France revendiquent 830 groupes locaux… Mais « Become » est certainement très innovant puisque selon leur site internet, « il n'existe que peu de dispositifs aujourd'hui » pour les jeunes de 14/15 ans !

L'Education Populaire, ils n'en veulent toujours pas... 24

L'objectif de mixité sociale est celui que poursuivent historiquement les associations d’Éducation Populaire, celles complémentaires de l’école, celles proposant séjours et camps de vacances, celles construisant le lien social au quotidien, celles réunissant les jeunes autour de projets sportifs, éducatifs, culturels, celles proposant une découverte de l'autre, d'autres cultures autour de coopérations à l'international, ou celles agissant contre les discriminations qu’elles soient liées aux origines culturelles, aux religions, au genre ou au handicap. Les colonies de vacances laissant place à un projet de vie commune, les ateliers de pratiques artistiques, les expériences acquises au sein de clubs sportifs amateurs sont autant de lieux de construction mêlant les publics de toute origine sociale. Par l'encadrement rigoureux et professionnel d'éducateurs sportifs, d'animateurs socioculturels, de professeurs développant des projets pédagogique ambitieux, toutes ces actions mettent en œuvre cet objectif de cohésion nationale, de vivre ensemble, par la construction d’un esprit critique. Construire un rempart contre les barbaries ne s'improvise pas. Mais de cette expérience, de cette histoire, le rapport n’en a cure et les plans pour la vie associative et l’ESS présentés par MM. Attal et Itier fin 2018 se caractérisent surtout par « l’ouverture de travaux à venir »…et l’absence de moyens, ne serait-ce que pour compenser le 1,8 milliard d’euros de pertes de financement, en deux ans, du fait de la disparition des emplois aidés25.

Pas une référence au travail et aux valeurs défendues au sein des Associations d’Éducation Populaire, alors que l’entreprise sociale Enactus dont le projet est « de faire émerger une génération de leaders entreprenants, responsables et engagés » est citée comme modèle. « Permettre à des publics de se rencontrer ne s’improvise pas sauf à reproduire toujours les même processus de domination26 » Comment plusieurs fédérations d’Éducation Populaire, et non des moindres, ne voient-elles pas ce qui se met en place ? Comment peuvent-elles accepter un tel camouflet, et pour autant apporter leur caution au SNU ? Comment ne peuvent-elles pas affirmer une opposition claire et net à ce projet et se regrouper pour défendre un nouveau projet pour l’Éducation Populaire, de créer des alliances et des coopérations, et s'exprimer publiquement. On voit comment la soumission aux financements sur Appels à Projet et Appels d’Offre, qui se substituent aux financements par des subvention pluriannuelles, réduit l’espace démocratique associatif nécessaire à une expression libre.

Un système de valeurs non compatibles avec le nouveau projet national

Le projet de transformation néolibéral de la société est radical. Tout est promotion de l'esprit d'entreprendre, tout est valorisation de l'engagement individuel, tout est construction de l'Homme-Entrepreneur. Dans sa volonté de construire les élites de demain, le renoncement aux valeurs républicaines est total. La Liberté est celle d'entreprendre, sans entrave, l’Égalité est réservée aux classes dominantes, la Fraternité d’État exclue les plus pauvres, les migrants, les sans-toît, les sans-droit. Le droit ne protège plus, la loi « secret des affaires »27 limite le droit à informer et ne garantit pas la protection des lancers d’alerte. Les politiques sociales mises en œuvre par injonction de la commande publique gomment les valeurs de solidarité constitutives du siècle dernier sur lesquelles s’est construit le secteur associatif engagé. Pour perdurer, pour se redonner bonne figure après les années 2007-2008, le capitalisme financier doit se renouveler. Ses marges sont extrêmement faibles tant l'injustice sociale est criante. Explosion des hauts salaires, suppression de l'ISF, concentration des richesses sur 1 % de la population, explosion des prises d'intérêt et de la rémunération des actionnaires... pour se maintenir, le néolibéralisme à l’œuvre joue la carte du morcellement de la société, l'opposition des classes sociales les plus pauvres entre elles, l'individualisation des solutions. Si le mouvement des gilets jaunes est l'expression de la révolte des invisibles, il ne peut être, pour le pouvoir en place, l'expression d'une parole collective. Le Grand Débat a eu pour seul enjeu la dilution de ces paroles collectives. Les violences policières ont pour effet de porter le discrédit sur ce mouvement citoyen fondamentalement emprunt de non-violence. Le démantèlement des politiques de soutien au secteur associatif par le recours accru aux appels d'offre et appels à projet au détriment de la subvention et de la contractualisation, comme la suppression des empois-aidés, et la grande précarité des salariés associatifs, sont l'illustration de l’ouverture à la concurrence du secteur non économique d’intérêt général. La promotion du mécénat et de la philanthropie « à la française » ne fait qu'entériner ce constat : les associations d’Éducation Populaire, les Association citoyennes, celles agissant pour la promotion des valeurs républicaines, pour l'éducation, pour la cohésion nationale, ne font plus partie du projet national.

Le SNU, mesure emblématique

Emmanuel Macron en fait son programme d'éducation de la jeunesse, renonçant aux ambitions éducatives qui devraient être celles de l’Éducation Nationale. Il en fait la mesure emblématique de construction d'une cohésion nationale fantasmée, niant la force du maillage territoriale institué par le secteur associatif. Il fait de « l'engagement » la vertu pour la jeunesse du XXIème siècle, niant l'implication réelle de la jeunesse dans de multiples projets de territoire, de projets de solidarité, de projets culturels.

Pour le gouvernement, il n’y a qu’une seule jeunesse. Voilà le credo sur lequel s’appuie le SNU, faisant rappel des vertus supposées d’un service national qui permettrait « un réel brassage social et territorial », et à l’expérience du vivre ensemble au sein des colonies de vacances. Pourtant les associations historiques organisatrices de séjour savent que « mettre des jeunes sous le même toit ne suffit pas à susciter de véritables échanges. Sans travail pédagogique préalable, cela ne fait que renforcer les stéréotypes et les processus de domination existant dans notre société. On provoque alors de autoritarisme, des inégalités entre les femmes et les hommes, entre riches et pauvres… »28

L’universel se conçoit comme s’adressant à toutes et tous, sans distinction. C’est en constitutionnalisant le dispositif au titre des nécessités de Défense Nationale que le gouvernement entend le rendre obligatoire pour les générations de jeunes. Mais la subordination du SNU à des sanctions, comme la possibilité de se présenter à un examen, ou la délivrance du permis de conduire, pose une vraie question dans une société de droit. L’universalité dépend-elle de la contrainte ? Et l’objectif énoncé d’émancipation et d’insertion dans la société y est-il compatible ?

L’universel désigne aussi l’utilité pour toutes et tous, indépendamment de tout contexte. Il en est ainsi des Droits de l’Homme, ou de l’universalisme républicain. Pourtant le sentiment d’appartenance se manifeste d’abord dans une identité construite : des codes culturels, une histoire singulière, le sentiment de partager quelque chose ensemble. Le SNU, pour être universel, devrait alors permettre à chacun d’être reconnu et valorisé dans ses particularités. Ce qui voudrait dire appréhender les questions communautaires, celles du multiculturalisme, comme celle des héritages, des langues ou des modes de vie, afin de se reconnaître dans une identité nationale construite.

La notion de citoyenneté conçue dans les arcanes du pouvoir est essentiellement politique. Serait citoyen toute personne, quelque soit son âge, doté de droits et de devoirs. A l’occasion du SNU, et sous la houlette d’un dispositif militarisé, le gouvernement Macron entend le rappeler à la jeunesse. Mais cette approche ne résiste pas. L’incapacité du système éducatif à affronter ces questions tout au long de la scolarité obligatoire en est bien la preuve ultime. Agir pour l’intérêt général, être en mesure d’exercer des libertés fondamentales, de faire des choix, et d’être en mesure de faire valoir des droits, demande à être reconnu comme citoyen d'une communauté vivante. Cela ne s'apprend pas dans les rangs serrés d'une instruction militaire. Être citoyen c’est d’abord être capable de décider de ce qui nous concerne, et pour cela être entendu, respecté. C’est l’histoire ignorée du mouvement d’Éducation Populaire ou non formelle auquel les pouvoirs publics font le choix de tordre le coup. Si le SNU est emblématique, c’est bien dans la signification qu’il porte, au même titre que le French Impact, Action Publique 2022, la destruction du code du travail ou la déréglementation du système scolaire, de la marche forcée vers une société toujours plus emprunte d’individualisme. Le néolibéralisme « en marche ».

Gilles Rouby

membre du Collectif des Associations Citoyennes

1https://en-marche.fr/articles/opinions/snu-mesure-emblematique-macron

2https://www.lejdd.fr/Politique/15-organisations-de-jeunesse-sopposent-a-un-service-national-universel-obligatoire-3670232

3http://www.associations-citoyennes.net/

4http://www.associations-citoyennes.net/?p=13822

5https://www.liberation.fr/debats/2017/03/24/le-service-national-universel-socle-d-une-conscience-nationale_1557891

6http://www.associations-citoyennes.net/?s=cap+2022

7Voir le rapport sur le site du gouvernement : https://www.gouvernement.fr/service-national-universel-snu

8https://www.independent.co.uk/news/uk/politics/david-cameron-youth-citizenship-spending-money-funds-ncs-council-big-society-a8472931.html

9Idem. Local Government Association qui représente 370 Councils locaux.

10 https://www.independent.co.uk/voices/rory-stewart-national-citizen-service-conservative-party-a8962516.html 

11Références empruntées à « La nouvelle raison du Monde », Dardot-Laval 2010 – éditions La Découverte

12Dardot-Laval 2010 p.241

13 http://mouves.org/accelerer-innovation-sociale/french-impact-kesako/

14http://www.associations-citoyennes.net/?p=9925#more-9925

15Dardot-Laval 2010 p.407

16Voir Rapport du Groupe de Travail SNU, page 5 et page 24

17Voir Rapport du Groupe de Travail SNU, page 10 et page 18

18https://www.franceinter.fr/emissions/le-zoom-de-la-redaction/le-zoom-de-la-redaction-11-decembre-2017

19https://actu.fr/pays-de-la-loire/mans_72181/video-marlene-schiappa-sarthe-y-une-vraie-tradition-solidarite_21872374.html

20https://blogs.mediapart.fr/edition/la-guerre-scolaire-qui-vient/article/140317/quand-esperance-banlieues-bat-la-campagne

21http://93.snuipp.fr/IMG/pdf/Esperance_banlieue.pdf

22Voir Rapport du Groupe de Travail SNU, page 71

23http://www.become.world/la-demarche

24Voir Franck Lepage ou sur http://www.lesmutins.org/l-education-populaire-monsieur-ils ainsi que de nombreux liens sur Youtube.

25http://www.associations-citoyennes.net/?p=13070

26 Le Social en fabrique – https://www.lesocialenfabrique.fr/tribune-goupe-camps-colos.html

27https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/02/27/la-nouvelle-loi-sur-le-secret-des-affaires-menace-t-elle-la-liberte-d-informer_5263364_4355770.html

28Jean-Michel Boquet - https://theconversation.com/debat-le-service-national-universel-une-colonie-de-vacances-sans-mixite-105362

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