Et maintenant, est-ce qu'on paie? (1/2)

En 2008, l’incroyable prouesse rhétorique visant à rompre le lien filial qui existait entre la crise financière et celle de la dette publique participa à légitimer l'austérité. 12 ans plus tard, si l’endettement public explose à nouveau, les données de l’équation semblent avoir changé. La genèse de la crise actuelle ainsi que son lit social laisse entrevoir un déplacement des lignes de front.

En 2008 le monde financier s’était écrasé, de son propre poids. Et les Etats aux petits soins, l’avaient redressé, apportant les béquilles, payant pour la rééducation et les séances de thalassothérapie dans les Alpes suisses.  Ces milliards, évidemment, ils ont dû aller les chercher sur les marchés ; s’endetter pour sauver ces institutions, car trop grosses pour tomber justement. Et par une cynique pirouette dont la finance a le secret, les Etats, en sauvant les marchés, se sont retrouvés toujours un peu plus affidés aux lois courtermistes de ces mêmes marchés.

Cette pirouette est passée inaperçue, et les rares fois où elle était pointée du doigt, la garde vous renvoyait dans les cordes par un exercice rhétorique parfaitement huilé : « Mais enfin, la crise financière et la crise de la dette sont deux choses tout à fait indépendantes. Les Etats ont prêté aux banques et ces banques ont remboursé leur dû, avec intérêt s’il vous plait. La crise de la dette publique était latente et ne fut que la conséquence d’une mauvaise gestion, de dépenses insoutenables et de budgets systématiquement déficitaires ». Circulez.

Ils oubliaient, à dessein, que la crise financière de 2008 ne fut précisément pas qu’une crise financière. Elle eut un impact brutal sur l’économie, fut la cause directe de la hausse des dépenses sociales, de la baisse de la consommation et des recettes fiscales. Prétendre que l’aller-retour prêt-remboursement aux banques fut un jeu à somme nulle pour les Etats relève d’un cynisme tout calculé.

Il s'agissait, à leurs yeux, d'un cynisme nécessaire. Car la capacité qu’a eue le monde financier et libéral à rompre le lien de causalité entre dette publique et crise financière fut un élément central dans l’acceptation générale des politiques d’austérité.

L’austérité, ou responsabiliser les indigents

L’austérité, de manière insidieuse, est moralement fondée sur le lien tracé entre ceux qui sont la cause de la crise et ceux qui doivent payer pour la résoudre. Ce sont les plus pauvres, les parties les moins productives de la société, celles qui coutent plus qu’elles ne rapportent, celles qui bénéficient des aides sociales sans payer l’impôt, qui sont à la racine de l’endettement de l’Etat. Il leur revient donc d’y remédier, en se serrant la ceinture.

Que serait-il arrivé si, entre 2008 et 2012, les médias, les experts, les gouvernements et autres modeleurs d’opinion avaient stigmatisé avec la véhémence qu’ils ont réservée à la légendaire fainéantise grecque le lien filial qui existait entre les actions du monde financier et la dette explosive des Etats? Aurait-on posé l’équation du remboursement de la dette en des termes différents ? Aurait-on même tout simplement pensé à rembourser la dette coûte que coûte ?

Les termes de l’équation n’ont donc rien de mathématique (ou d’économico mathématique) comme on aimerait nous le faire croire. Ils sont éminemment sociaux. La question est de savoir qui doit payer, et comment faire payer. L’austérité est un choix politique et pragmatique. Les pauvres et classe moyennes n’ont aucun poids dans le rapport de force qu’on leur propose. Ils subissent la domination économique, sociale, culturelle, et sont des cibles de choix pour remplir les caisses des Etats. A l’inverse, s’attaquer à ceux qui ont les moyens, leur demander qu’ils paient leur part, entendons là une juste part, implique pour l’Etat de s’engouffrer dans un conflit bien plus violent, et à l’issue duquel il pourrait y laisser quelques belles plumes.

La quadrature du cercle : Taxer le capital en temps de néolibéralisme

Evoquons deux grands terrains au sein duquel le conflit ferait rage. Celui de la justice fiscale et plus particulièrement du consentement à l’impôt d’abord, qui relève du débat d’idée, et des fondements intellectuels et moraux qu’il revêt. Il s’agit de déterminer le niveau d’imposition acceptable par une société, son degré de progressivité et de redistribution, et de gagner le consentement de la population à l’impôt plutôt que de tomber dans la facilité de la réduction des dépenses. Sur ce premier terrain hélas, 40 années d’idéologie néolibérale ont clairement mis l’Etat en position de faiblesse. 40 ans à infuser profondément les esprits ; discréditant méthodiquement le secteur public et les fonctionnaires, stigmatisant les impôts et les aides sociales, détruisant les solidarités, réduisant le citoyen à une calculatrice de cout bénéfice permanent, valorisant les privatisations et sacralisant l’investissement et l’entrepreneur. L’immense majorité se persuade dès lors que son toit et sa voiture sont le fruit de son seul travail, que l’Etat n’est qu’une épine dans le pied de la réussite individuelle, un vulgaire parasite qu’on fait vivre à la sueur de notre front, et une tristesse finit de vous achever lorsque les plus démunis se persuadent que la cause de leur pauvreté réside dans le migrant d’à côté. There is no such thing as society qu’elle disait.

Quand bien même l’Etat réussirait le tour de force de prendre le dessus sur le terrain du consentement à l’impôt, il se retrouverait face à un second casse-tête, celui de la technique fiscale. A savoir comment un Etat peut-il, seul, augmenter drastiquement la taxation des plus grandes fortunes dans un monde où les frontières ont précisément été abolies pour le capital, et ceux qui le possèdent ? Soulignons ici, le cynisme des politiques d’austérité, qui, d’une main élargissent les possibilités données au capital de se mouvoir, et de l’autre fondent leur raison d’être sur l’impossibilité pour les Etats de capter ce capital, puisqu’éminemment mobile… L’Etat se trouve face à une forme de tragédie des communs où l’assiette fiscale serait aux Etats ce que le traditionnel alpage est aux éleveurs qui le partagent. Les Etats se livrent alors à une course effrénée (et mortifère) au moins disant fiscal (et social) afin d’attirer le Dieu sacré du néolibéralisme, l’investisseur privé. L’alternative est infaillible, il reste à taxer ce qui ne peut pas s’envoler aux Iles Caïmans, la consommation et le travail.

Il semble que 12 ans plus tard, alors qu'une crise économique, et des finances publiques, se profilent, le rapport qu’entretient la société (à l’échelle nationale et internationale) à ces deux données de l’équation (le consentement à l’impôt et la technique fiscale), pourrait être radicalement modifié. Certes 40 ans d’infusion idéologique et de construction méthodique d’un système garantissant une telle volatilité du capital ne pourraient être effacés en un coup de baguette magique. Mais la nature exceptionnelle de la situation permet tout de même d’entrevoir un possible déplacement des lignes de front.

(Seconde partie du post à retrouver ici)

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