Et maintenant, est-ce qu'on paie? (2/2)

En 2008, l’incroyable prouesse rhétorique visant à rompre le lien filial qui existait entre la crise financière et celle de la dette publique participa à légitimer l'austérité. 12 ans plus tard, si l’endettement public explose à nouveau, les données de l’équation semblent avoir changé. La genèse de la crise actuelle ainsi que son lit social laisse entrevoir un déplacement des lignes de front.

La crise de la dette qui vient (première partie du post à retrouver ici)

La crise de la dette qui se profile à l’issue de ces deux mois de confinement nous confrontera, au moins en théorie, à la question de l’austérité. Le poids de la dette que l’Etat aura contractée afin de contenir l’effondrement économique et social qui s’annonçait devra quoiqu’il en soit être supporté. Il s'agira de déterminer qui la paie, dans quelle mesure et à quelle échéance. Il y a alors l'option de la hausse des recettes fiscales associée ou non à une baisse des dépenses publiques, celle de l’annulation de la dette, ce qui in fine reviendrait à faire supporter son poids par les créanciers (marchés, BCE, autres Etats...), ou encore, celle qui tend à considérer qu'un fort endettement n'est finalement pas intenable, et qu'un roulement perpétuel de la dette est possible...

Alors vient poindre une lueur d’espoir, une lueur à la fois nette et inespérée. Contrairement à 2008, la crise que nous traversons aujourd’hui diverge sur plusieurs points absolument centraux, qui pourraient tous à la fois voir éclore des résistances particulièrement fortes à l’égard des politiques d’austérité, et permettre aux Etats d’initier une lutte cohérente contre l’évasion fiscale et la course au moins disant fiscal.

Dans un premier temps, lorsqu’il s’agira de déterminer qui paie cette dette et dans quelle mesure, voire même qui en subit son annulation en tout ou partie, nous aurons collectivement vécu une expérience singulière qui pourrait avoir modifié substantiellement les termes du débat.

L’Expérience collective face à l’idéologie

Nous aurons tous été témoins de sa genèse, nous aurons tous constaté et vécu le lien intime entre une crise sanitaire et ses conséquences économiques. Et si certains rechercheront, à raison, des responsabilités plus précises dans la gestion de cette crise, force est de constater que personne ne pourra tenir les classes populaires et moyennes comme responsables de celle-ci. Nous sommes également tous, collectivement témoins de l’inégalité avec laquelle cette crise frappe. Amazon, Netflix, ou Carrefour ne vivent pas la crise de la même manière que le gérant du bar du coin, le fleuriste, le coiffeur ou les salles de spectacles. De même, le confinement n’implique pas les mêmes contraintes pour les Parisiens s’exilant dans leur résidence secondaire en Normandie que pour les familles des HLM de Villeneuve-la-Garenne.

Cette crise aura également frappé les corps de manière indélébile. Tous les citoyens se sont retrouvés cloitrés, beaucoup ont dû fermer ce qui les faisait vivre, d’autres ont dû continuer plus que jamais à s’épuiser, à l’hôpital comme dans les supermarchés, d’autres encore ne se relèveront jamais. Nous avons sans exception fait don de nos corps, nous avons sans exception consenti à sacrifier, un temps, notre liberté la plus précieuse afin de préserver la collectivité des maux les plus violents.

Nous aurons tous, collectivement encore, été témoins du rôle central de l’Etat et des services publics. Nous avons tous entendu et écouté ce que l’hôpital clamait depuis des années et ce que nos gouvernants ont sciemment occulté. Nous avons tous pu peser la détresse qui pouvait résulter d’une incurie organisée des services publics hospitaliers. Nous redécouvrons toute la pertinence que revêt l’Etat en période de crise, seule organisation à ne pas se réduire au temps court du profit, et à pouvoir penser le temps long de la vie humaine. Seule organisation donc, à pouvoir mobiliser suffisamment pour résister aux chocs économiques extrêmes.

A confinement exceptionnel, imposition exceptionnelle

Ces aspects nous devons nous en rappeler. Ils pourraient garantir que tout le monde paie sa juste part, que tous participent au sacrifice, et que si certains ont dû fermer boutique durant plus de deux mois, perdant ce qui les faisait vivre, alors d’autres devront bien s’assoir sur une part de leur capital. L’austérité se caractérise classiquement par une réduction drastique des dépenses publiques, dépenses bénéficiant avant tout aux plus modestes et aux classes moyennes, bien plus dépendants de la redistribution et des services publics que les classes supérieures. L’importance qu’ont pris les questions d’inégalité, de redistribution, de financement des services publics, et d’applaudissements de 20h dans le débat public sont autant de raisons de penser qu’une politique austéritaire soulèverait une fronde sociale qui ne se limitera pas à un Fouquet’s qui flambe.

Plus important encore, ce qui pouvait en temps normal être considéré comme une spoliation et donc rejeté par le Conseil Constitutionnel (tel, au hasard, un taux marginal d’imposition de 75% sur les très hauts revenus), pourra cette fois ci être accepté au vu des circonstances. A circonstances exceptionnelles donc, moyens exceptionnels. Et si les Etats sont capables de fermer leurs frontières, d’imposer que les gens restent chez eux deux mois durant, de fermer les boutiques, comment comprendre qu’ils ne puissent pas invoquer cette même urgence pour lever un impôt spécial sur le capital, sur les grandes fortunes, sur la spéculation, et sur les bénéfices des GAFA, voire même d’annuler une partie de la dette, celle spécifiquement qui reviendrait à ces grandes fortunes tout en épargnant les fonds des retraités ?

Nous avons collectivement rogné sur nos droits fondamentaux pour le bien de la communauté, ceux qui ont les moyens devront rogner sur leur droit de propriété pour cette même collectivité.

A défaut d’austérité, l’éventail des possibilités

Revient alors au galop l’argument de la faisabilité. Si vous ciblez les plus aisés, le capital et ce à quoi nous avons sciemment donné les moyens de se volatiliser vous fera la nique. Car il se volatilisera, précisément, et bien malin celui qui possèdera des filets suffisamment resserrés pour l’attraper au vol. Ce qui pourrait toutefois changer la donne, c’est la nature universelle du problème qui se pose aujourd’hui aux Etats. Tous les Etats sans grande exception vont devoir mettre la main à la poche, tous auront vu leur économie ralentir et se rapprocher dangereusement du gouffre. Aussi, de même que les citoyens auront admis que les circonstances exceptionnelles appellent une réponse exceptionnelle, les Etats n’auront pas de mal à se convaincre que des mesures un temps inimaginables et sujettes à l’opprobre sur la scène internationale pourraient dès lors être mises en œuvre sans grande friction. Mesures protectionnistes, contrôle des capitaux, création monétaire, rachat et annulation de dette, protectionisme solidaire, planification, relocalisation, renforcement de l’intégration politique et sociale…

Ce qui semblait absolument impensable il y a trois mois devient une possibilité dans la bouche même des plus fervents défenseurs de la main invisible, pure et parfaite du marché concurrentiel. Et même si je ne crois pas une seconde que notre Président pense sérieusement à planifier, à annuler les dettes du sud, à décarboniser ou à relocaliser, il n’empêche que ces mots, pourtant tabous, ont bel et bien été prononcés.

Lueur d'espoir donc, que nous nous trouvons collectivement prêts, que ces grands mouvements qui ont émaillé notre vie politique ces cinq dernières années ont défriché un chemin que nous apercevons, certes avec difficulté, mais dont nous connaissons désormais l’existence avec certitude. La boussole en main, nous savons désormais où tracer.

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