La Transformation Numérique des Radios: une révolution en cours

Il s’agit d’un sujet dont on parle peu, sauf entre initiés, mais le secteur des radios, qu’elles soient généralistes ou musicales est en train de vivre des bouleversements au moins aussi important que ce qu’a vécu l’industrie du disque avec l’apparition du MP3. Nous allons essayer d’analyser les ruptures qui ont eu lieu et les conséquences de l’arrivée du numérique dans le monde des radios.

Les différentes ruptures

Une des premières vraie révolution fut l’apparition du transistor en 1954, puis des autoradios. En 1971 le taux d’équipement des Français en autoradio est de 25,9 % La radio devenait mobile et entrait dans les foyers qui disposaient chacun de plusieurs transistors. Le CSA estimait, selon une étude de décembre 2014, que chaque foyer disposait de 9,6 équipements pour écouter la radio

La deuxième rupture fut la libération des ondes en 1981 et l’autorisation donnée à tout à chacun de pouvoir créer une station de radio. Une vraie bouffée d’oxygène à l’époque ou n’existait en plus des radios publiques que les radios périphériques (RTL, Europe 1, RMC, Sud Radio, Radio Andorre). Seul les frontaliers avaient la chance de pouvoir capter des radios étrangères et des pirates comme Radio Caroline, en direct de la Mer du Nord. A l’époque, les radios n’avaient pas le droit de faire de la pub, mais la loi fut vite contournée par NRJ et quelques autres et une nouvelle loi de 1982 allait légaliser une situation de fait. Et comme l’argent reprends toujours ses droits, à la profusion de radios du début 1981 avec de la vraie imagination et une liberté de ton, allait succéder une concentration autour de quelques groupes : Les périphériques historiques que sont RTL et Europe 1, les nouveaux entrant NRJ, et SkyRock, et quelques réseaux régionaux ; les associatives vivotent grâce au fond de soutien à la radio alimenté par un pourcentage sur le C.A. des radios commerciales. La liberté de 1981 a fait long feu. On ne parle d’ailleurs plus de radios libres. A la liberté de 81, fait place l’uniformisation, les rotations serrées de titres quasi  identiques sur les FM, testés par sondage auprès d’un panel d’auditeurs, et peu diversifiés. C’est, pour moi, le péché originel de la radio telle qu’elle est aujourd’hui sur la bande FM.

Le numérique chasse l’analogique

On ne parle pas encore de Transformation numérique lors de l’apparition du MP3, mais c’est pourtant bien une transformation qu’allait vivre le secteur. Aux immenses discothèques aux rayonnages remplis de Vinyles (et de CD à partir de début 1990), allait succéder un simple disque dur d’un serveur informatique, lui-même connecté aux différents studios et à l’émetteur pour le RDS (Radio Data System : ce qui affiche le nom de la station et le titre en cours d’écoute), au serveur de streaming (pour une écoute via un Internet mondialisé) et au site Internet de la station : des millions de titres disponibles d’un simple clic avec un moteur de recherche performant, et sans risque de disque qui saute à cause d’une rayure. La vie des programmateurs radio et des directeurs d’antenne allait être grandement simplifiée avec l’apparition concomitante des logiciels d’automations qui permettent d’enchainer les mp3 : Qu’il s’agisse de musique, de chroniques, de pubs ou de jingles. Plus besoin de passer des heures dans les rayonnages des discothèques et plus de risque qu’un animateur ait l’outrecuidance de choisir ses titres ;-)

Avec ces logiciels il suffit de définir un modèle de programmation (Template), les contraintes associées (taux de rotation des titres, style, rythme,  par exemple), le profil des différents temps forts de la radio dans la journée ou les émissions (Clocks) et de les agencer dans un planning horaire. L’ordinateur fait le reste et sélectionne automatiquement les titres, génère les plannings, intercale les autres éléments sonores (pubs, jingles, etc…), et diffuse en direct. Il n’y a plus besoin que d’un seul homme : celui qui gère l’outil et en plus que quelques heures par semaine pour une diffusion 24h/24, 7/7.

Automatisation, Réduction des coûts : la radio perd son âme.

Les patrons de radios, surtout les grands groupes cités plus haut, comprennent vite l’intérêt qu’ils peuvent tirer de ces technologies. Le marché publicitaire en berne fera le reste. Puisqu’on peut automatiser une programmation, rien n’empêche de « virtualiser » en quelque sorte  l’animateur : C’est l’apparition du VoiceTrack venu des US. Le groupe NRJ est un des premiers à l’introduire en France. L’animateur enregistre ses interventions, parfois même donne l’illusion qu’il discute avec l’animateur qui le précède ou le suis, et ces petits fichiers mp3 sont mixés avec le reste de la programmation. Celle –ci devient déshumanisé et peut fonctionner H24 sans personne derrière la console. Pour une émission de 4h, l’animateur ne doit travailler que moins d’une heure car en plus cela devient le règne des « 40 min de musique sans interruption ». L’animateur n’a plus le droit de parler que quelques dizaines de secondes maximum.

En parallèle le grand public va aussi modifier ses habitudes. Il adopte le mp3, qu’il écoute sur iPod, smartphone ou autre. Il écoute en streaming (Deezer, Spotify, Pandora) des playlist qu’il a réalisé ou partagés par d’autres et consomme de la musique sur Youtube. Les jeunes découvrent très vite qu’ils peuvent facilement faire des « très grandes playlist » sans pub et pour le coup « ce n’est plus de la radio, c’est de la musique »  pour de bon, sans pub en plus, avec une liberté de choix et complètement à la demande.

L’apparition du Cloud (informatique virtualisée sur internet), de l’internet mobile et des abonnements mobiles illimités, va favoriser l’explosion des  WebRadios. Il en existe près de 10 000 en France, et des centaines de milliers dans le monde. Le groupe NRJ a plus de 250 WebRadios. Ce sont les Uber du monde de la radio.  Une entreprise belge (Radinonomy)  l’a compris avant tout le monde, et fait travailler gratuitement des fans de radios, appelés « producteurs » qui fournissent gratuitement plus de 6 000 WebRadios.

Quel Avenir pour la radio ?

Je suis assez pessimiste, si les patrons de groupe médias poursuivent dans la voie actuelle ; surtout les radios musicales apparues en 1981. Elles pourraient disparaitre à court termes, balayées par tous ces nouveaux usages cités plus haut. Selon un article du monde de juillet 2016 : seul 79,1 % des français ont écouté la radio au printemps 2016 (contre 84% en 2012). Le déclin est annoncé. « Les usages des auditeurs semblent accélérer (la) mutation (du secteur) » selon un document interne au groupe Radio France sur les usages du numérique. Ce document réserve d’autres surprises : Les supports numériques (Smartphone, tablette, PC, RNT, téléviseurs représentent déjà 7% de ces 79% avec une croissance à 2 chiffres. Les habitudes de zapping et de « On Demand » des générations Y et Z induisent une augmentation de l’audience différée. Les Podcast sont à la radio ce que le Replay est à la télé. La consommation de podcast a cru de 43% en 1 an. Un autre enseignement de l’étude de Radio France est que 52% de l’écoute numérique se fait hors de France. C’est la mondialisation.

Je suis convaincu que cette tendance ira croissante compte tenu de la couverture quasi complète du territoire à brève échéance en 4G, poussé par la loi Lemaire pour une «  République Numérique ». La fourniture en série d’autoradios connectés à Internet permettra d’avoir des dizaines de milliers de radios au bout des doigts. Plus besoin de zapper pendant la pub.

Aujourd’hui ce déclin est en partie occulté par l’inadéquation de l’outil Médiamétrie de mesure d’audience qui ne se base que sur une enquête menée auprès de 126 000 personnes, trois fois par an. De plus c’est du déclaratif qui fait appel à la mémoire de l’auditeur sur ce qu’il a écouté la veille demi quart d’heure par demi quart d’heures. C’est faillible comme l’est l’humain et manipulable comme l’a montré le scandale du "Fun Gate".

Avec  une WebRadio, on dispose au contraire, comme pour un site web et à la seconde près, du : Nombre d’auditeurs uniques, leur pays d’origine (voir leur région ou ville). Parfois en recoupant avec les informations laissées par l’auditeur sur Facebook on peut même déterminer le sexe, l’âge, etc….Cela permet de personnaliser la pub par groupe homogène d’auditeurs, ce que ne permet pas une radio FM. Lorsqu’un auditeur zappe pendant une plage de pub cela se voit tout de suite dans les stats.

En conclusion, soit la radio se réinventera soit elle disparaitra comme Kodak, les disquaires, beaucoup de librairies, balayés par la Transformation Numérique. Est-ce que « The Digital will Kill the Radio Star » ? Je pense qu'il est encore temps de réagir, mais vite !

 

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