8 Billets

0 Édition

Billet de blog 21 décembre 2022

Les baobabs ont conquis le monde

Militant russe pour le climat, ma vie ordinaire s'est terminée le 24 février 2022. Avant cette date, j'étais coordinateur des Fridays for Future en Russie. Je m'étais radicalisé, mais mon pays s'est radicalisé avant moi. La Russie est devenue une dictature ; ce type d'activisme est devenu impossible. Maintenant, je suis perdu. Mon pays bombarde des immeubles résidentiels en Ukraine, mais je ne peux plus descendre dans les rues de mon pays pour protester contre ces crimes. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Quand j'étais enfant, je rêvais de m'installer en France, car je me sentais comme un étranger en Russie en raison de mes origines arméniennes. J'écoutais de la musique française, je rêvais de jouer enfin une sonate pour violon de Debussy, je regardais les films de Godard et je lisais la littérature française.

Maintenant, je regarde par ma fenêtre et peu importe si derrière ma fenêtre, c'est Berlin où j'ai finalement atterri, ou Paris. Je sais qu'il y a tant de choses importantes et belles autour de nous, il suffit de tendre la main. Mais pour moi, ma vie ordinaire s'est terminée le 24 février 2022.

Je sais qui j'étais avant cette date. 

J'étais un militant pour le climat, coordinateur des Fridays for Future (FFF) en Russie. Nous étions l'un des premiers mouvements pour le climat dans notre pays, et j'étais l'un des premiers militants qui ont commencé à sortir tous les vendredis, comme les militants de Fridays for Future partout dans le monde. Certains médias m'ont appelé « le militant FFF le plus seul au monde » parce que je sortais le plus souvent seul : on n'a pas besoin de l'approbation des autorités pour les manif en solo ; or sortir à plusieurs, en Russie, n’était plus possible. Six mois après avoir commencé mon militantisme, j'ai décidé d'abandonner ma carrière de violoniste, que j'avais poursuivi toute ma vie, et j'ai commencé à me construire un nouveau moi.

Construire un militant, un Arshak qui n'a plus peur. Mon militantisme a beaucoup changé au cours de ces quatre années, je me suis radicalisé, mais l'État russe s'est radicalisé avant moi, ce qui l'a conduit à déclencher une guerre criminelle. Et moi, par pur hasard, je me suis mariée le 24 février avec ma partenaire. J'avais « Fuck the war » écrit sur ma chemise et Polina avait une robe bleue et des fleurs jaunes. Nous avons fait beaucoup d'interviews après cette action involontaire et avons essayé d'inspirer le monde et la Russie à changer. Nous sommes sortis constamment pour protester, mais l'État policier, qui est financé par l'argent du pétrole provenant du monde entier, avait beaucoup plus de ressources, nous avons été arrêtés à plusieurs reprises et avons dû partir. 

La Russie est devenue une dictature et le type d'activisme dans lequel je me suis engagé est devenu impossible dans mon pays.

Tous les vendredis, 110 semaines de piquets de grève, l'organisation et la coordination d'un mouvement de protestation contre le changement climatique, des manifestations politiques contre la fraude électorale, contre l'assassinat de Nemtsov, contre la tentative d'assassinat de Navalny, contre les arrestations de journalistes, (plusieurs étaient mes amis proches), une tentative de se présenter aux élections parlementaires russes au nom du parti démocrate (qui au final a eu peur de m’inclure dans leur liste suite aux menaces des services secrets)… tout cela a  conduit à des arrestations et des détentions, à la surveillance, à des menaces, à la migration, et au final à un procès judiciaire ou l'État russe m’a privé de ma citoyenneté russe, la seule que j’ai, en octobre 2022.

Maintenant, comme une grande partie de la société civile russe, je suis complètement perdu. Mon pays bombarde des immeubles résidentiels en Ukraine, tue des milliers de personnes, fait du chantage au monde avec une catastrophe nucléaire, mais je ne peux plus descendre dans les rues de mon pays pour protester contre ces crimes, je ne peux même plus y entrer.

Que suis-je maintenant ? Un migrant et un apatride.

Quelle est la prochaine étape ? Je ne sais pas. Comment puis-je arrêter la guerre ? Je ne sais pas. Comment arrêter la crise climatique ? Demandez aux experts…

En tant qu'Arménien d’origine, j'ai toujours été discriminé en Russie, malgré le fait que la Russie soit un pays multinational. La nouvelle idéologie de ce régime s'est avérée utile pour les autorités, qui se soucient de la dépendance des régions à l'égard du Kremlin et de l'“unité” autour d'une langue et de la nation “titulaire”, c'est-à-dire de la discrimination officieuse des autres langues et cultures dans un pays qui est censé être une fédération. L'URSS, comme l'Empire russe, était un pays colonial, tout comme la Russie d'aujourd'hui. Aujourd'hui, après l'agression contre l'Ukraine, beaucoup de gens repensent aux deux guerres de Tchétchénie et à l'attaque contre la Géorgie qui ont formé Poutine et son régime actuel. Cette prise de conscience est très importante.

Pendant des années, ces problèmes ont été laissés hors des débats sociétaux - et pas seulement en Russie.

Je suis actuellement très inspiré par le mouvement anti-guerre féministe russe et par les actions des partisans russes qui tentent d'arrêter la machine de guerre russe, ses trains, depuis l'intérieur du pays, je suis aussi inspiré par l'Europe qui aide l'Ukraine à survivre et qui a accueilli des réfugiés de Syrie (toujours bombardée par Poutine et Assad) et qui accueille maintenant aussi des réfugiés d'Ukraine, dont les maisons en ce moment même sont bombardés par l'armée russe.

Mes amis qui restent encore en Russie sont intimidés, emprisonnés pendant des années, violés avec des haltères. Il y a des caméras de sécurité partout à Moscou, il y a plus d'un million de policiers dans toute la Russie, et la propagande russe fait très bien son travail, et touche même les Européens éduqués, n'est-ce pas ? Que dire des Russes qui n'ont aucune culture démocratique...

Oui, la Russie est un pays très fragmenté, mais malgré tous les problèmes et les dangers, les gens continuent de résister. Et il est évident pour moi que seules la solidarité et l'entraide peuvent nous aider à sortir des crises actuelles. 

Mais si l'importance de la solidarité et du soutien mutuel est évidente pour moi, elle l'est aussi pour les autorités russes : leur propagande utilise différents outils pour manipuler l'opinion des gens. 

D’abord, comme le régime russe n'a pas d'idéologie, il suit le principe "diviser pour régner", opposant les Russes aux non-Russes, et bien sûr surtout aux Ukrainiens.

Mais la propagande russe touche aussi les Européens. 

D’une façon, la propagande russe veut que les Européens haïssent les Russes afin de pouvoir, en utilisant cette haine, faciliter la mobilisation d'encore plus de personnes en Russie pour soutenir la guerre. Plus vous êtes sévères avec les russes exilés, plus ça aide la propagande. La propagande russe veut également que vous vous lassiez d'aider l'Ukraine, vous faire croire que dans cette guerre la Russie s'oppose à l'OTAN ou à d'autres institutions internationales, et non pas à l’Ukraine ; et elle a donc ses “raisons” de commettre ses crimes de guerre. Mais bien sûr, c’est tout l’envers : les dirigeants russes commettent des crimes de guerre pour justifier les crimes qu'ils ont déjà commis par le passé et pour maintenir malgré tout à la fois leur impunité et leur pouvoir.

Mais il y a aussi une autre Europe qui inspire Poutine à continuer la guerre.

Nombreux Européens, de mouvances démocratiques, reprochent aux Russes de ne pas avoir été assez radicaux dans leur lutte contre le régime, et de ne pas l'être assez maintenant. Je veux leur demander en retour : quelle est votre radicalité ? 

À quel point avez-vous été radicaux et condamnez-vous les crimes de guerre de votre propre pays ? Comment aidez-vous - maintenant - l'Ukraine à survivre à cet hiver et comment nous aidez-vous à arrêter Poutine ? En continuant d’acheter son gaz ?

Où sont vos idéaux ? Pour quoi vous battez-vous ?

Non, l'empire russe n'est pas meilleur que l'impérialisme américain. Le monde n'est pas noir et blanc.

Je suis sûr que la Russie va devoir payer des réparations à l'Ukraine lorsque nous libérerons notre pays de Poutine et l’Ukraine de cette guerre. Mais il est clair pour moi que la Russie n'est pas la seule à devoir payer ces réparations ; elle a beaucoup d’amis et de soutien pour ses actions.

Après tout, Poutine n'est pas omnipotent, c'est juste un vieil homme qui dispose de beaucoup d'argent pour le pétrole, venant y compris en provenance de l'Europe, malgré les promesses d'embargo. Il a fait très peur aux Russes et au reste du monde. Mais si vous tenez à la liberté, à l'égalité et à la fraternité, alors préparez-vous à une longue lutte, tout comme ils se préparent à une longue lutte de leur coté.

La France dont je rêvais quand j'étais enfant est différente. Il ne donne pas d'argent pour la guerre criminelle. On y désherbe des méchants baobabs tous les jours, comme dans le livre de Saint-Exupéry, et la planète est tenue propre.

Mais, regardez autour de vous, notre planète a d'immenses problèmes, les baobabs ont envahi le monde et nous avons tous un énorme travail à faire pour les éliminer. Tous ensemble.

Arshak Makichyan, activiste pour le climat

*****

Ont été publiés précédemment dans ce blog : 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.