Violences : de quoi parle-t-on ?

Ce billet n’a aucune prétention scientifique, mais en tant qu’observateur, lecteur régulier de beaucoup de livres, d’articles, y compris ceux de la presse quotidienne régionale, il me vient l’envie de démêler les choses qui tournent autour de la violence. C’est donc plutôt un « ressenti » sur la base d’actualités, de mes expériences et de mes partis pris.

Divers types de violences pour la plupart structurelles.

Violences policières :

Les policiers honnêtes (admettons-le, il en existe qui respectent leur code de déontologie, mais aussi un certain nombre qui piétinent ce code allègrement) préfèrent la notion de « violences illégitimes », étant donné que l’exercice légitime de la violence peut faire partie de leurs attributions. Pour autant, comment expliquer la montée en flèche ces dernières années d’un si grand nombre de personnes blessées voire mutilées, parfois tuées dans des manifestations, encore dans des démantèlements de squats ou campements ou encore dans les banlieues ?
On peut certes incriminer le comportement individuel de policiers ou d’une ambiance de western qui faciliterait le passage à l’acte violent. Mais alors que fait leur encadrement dans ces cas-là ?
De plus, l’armement de maintien de l’ordre est de plus en plus létal (des LBD aux gaz de moins en moins supportables). Là, c’est une décision au plus haut niveau de l’Etat français, un armement que beaucoup d’Etats européens n’ont pas retenu.
Ainsi, on ne peut éluder le rôle de l’appareil d’Etat dans le rôle demandé aux forces de l’ordre et la violence qui peut se produire dans le cadre de leurs missions. Et on peut discuter de la légitimité de ces missions, qu’il s’agisse de défendre l’intérêt des classes dominantes et des propriétaires ou de répondre favorablement aux attentes sécuritaires, parfois racistes d’une partie de l’électorat. J’y reviendrais plus bas.
Quant aux personnes visées par les violences policières, il est évident qu’elles sont plutôt jeunes et souvent « racisées ». Je me souviens d’une manif un peu tendue à Nantes contre la loi Travail (Hollande ou Macron, je ne saurai le dire) où la BAC poursuivait des jeunes, lesquels m’avaient dépassé au triple galop : arrivent les "bacqueux" à ma hauteur, aucun souci pour moi avec mes cheveux blancs (l’âge de respectabilité peut-être ? S’ils savaient…).

Violences domestiques et sexistes :
Le sujet de ces violences est largement documenté et fait l’objet de débats passionnés. Malgré la dénonciation de ces violences, les statistiques restent mauvaises : en France, tous les trois jours en moyenne, une femme meurt sous les coups de son compagnon. L’Observatoire étudiant des violences sexuelles et sexistes dans l’enseignement supérieur remettait en octobre 2020 son rapport d’enquête (cf https://observatoire-vss.com/notre-rapport)  sur les agissements sexistes en université (enquête réalisée entre avril et décembre 2019 auprès de 10000 étudiants, dont 76% d’étudiantes et 24% d’étudiants) : une étudiante sur 10 déclare avoir subi des violences sexuelles, une sur 20 déclare avoir subi un viol.
On a beau être nombreuses et nombreux à dire « maintenant ça suffit », apparemment ça ne suffit pas.
J’aime bien le slogan féministe : « Ne nous libérez pas, on s’en charge ». Ceci dit, ça ne doit pas dispenser les hommes de prendre leur part, ne serait-ce que dans l’éducation des enfants, en ne reproduisant pas les vieilles normes de construction des petits garçons et des petites filles. Car en tant que « référence masculine », notre exemple compte auprès des enfants. Les atavismes existent et les exemples donnés ne sont pas forcément les meilleurs.

Violences de faits divers :
Tristesse des faits divers crapuleux et de la violence qui y est liée. Je ne saurais dire s’il y a plus d’insécurité ou de sentiment d’insécurité qu’à d’autres époques. Ce peut être de la violence physique ou morale. Elle peut survenir quand on ne s’y attend pas. Elle est multiforme tout comme les auteurs ou les victimes. La délinquance n’a pas de visage particulier, mais laisse toujours des traumatismes. Ce peut être par exemple du harcèlement sur internet ou ailleurs, de l’escroquerie par de beaux parleurs, de la violence routière, de la haine dont on a du mal à comprendre la raison, contre des personnes ou des animaux.
Ce qui aggrave la chose, c’est souvent l’indifférence autour de ces phénomènes et la solitude de celles et ceux qui y sont confrontés (c'est peut-être ça qui caractérise le monde contemporain). Sans doute, une société plus égalitaire permettrait de réduire ces phénomènes violents, mais il restera toujours une violence résiduelle, il ne faut pas rêver.

Violences économiques et sociales :
Le capitalisme est de nature violente et autoritaire : le profit (la plus-value) est extorqué légalement, le contrat de travail est un contrat de subordination (obéir donc), d’autant plus qu’aujourd’hui, il est précaire pour beaucoup de nouvelles et nouveaux entrants sur le marché du travail.
Ceci dit, le salariat (en tout cas, les classes moyennes des pays du Nord) peut s’accommoder de cette situation tant que leur situation personnelle n’est pas affectée par des maladies professionnelles, du surmenage, du harcèlement ou des licenciements.
Néanmoins, l’équilibre de vie, pour celles et ceux qui en bénéficiaient un peu, en système capitaliste est menacé. En fait, la sortie de compromis est ressentie comme violente par une ou l'autre partie, aujourd'hui au seul profit des classes dominantes. Depuis des décennies, ce sont d’incessantes remises en cause du statut salarié auxquelles nous assistons. Marche ou crève, c’est la loi du Capital et les Etats entérinent cette loi dans leurs législation, compétitivité oblige, disent-ils.
Et on ne doit pas laisser sous silence les conditions de vie de beaucoup de personnes, loyers toujours à la hausse pour un habitat médiocre, fin de mois improbables, travail usant quand il y en a, mauvaise santé physique et psychique.

Violences et géopolitique :
Cas particulier de la violence capitaliste, c’est ce qu’on peut appeler les rapports de domination géopolitiques, l’impérialisme, le néocolonialisme. Selon le dicton « loin des yeux, loin du cœur », beaucoup de monde ne réagit pas ou ne veut pas savoir. Mais bon sang, comment ne pas comprendre que le confort des uns se fait au détriment de la surexploitation et la mise en danger des autres, d’hommes, de femmes et souvent d’enfants. Quand vous utilisez un objet quelconque, sa composition est faite du dur labeur de gens que vous croiserez rarement dans la rue. Et si cet objet n’est pas cher, dites-vous bien que le salaire de ces personnes n’est pas cher non plus pour les capitalistes qui les emploient ou encore que la matière première utilisée est extraite sans considération pour leur santé.
La guerre que l’Europe prétend avoir abolie se passe sous d’autres latitudes et nos pays apportent aux belligérants le funeste matériel et parfois les mènent et aussi s’y enlisent.
Pourtant, les faits géopolitiques que beaucoup ne voudraient pas voir s’invitent chez nous, par exemple par le phénomène des migrants. L’Europe a beau fermer ses frontières, externaliser (mot technocratique) le contrôle des migrations internationales, ces frontières ne seront jamais étanches ou alors sous un régime ultra-violent. Certains, particulièrement bornés, s’en féliciteront encore. Qu’ils crèvent ! (eh oui, il m’arrive aussi des accès de violence, disons de colère).

En guise de conclusion :
Errico Malatesta, anarchiste italien, écrivait ceci en 1929 : « Ainsi, le temps est passé où on disait "notre tâche essentielle est de démolir" et que pour la construction "nos successeurs s’en occuperont" ».
Près de cent ans plus tard, cette phrase reste plus que jamais d’actualité. Il faut surtout savoir ce qu’on veut construire. Il ne suffit pas de crier « anti-anti-anticapitaliste » dans la rue, il faut savoir comment s’en passer et donc créer les conditions d’une autogestion qui ne laisse personne sur la paille. C’est difficile, mais compte tenu de la dégradation en cours, c’est une nécessité. Et peut-être la nécessité s’imposera.
Démolir, le capitalisme sait le faire trop bien : démolir les vies, le vivant, notre moral. Dès lors, il est urgent de construire les bases d’un monde meilleur, qui ne sera sans doute pas entièrement débarrassé de la violence, mais saura les contenir autrement que par l’usage de la force policière. Dans cette optique, la patience, non passive s’entend, est une qualité à développer, n’en déplaise aux « black blocs » pressés d’en découdre (contre quoi, mais surtout pour quoi ?).

 

Post-scriptum :

En fait, on ne peut pas vraiment dissocier une forme de violence d’une autre. Par exemple, que signifierait traiter les violences policières alors que le reste du système économico-politique n’est pas ébranlé ou les violences sexistes sans critiquer le fonctionnement de ce système où les femmes sont souvent placées à des rôles subalternes ?

Voir par exemple ce Manifeste pour la suppression générale de la police nationale à l’adresse suivante : https://lundi.am/Manifeste-pour-la-suppression-generale

S’il aborde la question du capitalisme, c’est pour constater son existence, pas pour chercher un début de proposition pour abolir ce mode de production. Du coup, il sonne un peu creux sous un discours érudit.

 

Sur le lien entre patriarcat et capitalisme, cette brochure aux éditions Acratie :

https://editionsacratie.com/ou-va-le-feminisme-vanina/

"On ne réforme pourtant pas un système – et s’émanciper du capitalisme et du patriarcat implique toujours de concrétiser ce projet collectif : la révolution sociale !"

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