Grandeur et limites du rationalisme

Amis et faux amis de la pensée critique et du rationalisme.

Je voulais initialement parler du rationalisme et de l’irrationalisme. L’actualité récente a (légèrement) chamboulé ce que je voulais dire.

C’est quoi être rationaliste ? C’est au minimum avoir de la jugeote, apprécier les situations en utilisant les capacités de son cerveau, le raisonnement, la mémoire, la méthode. En ce sens, nous, homo sapiens, avons toutes et tous ce potentiel. Malheureusement, tout le monde ne l’utilise pas, ou mal ou pas assez.

 

Le fanatisme :

Quand quelqu’un arrive à tuer froidement (assassiner) au nom de « valeurs » religieuses ou nationalistes et parfois politiques, nous en sommes à un degré supérieur de la sottise : un manque d’empathie, mais aussi un manque de discernement. Dans le cas des attentats islamistes, le manque d’empathie vise à la fois les victimes haïes (essentialisées comme mécréantes), mais aussi les membres supposés de sa communauté qui ne demandent qu’à vivre en paix, mais se retrouvent du coup accusés collectivement de faits que, pour la plupart, ils ou elles réprouvent. Le fanatisme appelant le fanatisme, on peut s’attendre aux pires des saloperies, telles celle que nous sort le député Eric Ciotti réclamant « un Guantanamo à la française » après l’attentat de Nice de cette fin octobre 2020.

« Tu es d’avis que la fin justifie les moyens, même les moyens les plus infâmes. Tu as tort : la fin est contenue dans la route qui y mène ». Citation de Wilhelm Reich (1897-1957), dans « écoute, petit homme ! », écrit au sortir de la seconde guerre mondiale. A méditer par les aspirants terroristes et par les politiciens qui seraient tentés par les lois d’exception. Il est encore temps d’arrêter les conneries.

 

Le dogmatisme :

Ce mot provient du vocabulaire religieux et implique une croyance sans faille, même si c’est démenti par les lois de la nature : les miracles, la résurrection, la virginité de Marie, l’infaillibilité du pape ou l’incarnation des dieux par des prophètes.

Permettez-moi de ne pas y croire. Cela dit, tant qu’il n’existe pas de pressions religieuses sur la politique, ni d’emprise sur les individus, il est possible de côtoyer et sympathiser avec des croyants. Et à tout prendre, mieux vaut un croyant honnête et humain qu’un athée individualiste, sexiste, raciste et imbu de lui-même.

Le dogmatisme existe aussi dans la vie économique, sociale et politique et devrait soulever plus de passions (non morbides). Rappelons-nous le « There is no alternative » de Mme Thatcher. Les réformes néolibérales, la prétendue nécessité d’une croissance économique, les grands projets inutiles comme aujourd’hui la 5G, tout ceci est de la part de ses partisans un véritable dogme. On peut en constater les dégâts : la misère, les inégalités, les changements climatiques, la perte de biodiversité.

Et que dire de l’énergie nucléaire, dont on sait que les déchets s’accumulent pour des dizaines, voire des centaines de milliers d’années. Prétendre que le nucléaire est une énergie « propre », que les véhicules électriques ne polluent pas est un dogme, sachant de plus que les constructions de nouveaux réacteurs comme celui de Flamanville sont un gouffre financier. A contrario, prétendre que les énergies renouvelables résoudront la question énergétique relève aussi d’un beau rêve, si l’idée est de poursuivre une société basée sur une croissance dite durable. Un développement économique sans fin sur une planète finie est un non-sens, un dogme.

 

Le scepticisme :

Le scepticisme consiste à ne pas croire d’emblée à un discours qui nous est amené. On s’attend alors à une argumentation (des éléments de preuve, le sérieux de celles et ceux qui les avancent) et si elle ne convainc pas, on la rejette. En ce sens, le scepticisme s’oppose au dogmatisme.

Très bien, mais il me semble que l’on voit apparaître un scepticisme sans fin chez un nombre croissant de personnes, avec quelque chose d’obsessionnel, d’où le succès de théories du complot (et aussi, des sites dénonçant les théories du complot), car « on » (des forces occultes ?) nous cacherait la vérité. L’enfumage est un mot à la mode tout comme la « com’ » et les « éléments de langage ». Ça existe (le fait qu’il y un consensus assez large sur un sujet donné ne signifie pas que des points de vue minoritaires soient erronés, mais vice-versa, une information 'alternative' peut être complètement farfelue), mais passer son temps à ronchonner contre l’enfumage est assez stérile.

Le plus souvent, on fait confiance à autrui : les situations quotidiennes où on doit faire confiance sont innombrables. Quand on prend la route, on fait confiance au sens civique des autres usagers ; quand on va chez notre dentiste, on lui fait confiance ; quand on achète sa baguette de pain, on fait confiance au boulanger qui la fabrique.

Sur des sujets plus « pointus », scientifiques, techniques, politiques, économiques, journalistiques, la défiance est forte. Sur ces questions, on ne peut réduire la vérité au seul clivage vérité/mensonge.

Mais quand même, il faut parfois savoir « trancher » : il y a des connaissances acquises qu’il n’est pas nécessaire de démontrer sans cesse (exemple : la terre est sphérique et nous sommes soumis à son attraction). Sur d’autres sujets, il existe des points de vue irréconciliables, par exemple en politique ou en économie : on appellera ça du rapport de forces entre classes sociales (qu’il existe des groupes d’influence patronaux et la domination des médias par ceux-là est une évidence, mais ce n’est pas le plus déterminant dans la dynamique du capitalisme, si ce n’est qu’ils contribuent à la soumission du plus grand nombre). Sur des questions scientifiques ou médicales, il existe des controverses et c’est normal.

Pour les sceptiques purs et durs, ils ont un maître à penser, E.M Cioran (1911-1995). Il n’a pas écrit que des conneries : « La peur d’être dupe est la version vulgaire de la recherche de la Vérité », De l’inconvénient d’être né, collection idées/Gallimard.

Pour aller plus loin, on peut lire le « petit cours d’autodéfense intellectuelle », de Norman Baillargeon, aux éditions Lux (Dessins de Charb).

 

Le rationalisme :

Selon cette doctrine, il est possible de trouver une explication rationnelle à tout phénomène, celui-ci étant imbriqué dans une chaîne de causes et d’effets.

C’est surtout vrai pour ce qui concerne les phénomènes naturels (la matière de l’infiniment petit à l’infiniment grand, la vie végétale et animale). Pour ce qui concerne les comportements humains, ce n’est pas certain : on peut les expliquer jusqu’à un certain point, via l’histoire, la sociologie, la psychologie, l’économie, la démographie. Pour autant, le facteur humain peut être imprévisible. L’individu rationnel des économistes libéraux (dit homo économicus) n’est justement pas si rationnel que ça : il peut rêver, créer, s’opposer ; son imaginaire peut être sans limites, sa bêtise parfois aussi.

Si on part du principe que les humains ont toutes et tous une part de rationalité, on ne peut pas dire que se réclamer du rationalisme (comme idéal à porter) est de facto une preuve de rationalité. Un « rationalisme » excessif peut s’avérer totalitaire (ce fut le cas du Matérialisme Dialectique Historique, cher aux marxistes-léninistes et de la « science prolétarienne » chère à Lyssenko, qui avait désespéré moults scientifiques à l’époque soviétique dans les années 1950).

Être rationaliste, c’est à mon sens défendre une démarche rationaliste et l’exercice de l’esprit critique. C’est par exemple le cas de l’Union Rationaliste (www.union-rationaliste.org), créée en 1930 notamment par le physicien Paul Langevin. Ce sont principalement des intellectuels, chercheurs, ingénieurs, médecins qui forment le gros des effectifs du rationalisme militant. Il y a tout de même un biais un peu scientiste chez certains de ces militants, véhiculant le mythe de la neutralité de la Science. Or, entre la science productrice de connaissances et la techno-science obéissant à des objectifs productivistes, il y a un grand écart.

Ainsi, Gérald Bronner, sociologue, auteur notamment d’un ouvrage : « la démocratie des crédules », Puf, 2016, proche de l’Union Rationaliste. Certes, il y dénonce avec raison certaines théories du complot, certains usages abusifs des statistiques. Mais très vite, il s’attaque à des organismes comme le CRIIRAD ou le CRIIREM (deux organismes indépendants associatifs de recherche et d’information sur les radiations pour le premier et les ondes électromagnétiques pour le second), qu’il accuse d’approximations et d’amateurisme. Il en déduit que la dangerosité des radiations et des ondes électromagnétiques n’est pas prouvée, tant que les normes sont respectées (normes qui diffèrent d'un pays à l'autre !). Son obsession est de remettre en cause ce qu’il appelle le « précautionnisme », idéologie qui poserait selon lui un problème démocratique. Prenant exemple sur des scientifiques désavoués à juste titre par leurs pairs sur leur méthodologie, il en déduit le sérieux éthique des autres, quand bien même leur employeur serait Monsento.

Or, la question n’est pas seulement de savoir si les technologies, comme les OGM, la 5G, l’énergie nucléaire, les manipulations sur l’ADN, l’Intelligence Artificielle (IA) sont fiables, elle est aussi de savoir quel est le rapport bénéfices/risques de leur mise en œuvre industrielle et surtout de décider collectivement si l’humanité a absolument besoin de les déployer. Un problème politique auquel le simple rationalisme n’a pas de réponse.

Il se trouve pourtant un avatar du rationalisme, qu’on nommera pseudo-rationalisme, une « communauté » (terme trop vague en l'état) qui fait profession de lutter contre la « technophobie » où l’on trouverait par exemple des partisans du transhumanisme, des anars de droite, des « zétiticiens » (spécialisés dans la dénonciation de ‘fake news’ scientifiques), des vulgarisateurs de sciences un peu partiaux, des climato-sceptiques, etc. L’article ci-dessous en fait état : « La communauté pseudo-rationaliste décrite ici s’intéresse au contraire fort peu aux résultats qui paraissent dans la littérature scientifique, et se mobilise essentiellement contre la « technophobie », en usant d’un répertoire très limité d’éléments de langage ».

Contre l’imposture et le pseudo-rationalisme de Bruno Andreotti, Camille Noûs
https://www.cairn.info/revue-zilsel-2020-2-page-15.htm

 En contrepoint de la référence ci-dessus : lire aussi ceci, qui conteste certains propos et certaines généralisations contenues dans l'article de Bruno Andreotti.

https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/301020/les-gardiens-de-la-deraison

 

Ainsi, la question de la fiabilité des informations scientifiques est un enjeu et il vaut mieux savoir où l’on met les pieds.

Il existe des vulgarisateurs de sciences sérieux et passionnants, tel le physicien et philosophe des sciences Etienne Klein, animateur d’une émission de radio sur France-Culture le samedi et auteur d’un « tract Gallimard » intitulé « le goût du vrai ». Qu’il fasse partie du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), parfois critiquable au sens où c’est un élément essentiel du complexe militaro-industriel français, n’enlève rien à la qualité de ses propos. On a eu aussi l’occasion d’apprécier les interventions du généticien Albert Jacquard (1925-2013) ou encore les anti-manuels d’économie de Bernard Maris, alias Oncle Bernard, victime de l’attaque de Charlie Hebdo en 2015.

autre revue intéressante : https://sciences-critiques.fr/

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