Michel Onfray et les naufragés de l’immigration

Réaction au numéro 4 de Front populaire « Immigrations : éviter le naufrage ». Et réflexion sur la notion de peuple.

Michel Onfray est connu comme philosophe et essayiste, auteur notamment d’un « Traité d’athéologie » publié en 2005 où il critiquait les trois religions monothéistes, un succès de librairie. Il fut animateur de l’Université populaire de Caen, ainsi que d’émissions de radio sur France-Culture. Sa critique des religions se concentre désormais sur l’islam, défendant en parallèle l’héritage chrétien de la France.

En 2020, il crée une revue qu’il nomme « Front populaire », rassemblant «  ceux qui défendent un retour de la politique française, et qui sont des souverainistes de droite et de gauche » (le souverainisme est un courant politique qui veut réaffirmer la souveraineté nationale en réaction à des institutions supranationales ; en gros, c’est une réaction à l’Europe telle qu’elle s’est construite).

On peut bien entendu avoir une critique de gauche de l’Union Européenne et de ses traités fondateurs, celui de Maastricht en 1992 et celui de sa Constitution, rejetée en 2005 pour diverses raisons par les électrices et électeurs français. Vu de gauche, le principe de la « concurrence libre et non faussée » entre autre ne passait pas. Vu de droite, c’est l’abandon des frontières nationales au nom de « la liberté de circulation » (des seuls ressortissants européens pourtant) qui ne passait pas.

Voici donc Michel Onfray voulant, par sa revue Front populaire, réunifier les branches du souverainisme. De fait, les personnalités qui signent des articles dans cette revue sont très diverses.

J’ai donc lu ce  numéro de cette revue de printemps 2021 intitulé « Immigrations : éviter le naufrage », titre à lui tout seul évocateur de l’essence nationaliste de ses auteurs et plus qu’ironique quand on connaît le nombre de personnes réellement naufragées sur les mers bordant l’Europe et l’océan atlantique.

« Eviter le naufrage » doit être lu ici comme « Eviter les phénomènes migratoires ».

Tout y passe : mineurs isolés (« le pillage de l’aide à l’enfance »), travailleurs détachés, double nationalité, créolisation du monde, fuite des cerveaux, polygamie, lois de l’hospitalité, « décolonialisme », « immigrationnisme », assimilation, critique du « néo-antiracisme », souverainisme (en invoquant Jaurès)…

Les auteurs d’articles sont très divers. On y trouve par exemple des personnalités en rupture de la France Insoumise, telles que Georges Kuzmanovic, qui y fut « en charge des questions internationales » avant de s’en éloigner pour fonder le mouvement « République souveraine », Henri Pena-Ruiz (encore un ancien de la France Insoumise, où il était en charge de la formation), auteur de l’article « Immigration, quelle intégration ? », David Cayla, membre des économistes atterrés (un groupe d’économistes anti-libéraux plutôt classé à gauche), Aryam Sureau, fondatrice de « l’association Pierre-Claver, qui dispense des cours de langue et de civilisation française auprès de plus de 200 réfugiés par an », répondant à une interview intitulée « Une hospitalité exigeante », l’essayiste Barbara Lefebvre, auteure de « Voyage au bout du malaise français », l’économiste Jacques Sapir, auteur de l’article « La question de l’Europe de l’Est » ou l’écrivain Boualem Sansal auteur de « La guerre d’Algérie est-elle finie ? ».

A ces auteurs, plutôt classés à gauche (ou pas), s’ajoutent une interview de Pascal Bruckner, l’alter ego de Finkielkraut et des signatures très conservatrices comme celle de la philosophe Chantal Delsol, auteure de l’article  « Un pape contre les frontières et contre l’Occident », de Régis de Caltelnau, auteur de l’article « le pillage de l’aide à l’enfance » ou encore de Guillaume Bigot, auteur de l’article « L’immigrationnisme, une ruse de la raison européenne ».

Dans cet article, on peut lire une série de conditions à réunir « pour qu’une nation contemporaine soit heureuse » : « l’économie du pays d’arrivée doit connaître le plein-emploi … », « la natalité de la population indigène doit être suffisante … », « le peuple d’arrivée doit être patriote et posséder une grande confiance en lui … », « les arrivants doivent accepter non seulement de changer de géographie, mais aussi d’histoire ». « Aujourd’hui, plus aucune de ces conditions n’est réunie ». Femmes de France, encore un effort !

Des chercheurs sont également mis à contribution, comme la démographe Michèle Tribalat, auteure de l’article « Statistiques : des progrès, mais peut mieux faire ! » (notamment pour catégoriser la troisième génération issue d’immigrés), l’anthropologue Philippe d’Iribarne, auteur de « de l’immigré au citoyen, les conditions d’une transmutation », le juriste Philippe Prigent, auteur de « Jurisprudence : du droit de l’immigration au droit à l’immigration ». Connaissant l’évolution toujours plus restrictive des lois françaises sur l’immigration, on peine à voir le frémissement d’un quelconque « droit à l’immigration ».

La teneur générale est la suivante : côté politique du « souverainisme », il est nécessaire a minima, selon la plupart des auteurs, de revenir à un strict droit national (en particulier de rétablir des frontières nationales et de s’affranchir des divers traités internationaux), afin de « maîtriser l’immigration » et appliquer drastiquement les opérations de reconduites à la frontière faisant suite à des OQTF (obligations à quitter le territoire français).

Beaucoup de vols charters en perspective et de drames humains. Mais n’oublions pas que ce sont bien aujourd’hui Macron, Castex et Darmanin qui sont aux manettes, avec les mêmes velléités anti-immigration.

Côté « valeurs », il convient selon les contributeurs de cette revue de « sortir de la camisole idéologique », promouvoir « l’assimilation », « sauver la nation française avant qu’elle ne soit définitivement engloutie dans le marécage maastrichtien et les sables mouvants racialistes » (dixit Barbara Lefebvre), voir « débattue par le peuple la politique migratoire ».

Michel Onfray conclut ainsi son édito : « Qui peut vouloir ce crime contre l’humanité qu’est l’immigration instrumentalisée par le capitalisme, quand il utilise cette armée de nouveaux misérables au profit de son projet d’abolir les pays et les nations afin de transformer la planète en vaste supermarché, où tout pourrait se louer, se vendre, s’acheter ? Y compris la vie des plus démunis, surtout la vie des plus démunis – ce qui s’avère déjà le cas avec ces migrants réduits à la vie nue ? ».

Comment comprendre ce dernier passage ? De quelle humanité s’agit-il ? S’il y a crime contre l’humanité, qui en est victime, qui en sont les auteurs ? Et surtout comment faire que cela cesse, s’il s’agit des multiples noyades en Méditerranée, en Atlantique ou maintenant en Manche ? Mais s’agit-il bien de cela ?

Ses propos à la fois anti-immigration et quand même reconnaissant l’effroyable condition réservée aux migrants laissent perplexe : un zeste d’anticapitalisme et beaucoup de chauvinisme. La solution serait-elle alors de l’ordre du « chacun chez soi », que prônent les identitaires ? Nul, à part lui, se sait ce qu’entend dire Onfray.

 

En conclusion :

Déprimantes ou stimulantes ces lectures ? J’opterai pour la seconde option : tout le travail à réaliser pour faire échec à cette société (capitaliste et nationaliste) qui se profile et donc en promouvoir une autre, réellement sociale, internationaliste et laïque.

L’enjeu est de nouer des solidarités, de rejeter ces divisions nationales, ethniques ou religieuses, de réaffirmer que les populations immigrées, avec ou sans papiers, font majoritairement partie des classes populaires de ce pays, de ce continent au même titre que les classes populaires dites « autochtones » et qu’elles ont le droit d’y vivre en toute légitimité et en toute quiétude.

Evidemment, les questions d’inégalités Nord-Sud et de solutions à y apporter doivent être approfondies : le phénomène d’immigration est aussi en premier lieu un phénomène d’émigration. En comprendre les causes et les ressorts doit permettre aussi d’adopter des positions plus humaines que des refoulements systématiques et des tentations de désigner des boucs-émissaires.

Même critiques des conditions de constitution et d’expansion d’une nation, ici la France, nous y sommes ensemble, y compris celles et ceux récemment entrés sur ce territoire, qui entendent y vivre et y contribuer. Et la légitimité des personnes sans-papiers à mener des combats collectifs est entière, n’en déplaise à cette revue Front populaire qui n’envisage souveraineté et puissance politique que pour les seuls nationaux.

Etre « proche du peuple », d’accord, le peuple-classe s’entend, mais alors de tous et toutes celles et ceux le composent. Le mouvement des Gilets Jaunes (1), encensé par Onfray, aurait eu un retentissement bien plus important si, au-delà de « la France périphérique », il avait également agrégé les mouvements de banlieues ainsi que ceux de sans-papiers. Le comité Adama a bien essayé, il faudra remettre ça.

Mieux vaut chercher du commun dans les revendications, plutôt que des clivages inutiles et des castagnes dans les manifestations, dont se délectent les chaînes d’information continue, pour par exemple en conclure le déclin du syndicalisme. Mais c’est là un autre sujet.

1) tout le monde peut porter un gilet jaune. De ce mouvement hétéroclite, ma préférence va à ceux des appels de Commercy ou Saint-Nazaire.

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