Par quoi commencer ?

Nous avons déjà commencé… à résister à de nombreux phénomènes, mais de manière éclatée et agir sur une facette des problèmes est difficile si nous n’agissons pas sur l’ensemble. Mais se confronter à l’ensemble n’est pas simple.

Par quoi commencer ?

 

Nous avons déjà commencé… à résister à de nombreux phénomènes, mais de manière éclatée et agir sur une facette des problèmes est difficile si nous n’agissons pas sur l’ensemble. Mais se confronter à l’ensemble n’est pas simple.

Essayons de faire ressortir les facettes de ce qui ne va pas et qu’il convient de changer :

  • Les questions socio-économiques : le capitalisme dominant, la montée des inégalités et des précarités, le poids de la technologie, les richesses mal réparties. Le capitalisme s’incruste partout, y compris dans nos subjectivités, notre psychisme, ce qu’on pourrait appeler aliénation à la suite de Marx.
  • Les questions de pouvoir dans la société avec la montée des autoritarismes (les Poutine, Trump, Erdogan, Xi Jinping, etc) et des « populismes » (parlons ici de populisme régressif, cette notion de populisme méritant plus de développements). Les pays européens ne sont pas en reste, avec des exécutifs de plus en plus répressifs. La peur, celle de celles et ceux qui la vivent et celle de ceux qui l’exploitent est un fort catalyseur de l’Histoire. La guerre est toujours une « option » et souvent une réalité où les victimes civiles sont les plus nombreuses.
  • Les questions environnementales, la transformation du climat, les pollutions multiples comme ces océans de plastique, la biodiversité qui s’affaisse, la raréfaction des matières premières (l’eau potable en premier lieu) et son impact géopolitique.
  • Les questions culturelles au sens large : la culture permet de partager des valeurs, des codes esthétiques, des comportements, des identités collectives, un vivre ensemble. Elle permet aussi à des individus de se valoriser et à d’autres d’être curieux. Mais certaines identités empêchent le vivre-ensemble (les multiples phobies, qui signifient peur, haine, rejet, entre-soi). De plus, la richesse culturelle de la diversité est saccagée par un brouhaha marchand et uniformisant.

Dire « c’était mieux avant » serait une bêtise, car chaque époque a connu ses catastrophes humaines (les guerres, les exterminations, l’esclavage, les oppressions, etc) et ses moments de paix, de prospérité, de solidarité, de satisfaction des revendications. Ce qui semble avoir changé néanmoins, c’est l’enthousiasme d’un futur proche meilleur, aujourd’hui en berne.

 

Comment militer face à cela ?

Déjà, faut-il tirer des conclusions que tout cela n’est pas une fatalité et qu’on peut œuvrer pour que des changements interviennent, plutôt que « faire avec », se dire « après moi le déluge », se résigner.

Face à l’ensemble des défis, un militantisme politique global semblerait le plus évident. Mais, où aller ? Vers des organisations politiques préexistantes et disposant déjà de porte-parole, de traditions, d’appareils ? Vers de nouveaux types d’organisations où tout serait à créer ? Pour quels objectifs et quelles campagnes ? Du coup, l’évidence le devient moins. De plus, ça fait 200 ans que les approches de l’anti-capitalisme n’arrivent pas à se concilier (le réguler, le détruire, mais surtout envisager la société (nationalisations, politiques publiques, autogestion, etc) qu’on voudrait lui substituer ?).

Il y a aussi l’approche individuelle, qui est de mettre en cohérence son comportement avec la conscience qu’on peut avoir des dangers : des refus individuels de gaspiller, de consommer bêtement, de nuire à autrui ou encore l’envie de se solidariser concrètement avec des personnes en galère. Mais ce positionnement éthique a aussi ses limites.

 

De quelques activismes :

Il y enfin l’action collective mettant l’action sur l’une ou l’autre facette des problèmes. Hors certains courants vraiment réactionnaires, chaque combat est légitime, chaque figure militante est respectable : une/e syndicaliste, une féministe, un-e écologiste de terrain, un-e militant-e pour l’accueil inconditionnel des personnes étrangères, etc. Mais parfois, des vues partielles ouvrent une série de contradictions.

Par exemple, un/une syndicaliste (qui se respecte) va s’orienter vers des luttes dans l’entreprise, lutter contre les discriminations ou pour garantir la protection sociale. La tâche est ardue : pas facile de mobiliser pour des augmentations collectives de salaires quand le dogme des patrons est l’individualisation, pas évident de défendre des salarié-e-s précaires quand on est mandaté-e par les salarié-e-s en CDI ou encore de promouvoir auprès des jeunes le principe d’une protection sociale solidaire, par exemple sur la question des retraites.

Les syndicalistes sont désormais plus à l’écoute des questions environnementales et de santé au travail, même si la « défense de l’emploi » pourrait les éloigner de ces préoccupations. Les thématiques de « la croissance » et du « développement industriel » continuent par contre d’être majoritairement défendues (au moins au niveau des directions syndicales), car dans l’état actuel des choses, elles semblent permettre l’équilibre des budgets de la sécurité sociale. Pourtant, une croissance infinie dans un monde fini est impossible et sa poursuite comme objectif hypothèque l’avenir commun.

 

Militant-e-s de l’accueil inconditionnel, mais pas naïfs/ves :

Le/la militant-e pour l’accueil inconditionnel revendique la libre circulation et la libre installation des personnes. Il s’agit effectivement de droits humains, mais on ne peut en rester à de simples slogans et envisager des réflexions pratiques sur ces sujets, faire de la politique et réfuter l’idée selon laquelle ce serait de la naïveté. Ce n’est pas de la naïveté, c’est de la revendication.

Mais poursuivons-nous des « chimères » ? Ces revendications peuvent-elles être satisfaites dans « le cadre du système » ? De toute manière, avons-nous à « gérer le système » ? Non !

Mais faut-il une politique migratoire (autre que le système actuel de lois basées sur une exclusion toujours plus poussée), sur l’accueil, le droit au travail, à l’éducation, à la protection sociale ?

 

Imaginer une libre circulation :

Sur la libre circulation, on peut fort bien imaginer, outre la fin du système des visas, une sorte de service public de transports Nord-Sud ou Est-Ouest qui permettrait à toute personne de circuler en toute sécurité et dans les deux sens. Trains (on voit les déjà à l’œuvre sous l’impulsion du gouvernement chinois, la « nouvelle route de la soie » qui traverse l’Asie et l’Europe, mais pourquoi ne transporteraient-ils que des marchandises ?) et bateaux (plutôt genre caboteurs que porte-conteneurs géants, ça a quand même plus de poésie ! et on ne réclame pas des vols supersoniques), permettant la circulation en Méditerranée ou l’Ouest de l’Atlantique.

Ça permettrait d’en finir avec les mafias et les multiples noyades. Ça éviterait à des gens de tout vendre ou même s’endetter pour une traversée à risque. Ça permettrait aussi à ces personnes de retrouver leurs billes au cas où elles souhaitent rentrer. Mais utopie, double utopie même, puisque nous parlons à la fois de « libre circulation » et de « service public de transport», les deux étant face à l’hostilité des institutions dominantes et pour ce qui concerne la libre circulation de la majorité de la population européenne. Utopie réalisable pourtant, qui coûterait bien moins cher par exemple que la conquête spatiale.

Ceci dit, ce n’est pas tant le transport qui pose problème (des ferries traversent la Méditerranée tous les jours ainsi que des lignes d’avions entre les capitales africaines et l’Europe), mais c’est bien cette question des visas (il n’est possible de les prendre que si l’on dispose d’un visa d’entrée) délivrés au compte goutte. Pour en finir avec les mafias et les noyades, il suffirait que ces transports soient tout simplement accessibles à toutes les personnes qui le souhaitent, et non aux seuls détenteurs d’un visa. Et le pire, c’est que les prix sont 10 fois moins élevés pour un trajet « régulier » que le coût payé aux passeurs (300 euros pour un Tunis-Marseille contre plusieurs milliers d’euros).

Imaginer une libre installation :

La libre installation est une revendication plus compliquée : il faut la comprendre comme une possibilité d’accès à des droits égaux à partir du moment où une personne se présente (en ce sens, la définition s’applique aussi à des « nationaux »). Parler de libre installation sans égalité des droits est sans intérêt politique. La libre installation fait peur en Europe (le fameux concept de « l’appel d’air ») et sert de repoussoir aux courants les plus réactionnaires (on placera Macron et Collomb dans ces courants, eux qui se prévalent d’être des remparts contre le « populisme », mais qui, sur les questions migratoires, sont en phase avec ce « populisme »).

De plus, ces « responsables » politiques qui brandissent le risque de « l’appel d’air » reconnaissent implicitement par ces mots qu’il existe un problème inégalitaire et démocratique dans les rapports Nord-Suds, mais ne proposent aucune mesure concrète pour y répondre, si ce n’est l’extension du marché (un signe évident que leur puissance politique et économique dépend de ce statu quo).

Pour autant, tous/tes les habitant-e-s des pays du Sud ne souhaitent pas particulièrement venir dans des pays du Nord, mais c’est une nécessité vitale pour beaucoup d’entre eux/elles. Par ailleurs, l’émigration peut priver ces pays de personnes qualifiées dont ils ont grand besoin. On remarquera aussi que c’est le patronat qui a organisé certaines « installations » au Nord (parfois de manière ultra-violente comme par l’esclavage et le commerce triangulaire). Les personnes sans papier sont elles-mêmes des travailleurs/euses en proie à des exploiteurs sans vergogne et bien des secteurs économiques en profitent, y compris des entreprises cotées au CAC40.

Exemple concret d’une difficulté liée à la revendication de libre installation assortie d’une égalité des droits  (plaçons-nous sur le terrain gestionnaire pour une fois), les prestations sociales comme les retraites : elles sont actuellement fondées, comme en France, sur une durée de cotisations. Comment faire pour qu’une personne ayant plus ou moins (ou pas du tout) contribué à l’économie d’un pays y bénéficie d’une retraite décente ? Elle a pourtant travaillé dans son pays d’origine ou dans des pays de transit, où n’existent pas de systèmes de retraite et donc la reconnaissance de son labeur passé est impossible à établir, au sens administratif du terme.

Utopie donc, dans des pays où la valeur « travail » est vivace. L’idée de « cotisation » est assez partagée, malgré les attaques des libéraux qui assimilent les cotisations sociales à des « charges ». Mais faites un sondage autour de vous pour expliquer qu’une personne n’ayant jamais cotisé bénéficie néanmoins d’avantages égaux, le résultat sera sans appel. Cette utopie n’est pas atteignable dans « le cadre du système ». Il faudrait donc la rattacher à une utopie plus large qui serait l’idéal communiste : « de chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses besoins ».

Le fond du problème est, autant que la manière dont les personnes sont mal accueillies et qu’il faut dénoncer, la question des rapports Nord-Sud et l’exploitation par les firmes des pays riches de ces pays dits du Sud, de leurs ressources et de leurs habitants, l’exploitation capitaliste tout court. La solution viendra de l’exigence d’autonomie des populations du Sud et nous pouvons juste y contribuer, par exemple par la dénonciation d’accords de libre échange complètement déséquilibrés.

 

Critique d’un mode de vie :

Le mode de consommation qui est le nôtre (plus précisément des classes aisées) est également à remettre en cause, il ne satisfait fondamentalement pas les gens (mais surtout celles et ceux qui ne bénéficie pas de ce confort !), il gaspille gravement les ressources de la planète, contribue au réchauffement global. pourtant, il continue de fasciner beaucoup de monde, les « productions culturelles mainstream» du Nord servant aussi de plaquettes publicitaires.

Alors que nous dénonçons régulièrement « notre mode de vie » (contre la métropolisation, les grands travaux inutiles, l’aéroport et son monde, les boulots mal rémunérés et/ou qui n’ont aucun sens, etc), la vie au Nord fait rêver beaucoup de monde au Sud et c’est un peu la loterie, la mort étant une éventualité, la réussite tant attendue une autre et entre ces deux possibilités, le cas le plus probable, galérer pendant des années avant de peut-être trouver un équilibre.

Paradoxe sans doute (que de dénoncer un mode de vie et néanmoins défendre l’idée qu’il peut être partagé), mais il serait pourtant déplacé, de là où nous sommes, de dissuader des personnes de venir en Europe ou de les encourager au retour, au prétexte qu’elles « seraient mieux là-bas », car quelle légitimité aurions-nous et qu’en savons-nous, alors qu’elles ont choisi de s’exiler pour des raisons qui leur sont propres, parfois impérieuses ? Qu’en savons-nous ?

Que des associations africaines en Afrique informent leurs jeunes compatriotes des dangers qui les guettent a plus de sens. Voir l’exemple de l’association gambienne YAIM (« Youth against irregular migration », une appellation qui peut les rendre populaires au Nord et leur donner un écho médiatique), dont un cofondateur indique toutefois : « Nous ne pouvons pas continuer à dissuader les gens de partir alors que nous n'avons rien à leur proposer ici. ». Ou encore l’Association malienne des expulsés (AME), plus proche de nos positions, qui multiplie les revendications, autant pour la réinsertion des exilés de retour que pour la promotion et la protection des droits des migrants.

En attendant (car c’est du capitalisme mondialisé qu’il s’agit et sa remise en cause prendra un temps indéfini), que pouvons-nous faire pour qu’au moins, les personnes vivent décemment là où elles entendent vivre et puissent circuler en sécurité au cas où elles  choisiraient de s’exiler ?

Défendre ce qui existe d’encore positif, le droit d’asile (attaqué), des dispositifs comme l’aide médicale d’Etat (accusés de coûter « un pognon dingue » comme dirait Macron, au même titre que les autres minima sociaux et que la droite sénatoriale voudrait transformer en AMU, aide médicale d’urgence), défendre des droits fondamentaux comme d’être correctement logé-e, nourri-e, instruit-e. Partir du principe qu’ « on ne fait pas ça aux gens », ça étant « les laisser dans la mouise ». Sans oublier de rehausser le niveau de revendications. Et l’envisager comme notre modeste part à la guerre sociale que les riches prétendent avoir gagnée.

 

En guise de conclusion :

Comme on le voit, les militantismes spécifiques soulèvent bien des questions et des contradictions. Au moins peut-on poser le regard sur d’autres mouvements militants, voir les questions posées, ne pas les sous-estimer et encore moins les passer en ridicule ou les mépriser.

Sans prétendre trouver la synthèse, il est possible de trouver quelques points communs et se donner des rendez-vous. Par quoi commencer donc ? Par redresser la tête, voir ce qui se passe, comprendre les fondements de ce système, voir où en sont les brèches et faire l’effort pour participer à des combats (qui ne manquent pas), mais en évitant de remettre à notre insu du carburant dans la machinerie capitaliste.

On voit poindre des utopies, certaines réalisables et d’autres moins atteignables : on nommera revendications les utopies réalisables et on ne négligera pas les secondes qui nourrissent notre imaginaire. Et il ne faut pas perdre de vue que les vraies « chimères » (une définition négative de l’utopie) sont celles sur laquelle se fonde le système actuel, une expansion illimitée du capitalisme ou encore l’idée qu’on peut « faire civilisation » en « laissant crever les gens ».

Des chimères qui conduisent l’humanité vers un futur invivable, au sens propre du terme (ce futur invivable étant déjà le présent de beaucoup de monde). Ainsi, nos utopies, apparemment irréalisables, prennent-elles du sens.

                                                                                                                                             Hervé.

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