Réflexions sur le mouvement des Gilets Jaunes (GJ)

Ce mouvement né en novembre 2018 se poursuit de samedi en samedi. Se disant au départ apolitique, il se politise à vitesse grand V, tout en rejetant les velléités de récupération. Il survit aux accusations de racisme, homophobie, ultra-violence, complotisme par lesquelles le gouvernement tente de le discréditer.

Si de telles dérives ont pu se produire ici ou là, elles sont bien évidemment à dénoncer, mais ce n’est pas l’ADN de ce mouvement. En particulier, l’extrême-droite n’a pas réussi dans ses tentatives de récupération.

Quant à la violence, nous affirmons que celle des forces de l’ordre (au nom de « l’ultra-fermeté » annoncée par Mr Castaner, ministre de l’Intérieur) y concourt au lieu de chercher la désescalade. Nous l’avions déjà constaté lors des manifestations contre les lois Travail.

Au vu des principales revendications affichées, ce qui ressort est un ras-le-bol contre la vie chère, symbolisé initialement par la dénonciation des taxes sur le carburant, ainsi qu’une réaction au mépris social (les petites phrases de Macron). S’est ajouté à ceci un désir d’une démocratie plus proche des citoyens (par le biais notamment du RIC, référendum d’initiative citoyenne).

 Si le mouvement a également marqué sa défiance vis-à-vis des organisations syndicales, des manifestations communes ont eu lieu à diverses reprises, notamment celle du 8 décembre 2018 sur le thème « Urgence climatique et urgence sociale : un même combat ! » et bien d’autres qui ont suivi, appelées localement.

 

Par rapport aux principales récriminations et revendications, nous faisons les remarques suivantes :

Sur la « crise de la représentation » (défiance autant vis-à-vis des politiques que des soi-disant « corps intermédiaires » parmi lesquels les syndicats ou encore les journalistes), nous nous garderons de brandir le « tous pourris ». Il faut rester factuel : quand il y a des faits de corruption, de clientélisme ou des conflits d’intérêt, il faut les dénoncer et que justice soit faite. Pour autant, il ne faut jamais généraliser, que ce soit sur les élus locaux ou nationaux. La critique doit être politiquement fondée.

Or, ce que nous reprochons à l’actuelle majorité présidentielle, le président Macron et son exécutif, c’est leur « logiciel mental », leurs idées bien éloignées des nôtres sur le plan économique et social : leur idée centrale est que « ce qui est bon pour les entreprises est bon pour les citoyens de ce pays », la fameuse théorie libérale du ruissellement, portée par Emmanuel Macron. Son dogmatisme (« tenir le cap ») est un facteur aggravant, lui qui s’est fait élire sur des discours de bienveillance et de pragmatisme.

On notera que les critiques du mouvement des GJ visent essentiellement l’Etat macronien, mais les responsabilités du patronat, en particulier du MEDEF qui représente les intérêts du grand patronat, sont très peu pointées. Or, Macron est élu pour servir les intérêts de ceux-ci (évidemment, il s’est bien gardé de le présenter ainsi lors de la campagne présidentielle).

 

De même, ce qu’on appelle les « dépenses contraintes » qui étranglent un grand nombre de personnes relève autant voire plus de prestations privées que des taxes (abonnements divers, frais d’inscription, électricité, téléphonie, assurances, mais surtout loyers et remboursements bancaires). Les rentiers ont aussi leur part de responsabilité dans cette crise sociale.

On a pu constater que la pseudo-augmentation de 100 euros du SMIC (une imposture) et les autres mesures gouvernementales prises en décembre dernier ne touchent en aucune manière aux entreprises pas plus qu’elle revient sur l’ISF (impôt de solidarité sur les fortunes). Ainsi la revendication des GJ sur la baisse des taxes pourrait au final servir une fois de plus les intérêts du patronat au nom de la « baisse des dépenses publiques ».

 

Ce qui importe est donc le partage des richesses. Depuis plusieurs décennies, nous constatons une dégringolade dans la valeur ajoutée de la part des salaires par rapport à celle des dividendes payés aux actionnaires. Le coût du capital financier (dividendes versés aux actionnaires, rachats d’entreprise, intérêts versés aux banques) ne cesse d’augmenter.

C’est ce coût du capital qu’il faut baisser car il pèse sur l’efficacité de l’entreprise, les investissements à réaliser et les salaires à augmenter. Ainsi, nous revendiquons depuis des années une hausse du SMIC à hauteur de 1800 euros, ce qui donnerait un net d’environ 1500 euros, cette hausse se répercutant sur l’ensemble des grilles de salaire. De même, nous contestons les « baisses de charges » faites aux entreprises depuis des années, tout en considérant qu’il est possible de moduler les prélèvements sociaux en fonction du pourcentage de main d’œuvre salariée et de la pérennité des emplois. Il est par exemple scandaleux que des entreprises touchent le Crédit d'Impôt pour la Compétitivité et l'Emploi (le CICE, désormais transformé par Macron en baisses de cotisations patronales) et en même temps, licencient leur personnel.

Ces augmentations des salaires et de pensions de retraites que nous revendiquons outre qu’elles apporteront un mieux vivre aux salariés permettraient aussi d’apporter mécaniquement des ressources supplémentaires dédiées à la sécurité sociale et aux services publics.

 

Sur le financement de la sécurité sociale et des services publics, ce que nous comprenons de la colère exprimée par les GJ, c’est que le poids des taxes (et la démagogie gouvernementale sur celle qui tentait de justifier l’augmentation de celles sur le carburant au nom de la lutte contre le réchauffement climatique) ne se traduit pas par l’amélioration des services utiles à la population. Partout, on voit disparaître des services publics, l’hôpital public souffre, les routes se dégradent, les transports collectifs ne se développent pas, alors qu’ils répondraient au défi du réchauffement climatique, idem pour le logement social privé de ressources (et on voit le résultat par la multiplication de taudis et de leur effondrement comme à Marseille).

Le fond du problème est donc de répondre aux besoins des populations et la manière de les financer. Déjà faut-il distinguer impôts et cotisations sociales (l’argent qui revient aux assurés sociaux pour la sécu, la retraite, l’indemnisation des demandeurs d’emploi, les familles). Mais les statisticiens européens les  additionnent pour arriver à un total 2017 de 48,4% du Produit Intérieur Brut (le PIB) de la France, ce qui serait 8,2% de plus que la moyenne européenne selon Eurostat, l’équivalent de l’Insee au niveau européen.

Et alors ? Il faudrait comparer pays par pays les services rendus en face de cet argent (éducation, santé, transports, retraites, etc). De plus, que les cotisations sociales ne tombent pas aux mains de la finance est plutôt une sécurité pour les assurés sociaux. Evidemment, il est nécessaire de s’assurer du bon usage de l’argent collecté et effectuer des choix politiques de justice sociale, d’efficacité économique et environnementale.

 

Qui doit payer ? Comme nous l’avons écrit plus haut, il est important de mettre un terme au déséquilibre dans la répartition de la valeur ajoutée entre salaires et profits et en attendant, de taxer plus fortement les riches. C’est une question de rapports de forces. Le mouvement actuel, inédit, y participe.

La Cgt et ses syndiqués y participent, avec aussi l’idée d’une réduction du travail à 32 heures  (travailler moins pour travailler tous) ou encore d’une politique industrielle qui réponde aux besoins des populations et respectant l’environnement. Enfin, il est important de porter le rapport de forces au niveau international.

 

 Tiré de ma contribution à un tract CGT dans ma boîte.

 

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