Vers une nouvelle étape de la mondialisation capitaliste ?

Dans un monde qui valorise essentiellement les « emplois marchands », les projecteurs se portent sur la création de nouvelles usines. En septembre dernier, le JT de France 2 annonçait fièrement qu’il se crée désormais plus d’usines en France qu’il ne s’en ferme : 26 de plus en France par rapport à 2016.

Vers une nouvelle étape de la mondialisation capitaliste ?

 

Dans un monde qui valorise essentiellement les « emplois marchands », les projecteurs se portent sur la création de nouvelles usines. En septembre dernier, le JT de France 2 annonçait fièrement qu’il se crée désormais plus d’usines en France qu’il ne s’en ferme :  26 de plus en France par rapport à 2016.

Mais « Les usines qui sortent de terre aujourd’hui sont loin d’effacer des années de désindustrialisation… En termes d’emplois, les dégâts se révèlent encore plus importants, dans la mesure où les sites qui s’ouvrent comptent en général beaucoup moins de personnel que ceux qui ont été fermés » (Le Monde économie, 28/09/2017).

Ainsi des usines nouvelles ouvrent en France, après un transfert, depuis 30 ou 40 ans, de pans entiers de l’économie française vers les pays « à bas coût ». On constate que ceci est rendu possible par l’utilisation massive de robots et des technologies de l’intelligence artificielle, ce qui fait que ces nouvelles usines emploieront moins de monde et surtout des « profils » plus techniciens et ingénieurs qu’ouvriers. Idem dans les services, banques, etc.

 

Macron, chantre de l’innovation :

Macron se réclame volontiers des concepts de l’économiste Joseph Schumpeter, la « destruction créatrice ». Pour Schumpeter (1883-1950), les innovations peuvent détruire des secteurs entiers d’activités et d’emplois (qualifiés ou pas), mais en créent simultanément de nouveaux.

Lors de sa campagne, Macron annonçait un vaste plan d’investissement pour « accélérer l’adaptation de la France aux enjeux du XXIe siècle », notamment pour réduire le différentiel économique France/Allemagne.

Dans un article au Point (7 septembre 2017), Patrick Artus (professeur d’économie et banquier, un homme d’influence donc) écrivait ceci : « Si on croit à la dynamique schumpetérienne, alors les politiques économiques qu'il faut mettre en place sont assez claires : faire disparaître les barrières à l'entrée ; réduire la protection de l'emploi et en contrepartie améliorer les systèmes éducatifs, de formation professionnelle ; autoriser le développement de statuts très différents d'emplois et modifier en conséquence la protection sociale ».  

Ça nous parle déjà, avec les réformes du Code du Travail ou de l’assurance chômage. Quant à la volonté d’« améliorer les  systèmes éducatifs et la formation professionnelle », il faut la comprendre comme une adaptation plus poussée de l’école aux besoins des entreprises (dont préparer les jeunes à des « statuts différents d’emplois »), tout en diminuant ses moyens (les jeunes exilé-e-s en savent quelque chose).

Par ailleurs, nous sommes en économie de marché mondialisée (le capitalisme quoi !) : le mot clé est d’être concurrentiel (pour les entreprises, mais aussi pour les personnes). Il s’agit de disposer du meilleur rapport qualité/prix et de conquérir des marchés, forcément au détriment de quelqu’un d’autre. Les entreprises n’embauchent qu’en fonction d’un carnet de commande. La spirale recherche de compétitivité/baisse des coûts de production et donc du travail/innovation est sans fin et laissera toujours des personnes « au bord de la route », ici ou ailleurs (si nous laissons faire le « libre marché » sans réagir).

 

Quel différentiel d’emplois entre ceux supprimés et ceux créés ?

En 2013, deux chercheurs de l’université d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, prédisaient que 47 % des emplois aux Etats-Unis étaient automatisables ou le seraient d'ici à dix ou vingt ans.

Plus « modérée », une étude de l’organisation gouvernementale France-Stratégie, intitulée « L'effet de l'automatisation sur l'emploi : ce qu'on sait et ce qu'on ignore » datant de juillet 2016 indique que 15% des emplois sont automatisables en France (25% dans l’industrie, 13% dans les services). Certains l’ont déjà été, comme dans les banques, les hypermarchés, l’industrie, les services publics. Ça va continuer et tout l’effort des gouvernements successifs va dans ce sens, au nom de l’innovation et de la compétitivité.

Donc, 47% (fourchette haute des cabinets de conseil américains), 15% (fourchette basse) ? Impossible de le dire. Il semble que quelques « pudeurs » empêchent France-Stratégie de donner un taux supérieur : « L’automatisation n’est pas qu’une question de technologie mais aussi d’acceptabilité sociale, d’organisation du travail, etc ». Des « pudeurs » qui n’étouffent pas les multinationales.

Mais nous pouvons être certains que la « destruction créatrice » se réalisera dans la douleur pour beaucoup de monde (les possibilités d’obtenir un emploi de qualité restent réduites et les emplois précaires de type Uber/Deliveroo vont se multiplier pour les personnes moins qualifiées).

Quant au postulat selon lequel tout le monde va retrouver un emploi suite à cette « transformation », on peut être plus que sceptique : la France a un niveau de chômage déjà élevé (5 650 000 personnes sans activité ou en activité réduite à la fin septembre 2017). Si 10 à 12% de la population active (25,8 millions d’actifs en France) voit son emploi disparaître (dans les 10 ou 15 ans à venir) par le recours aux robots et aux logiciels, cela ferait environ 3 millions supplémentaires de personnes à reclasser dans les prochaines années. Même si tout le monde est « recasé » (ce qui est peu probable), il y aura toujours un décalage entre la destruction d’emploi et la création de nouvelles activités.

 

Dans les pays du Sud, même situation et préoccupation :

On l’a compris, les technologies (robots, logiciels, intelligence artificielle, objets connectés, imprimantes 3D) sont présumées faire bondir la compétitivité des économies dans beaucoup de secteurs (industries et services). Les principaux pays industrialisés, Chine y compris, se concurrencent dans la mise en place de ces systèmes. Dans cette logique, les coûts salariaux deviennent moins importants pour les firmes qui automatisent à fond leurs usines. Produire à bas coût dans des pays du Sud représente donc pour elles un intérêt moindre.

On peut ainsi lire dans le rapport 2017 Perspectives économiques en Afrique : « Les nouvelles technologies font diminuer les besoins en main d’oeuvre à bas coûts dans le secteur manufacturier et accroissent la demande de qualifications. Ainsi, l’Éthiopie risque de perdre quelque 44 % de ses emplois actuels, tous secteurs confondus, en raison de l’automatisation (Frey, Osborne et Holmes, 2016). De surcroît, pour les multinationales, la technologie peut rendre moins intéressante la délocalisation de la production dans des pays à main d’oeuvre bon marché. L’Afrique devra investir dans les compétences techniques, ainsi que dans la science, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques, pour étoffer son vivier d’ingénieurs… ».

L’Ethiopie, citée plus haut, connaît depuis les années 2000 une forte croissance : selon la Banque Mondiale, malgré la sécheresse, ce pays  aurait même la plus forte croissance au monde en 2017 (ce qui n’empêche pas une partie de sa population d’être victime de famines). Son industrie, dopée par des investissements chinois, est en concurrence avec d’autres pays sous-traitants des firmes chinoises comme le Vietnam ou le Bangladesh, notamment dans les secteurs textiles, chaussures, etc.

On comprend ses inquiétudes liées au fait de passer à côté de cette « économie de la connaissance ». 

 

Les prédictions des économistes sont rarement justes :

Les machines peuvent libérer d’une partie du travail humain le plus pénible certes. Penseurs de gauche et de droite ont longtemps considéré que progrès technique et progrès humain allaient de pair, ce qui fut peut-être le cas après coup (on ne saurait se passer de certains outils et biens matériels, mais les phases de mutation du capitalisme ont toujours été particulièrement douloureuses), mais pas toujours (voir les dégâts des « innovations » liées au complexe militaro-industriel, au nucléaire ou à la chimie). La publicité envahissante et l’obsolescence programmée n’apportent pas plus de progrès humain.

Dans ce système, les machines servent surtout à libérer le patronat des incertitudes liées au facteur humain (les robots ne font pas grève, quoique parfois bogués) et à réduire les coûts salariaux.

Ainsi, si la logique de robotisation est poussée à l’extrême, c’est toute une partie de l’humanité qui va se retrouver en surnombre par rapport aux besoins de production. Ça explique en partie pourquoi le recours à l’immigration a changé depuis 50 ans : dans les années 1960, les industriels envoyaient des recruteurs dans les villages des pays du Maghreb pour faire venir des travailleurs en Europe. Aujourd’hui, l’immigration économique est méprisée comme jamais. Mépris ressenti aussi par beaucoup de travailleurs de nos pays du Nord, considérés comme « surnuméraires » (les « fainéants » de Macron ou les « assistés » de Wauquiez).

Pourtant, rien ne se passe jamais comme le prévoient les économistes : toute cette transformation technologique nécessite une quantité phénoménale d’énergie et de minerais, dont certains sont extrêmement rares et demandent un traitement polluant. Alors que la planète est en proie à un changement climatique, à des problèmes environnementaux et une pénurie de métaux rares, c’est une première contradiction. De plus, investir beaucoup de capital dans ces machines est le signe d’une foi aveugle dans un retour sur investissement et dans une croissance qui, dans l’éventualité où elle se produira, apportera encore un peu plus d’effet de serre.

Seconde contradiction : baisser les coûts salariaux, c’est diminuer d’autant aux gens ordinaires les possibilités d’avoir accès aux richesses créées. Comme depuis les débuts du capitalisme, celui-ci sera en face d’un goulot d’étranglement (qu’il a souvent résolu par la guerre). Probablement va-t-il tenter de transformer en marchandises (donc en profits, accessoirement en « emplois marchands ») des activités relevant aujourd’hui de la sphère privée, amicale ou du monde associatif (mais encore des emplois précaires et peu rémunérateurs).

Autre inconnue : comment vont se rebeller les travailleurs/euses, au Sud ou au Nord, face à cette robotisation ? Car il est clair qu’ils/elles ne vont pas se laisser enlever leur « gagne-pain » sans réaction. Quelles réactions ?  Va-t-on voir des phénomènes de type sabotage, du genre « on n’a plus rien à perdre » ou des revendications de réduction et de partage du temps de travail ? Va-t-on voir surgir des contre-sociétés, des projets communautaires en marge de la société industrielle ?

Le capitalisme (incarné par ses décideurs et les penseurs libéraux) trouvera-t-il les parades pour conserver le contrôle et déjouer encore une fois ses contradictions ? Par exemple, les partisans du revenu universel garanti ne sont pas tous d’affreux gauchistes : des libéraux anglo-saxons ou européens creusent aussi cette option, qui leur permettrait d’avoir une sorte de paix sociale. Avec un tel revenu universel, ça réduirait beaucoup d’individus à du « temps de cerveau disponible » et à un « estomac » (consommer et se taire, car sans moyen de pression). Sans oublier que la contrepartie sera l’affaiblissement des régimes sociaux existant.

Quant aux prolétaires du Sud de la planète, on irait un peu plus loin dans l’emmurement, histoire qu’ils/elles ne viennent pas réclamer leur part. Néanmoins, les pays du Nord ne pourront pas se passer de surexploiter leurs territoires qui regorgent de richesses et y vendre des marchandises. Encore une contradiction.

Ça ne se passera donc pas comme ça : qui vivra verra. En particulier, solidarité, revendications et éducation populaire ont de belles heures à vivre. Des revendications à définir à l’aune de la transformation en cours, en gardant à l’esprit notre envie de combattre le capitalisme et de préparer la société qu’on voudrait lui substituer.

Surnuméraires de tous les pays, unissez-vous !

 

                                                                                                                                 Hervé

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