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Billet de blog 20 oct. 2021

Note de lecture : le mode de vie impérial

Note de lecture : le mode de vie impérial Vie quotidienne et crise écologique du capitalisme Par : Ulrich Brand et Markus Wissen (Editions LUX/ Humanités). Ulrich Brand et Markus Wissen sont universitaires à Berlin et Vienne. Ils mènent des recherches sur la crise écologique et son lien avec le capitalisme et sa logique dévastatrice.

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Brand et Wissen rappellent des faits incontestables : notre lieu de naissance est à lui seul un lieu privilégié (ou pas) : « dans ce lieu, se déploie un mode de vie qui repose sur un impérialisme tout aussi banal qu’invisible. Ce mode de vie impérial est inclusif. Il n’est pas l’apanage des seules élites capitalistes », écrivent-ils dans la préface.

Il convient de souligner que le capitalisme s’est toujours nourri de différences entres travailleurs, que certains de ceux-ci et celles-ci trouvent à un moment donné des conditions meilleures (ou pas) en fonction du lieu où ils vivent et évidemment de la réussite des luttes menées. Ces conditions ne dépendent évidemment pas que du lieu de vie, mais aussi de discriminations dues au genre ou à l’origine. Par exemple, le « privilège blanc » aux Etats-Unis fut un choix délibéré du capitalisme américain d’octroyer des emplois et le droit d’exercer une compétence en fonction de critères raciaux ou d’origines nationales (et au-delà de l’emploi, ça impacte tous les domaines de la vie comme l’instruction, la sécurité, la santé, etc). Il en va de même dans le monde colonial (avant la seconde guerre mondiale, les Etats européens exerçaient leur domination sur plus de 40% des terres habitées) : aux européens, les bons jobs, aux autochtones, les emplois subalternes, quand ce n’était pas des formes d’esclavage.

Mais venons-en à ce livre : le mode de vie impérial. Un mode de vie concerne un mode de consommation, mais aussi un mode de production.
Comment les auteurs présentent-ils ce concept de mode de vie impérial ?

Extraits choisis (chapitre deux):

« Essentiellement, le concept de mode de vie impérial rend compte du fait que la vie quotidienne dans les centres du capitalisme est rendue possible par la mainmise qu’exercent ces derniers sur les rapports sociaux et les relations entre la société et la nature qui ont cours ailleurs, c’est-à-dire par leur accès (en principe) illimité à la main-d’œuvre, aux ressources naturelles et aux écosystèmes du monde entier. Les centres du capitalisme dépendent fondamentalement de l’organisation de sociétés situées ailleurs et de leur rapport à la nature ».

« Nous employons le mot ‘ailleurs’, plutôt vague, de façon délibérée. Au moment de leur achat et de leur utilisation, de nombreux objets du quotidien résultent d’activités qui sont invisibles… C’est cette invisibilité des conditions sociales et écologiques qui permet aux consommateurs de considérer la disponibilité spatio-temporelle illimitée comme allant de soi, à acheter des aliments ‘venus de nulle part’ sans se poser de questions ».

« Le concept de mode de vie impérial révèle les liens qui unissent la vie quotidienne aux structures sociétales, en partie mondialisées. Il rend visibles les conditions sociales et écologiques des normes dominantes de production, de distribution et de consommation ainsi que les rapports de pouvoir et de domination qui les sous-tendent ».

Ce mode de vie « se reproduit sur une multitude de lignes de fracture – entre pays et régions, entre ville et campagne, entre classes sociales, entre sexes, entre groupes ethniques, entre société et nature. Il met en jeu une variété de rapports de pouvoir et de domination, dans la mesure où l’amélioration des conditions de vie qu’il rend possible pour certaines personnes en certains endroits nécessite la dégradation de celles d’autres personnes en d’autres endroits (qui peuvent être voisins, mais sont pour la plupart très éloignés et donc invisibles) ».

De fait, ce mode de vie impérial « allant de soi » se révèle hégémonique : « l’hégémonie est aussi engendrée par les orientations pratiques au quotidien, par leurs habitudes : elle s’appuie sur le sens commun… Quand une domination n’a pas recours à la force brute, à la discipline et à l’oppression pour se maintenir, quand elle mise plutôt sur les souhaits et les désirs de la population, elle façonne l’identité des individus, de laquelle elle devient partie intégrante ».

Or, on pressent que ce mode de vie (qui s’étend aussi vers les classes moyennes des pays émergents tels que la Chine) est insoutenable au regard du réchauffement global et de la rareté des ressources. Il est insoutenable aussi moralement au regard de la surexploitation des personnes partout sur le globe et en particulier dans les pays du Sud, mais aussi en Europe avec l’exploitation faite des personnes  immigrées, à l’exemple, cité par les auteurs, des travailleurs de l’Est dans les abattoirs allemands. Pourtant, se défaire de ce mode de vie n’est pas si simple une fois qu’on y a goutté. Ainsi, la fascination pour la voiture reste un moteur de l’industrie mondiale (les auteurs consacrent un chapitre entier sur l’automobile et en particulier l’essor des ventes de véhicules SUV).

Les chapitres trois et quatre s’attaquent à l’histoire du mode de vie impérial. Les auteurs divisent cette histoire en quatre phases, chacune impliquant la progression de ce mode de vie.
Phase 1
 : la conquête coloniale et les débuts du capitalisme, soit du 16ème au 18ème siècle, « époque où un nombre croissant de ‘nouveaux’ territoires ont été soumis à l’appropriation et à la valorisation capitaliste, par la violence et la contrainte », ce qui a permis le développement des métropoles. Situons-là par exemple, le développement des villes de la façade atlantique comme Nantes, Bordeaux, la Rochelle.

Phase 2 : capitalisme libéral, colonialisme et impérialisme au 19ème siècle : « Le progrès technique, les applications industrielles des découvertes scientifiques et la rationalisation constante des méthodes de gestion ont joué un rôle dans les changements sociaux et économiques que la disponibilité des matières premières, avec des conséquences profondes sur la périphérie »… « Parallèlement à ces développements sont apparus des discours compatibles avec le fonctionnement mondial et le mode de vie impérial », comme celui sur l’apport soi-disant « civilisationnel » des colonisateurs en direction des colonisés.

Phase 3 : le fordisme (entre 1930 et 1975) ou l’universalisation du mode de vie impérial dans les centres : « Les travailleurs [des centres capitalistes] ont troqué une augmentation potentielle de leur temps libre contre la possibilité de consommer davantage… Dans le contexte de ce compromis, la reproduction de la main-d’œuvre a été arrimée au cycle capitaliste. Le revenu ‘disponible’ augmentant, la consommation de la classe ouvrière serait désormais axée sur la possession de biens ». Il correspond à la « pax américana », cependant que la « pax sovietica » concurrente s’est plus ou moins engouffrée dans la même direction productiviste. Le fordisme ouvre la voie de l’automobile accessible et de la surconsommation de pétrole, des pratiques gourmandes en ressources et polluantes dans les sociétés du Nord avec un « ailleurs » où « puiser ces ressources et transférer les coûts socioécologiques de leur consommation », ce qui nécessitait « le musellement de la démocratie dans le Sud » et « une coopération entre d’une part, les Etats et les entreprises du Nord et d’autre part, des mouvements conservateurs et des gouvernements du Sud, dans le but de sécuriser l’accès aux gisements de pétrole et de réprimer les mouvements d’opposition ».

Phase 4 : la crise du fordisme et la phase néolibérale. Les années 1970 marquent l’essoufflement du compromis fordiste, notamment du fait de contestations internes, comme mai 1968 et l’émergence de critiques sur ce mode de développement, notamment dans le monde du travail ou concernant les dégâts écologiques qu’il occasionnait. « Mais la réponse néolibérale à la crise a tôt fait de freiner ces élans » avec ce qu’on nomme désormais « la mondialisation néolibérale, visant à restaurer la rentabilité du capital et se manifestant par une restructuration de la division internationale du travail, un démantèlement des barrières commerciales, une libéralisation des marchés financiers, une privatisation des sociétés d’Etat, une élimination des fonctions sociales de l’Etat, une augmentation de l’insécurité et de la précarité de certains travailleurs ».

Nous en sommes toujours là. Cette mondialisation a permis l’intensification du mode de vie impérial dans le Nord (du fait de travail à bas coût dans les pays dits émergents), mais aussi son universalisation et son intensification, avec l’apparition de vastes classes moyennes dans les pays du Sud (qui partagent aussi le mode de vie impérial, mais toujours beaucoup de damnés de la terre), la montée des inégalités, l’émergence de fortunes indécentes y compris dans les pays émergents, l’externalisation (import de richesses, mais export des nuisances), de nouveaux conflits liés à l’accaparement des ressources.

La prise de conscience du réchauffement climatique, désormais incontestable, se traduit par la recherche d’un « verdissement du capitalisme », une chimère, au sens cela se traduit par le besoin de ressources à extraire plus que problématiques, car rares et à l’exploitation gourmande en terres, en énergie et en eau.

Il est temps alors, avec les auteurs, de nous pencher sur des alternatives : vers un mode de vie solidaire.

Comme on l’a vu plus haut, l’universalisation du mode de vie impérial a aussi modifié les mentalités de ceux et celles qui en bénéficient peu ou prou, influençant  leurs désirs et leur subjectivité.

 « Largement accepté, le mode de vie impérial est hégémonique. En cherchant à assurer sa pérennité, les pays du Nord tentent de maintenir quelque chose qui ne peut être maintenu ; en cherchant à l’implanter chez eux, de nombreux pays du Sud tentent d’universaliser quelque chose qui ne peut être universalisé . Par conséquent, face à un désordre social croissant et à des externalisations de plus en plus violentes, il faut reconnaître l’urgence de mettre en place des alternatives viables, qui puissent engendrer un mode de vie solidaire, fondé sur la justice (tant sociale qu’écologique), la paix et la démocratie ».

« Il convient donc de définir des règles politiques, des attentes sociales et des propositions générales en vue de freiner l’expansion du capitalisme et de rendre possible un mode de vie solidaire. Le processus doit toucher les dimensions concrètes de la vie (alimentation, logement, habillement, santé, mobilité, etc) et contester les pratiques disciplinaires qui soutiennent l’expansion du capitalisme, l’accaparement des terres et les hiérarchies sociales bien ancrées ».

Comment ne pas être d’accord ?

Le livre se conclut avec une présentation d’alternatives et de contestations, qui vont du mouvement zapatiste au Mexique à une série de contestations, de revendications et de mouvements de solidarités, par exemple en faveur des réfugiés en Allemagne : « bon nombre de ces mouvements ont pour dénominateur commun l’importance qu’ils accordent à la valeur d’usage ainsi qu’à l’accès libre et équitable à des conditions de vie propices à une vie bonne. Ils promeuvent des modes d’organisation de l’économie, de la politique, du vivre-ensemble et de la subjectivité qui vont dans ce sens ».

 Un livre recommandé.

Dans un prochain article, toujours en m’appuyant sur ces auteurs, je viendrai à la traduction politique du concept de « mode de vie impérial » en France.

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