Note de lecture: Isabelle Coutant, Les migrants en bas de chez soi, Seuil, 2018

Une note de lecture sur l’étude de la sociologue Isabelle Coutant intitulée : Les migrants en bas de chez soi, Seuil, 2018. Elle raconte l’irruption d’un squat de migrants dans un quartier populaire du 19ème arrondissement de Paris en 2015. A lire en ces temps troublés.

Note de lecture : Isabelle Coutant, Les migrants en bas de chez soi, Seuil, 2018

 Isabelle Coutant est sociologue. Elle vit à Paris dans le 19ème arrondissement. En 2015, un squat de migrants (chassés de la Porte de la Chapelle) s’installe dans un lycée désaffecté de son quartier (la Place des fêtes), à côté d’un collège en activité, où est scolarisé son fils.

 Cette occupation va bouleverser la vie de ce quartier populaire et multiculturel de Paris. Le squat va accueillir initialement 150 occupants fin juillet 2015 pour atteindre 1400 au moment de son démantèlement en octobre de la même année.

 Isabelle Coutant entreprend alors d’enquêter sur l’événement, sa manière à elle d’aider le mouvement de soutien qui se met en place. Avec la difficulté d’être à la fois impliquée dans l’événement (en tant que voisine et mère d’élève) et de garder le recul nécessaire de la chercheure.

De tout cela, elle sortira un livre, qui rend surtout compte des attitudes des voisins confrontés à cet événement (les migrants sont assez peu interviewés, hormis quelques Afghans). Il s’agit donc d’un quartier populaire avec beaucoup d’habitat social et légèrement en voie de gentrification. Le fait qu’il existe beaucoup d’habitat social empêche néanmoins la totale gentrification du quartier.

La lecture du livre est agréable tout en étant utile et donne à réfléchir.

Il faut se remémorer les événements de 2015, d’une part les attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher puis ceux de novembre 2015, d’autre part l’arrivée en Europe de plus d’un million de réfugiés, surtout en Allemagne (à l’époque). Beaucoup de migrants se retrouvent aussi en France, dans ses grandes métropoles et surtout à Paris. Mise devant le fait accompli (l’ouverture d’un squat), la Mairie de Paris « tolère » cette occupation, d’autant plus qu’elle fait le pari que ça restera discret dans un quartier d’habitat populaire.

Les réactions des voisins sont contrastées : d’une part, l’envie de soutenir les migrants, d’autre part, cette idée que la ville de Paris qui se veut une ville-lumière se décharge de ses responsabilités par ce choix de tolérer dans un quartier populaire un squat qui ne serait pas toléré dans les quartiers aisés et la crainte que les besoins exprimés par la population du quartier ne soient pas satisfaits.

Il n’empêche qu’un collectif de locataires et de voisins s’investira beaucoup pendant les trois mois d’occupation (mais le collectif des locataires va aussi éclater). Les personnes de ce collectif s’étaient déjà beaucoup mobilisées, d’une part pour obtenir le classement du collègue en REP (réseau d’éducation prioritaire) et d’autre part, pour la construction d’une médiathèque dans le quartier.

La sociologue réalise une série de portraits de voisins (surtout des voisines, il faut le dire), qui s’impliquent dans la vie du squat (nourriture, cours de français, aides aux démarches, aide spécifique aux femmes, très minoritaires dans le squat). Elle rend compte aussi du trouble vécu par d’autres voisins et également des collégiens, perturbés par ce changement, parfois apeurés, parfois hostiles. Les comportements de certains migrants n’aident pas toujours à créer la confiance et susciter l’empathie (bagarres, dégradation des lieux, trafics). La peur de l’Islam joue aussi un rôle dans cette hostilité, qui néanmoins restera contenue (le vote FN aux élections régionales de décembre 2015 va progresser quand même de quelque 5% dans ce quartier, sans pour autant qu’on puisse parler de raz-de-marée, 15,58% contre 10,38% pour l’ensemble du 19ème). Critiques aussi de certains militants radicaux, soutiens par principe du squat, jugés un peu « hors-sol » y compris par les soutiens du quartier.

Le squat durera donc 3 mois avant la « dispersion » de ses occupants. L’ancien lycée accueillera de manière « institutionnelle » un maximum de 150 réfugiés. Le quartier retrouve ainsi un peu de calme début 2016 : les actions entreprises avant le squat (obtenir des lieux de réunion dans le quartier, une médiathèque) seront reprises. Isabelle Coutant réalisera alors une nouvelle série d’entretiens avec des voisins (soutiens ou pas) ainsi que quelques migrants, ex-occupants des lieux.

Morceaux choisis (page 153) : « Se mêlent, dans ce rapport aux migrants [de la part d’anciens migrants], à la fois la nécessité de s’en démarquer pour ne pas être rabaissé par leur présence quand on est soi-même immigré, pour ne pas être rattrapé par un passé que l’on croyait avoir laissé derrière soi – non sans culpabilité peut-être - , mais aussi, paradoxalement , une identification, non pas à la situation présente, mais à tout ce qui va venir et que l’on peut envisager parce qu’on l’on a soi-même traversé ».

Et en conclusion de l’auteure et pour notre réflexion (page 213) : « … commencer par se reconnaître comme terre de migrations ; pointer ce qui en fait une richesse plutôt que se focaliser uniquement sur ce qui fait problème. Cela suppose de lutter contre les discriminations et dans le même temps, d’entendre sans condescendance les craintes de ceux que les transformations en cours fragilisent, c’est-à-dire de mener de concert des politiques envers les populations marginalisées et envers les plus fragiles des populations établies pour couper court aux arguments de mise en concurrence ».

En résumé : c’est un livre qui rend compte de la complexité de l’événement et dont les conclusions sont positives. Parfois, les chercheurs de toutes disciplines dont les sciences sociales, ont tendance à tordre la réalité pour faire coïncider leurs travaux avec leur « champ » de recherche. Ce n’est pas le cas ici et c’est tant mieux. La sympathie de l’auteure pour les personnes qu’elle côtoie au quotidien (voisins et migrants) ne l’a pas empêchée de réaliser une enquête sérieuse et fouillée, n’éludant aucune question.

Lire aussi : https://laviedesidees.fr/Isabelle-Coutant-migrants-bas-chez-soi.html

 

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