Mépris social et racisme : comment les combattre ?

Combattre le racisme, cela va de soi. Mais il est important de comprendre, voire actualiser les notions. Il faut en parallèle appréhender comment ces notions anti-racistes peuvent être utilisées abusivement pour discréditer certaines catégories de la population (cf le mouvement des gilets jaunes).

Combattre le racisme, cela va de soi. Mais il est important de comprendre, voire actualiser les notions.

Nous serons d’accord pour dire qu’il n’existe pas de races humaines, mais un genre humain.

 Pourtant, le racisme existe sous des formes diverses :

  • la xénophobie : la peur et/ou la haine de l’autre. Ça, c’est vieux comme l’humanité.
  • le racisme : c’est une construction intellectuelle affirmant que l’humanité se divise en races distinctes et que certaines seraient supérieures à d’autres.
    • Le racisme comme théories, parfois discréditées, parfois vivaces (attention, il ne faut pas les réduire à l’extrême-droite). Même discréditées, la volonté de classer les populations, par exemple par ethnies au temps des colonies, continue d’avoir des effets néfastes. Exemple : les conflits « ethniques ».
    • L’ethnocentrisme (autour d’une « mission civilisatrice » d’essence religieuse ou laïque : on entend encore régulièrement parler des « effets positifs de la colonisation »)
    • La particularité de l’antisémitisme, de la judéophobie (le « peuple déicide ») aux diverses théories du complot.
    • Le racisme biologique versus le racisme des différences culturelles (différentialisme)
    • Le racisme comme ensemble de préjugés, stéréotypes et attitudes populaires (le mépris social s’exerçant sur les catégories défavorisées peut également être rangé dans cette catégorie).
    • Le racisme d’Etat, organisant la ségrégation entre des populations vivant sur un même territoire (exemples types : l’apartheid en Afrique du Sud ou aux Etats-Unis il y a encore quelques dizaines d’années)
  • le nationalisme :
    • aspiration à une nation forte, ce qui implique un Etat fort et intrusif quant aux populations qui vivent sur un territoire, un repli sur les frontières voire une volonté d’expansion au-delà des frontières pour les plus agressifs.
    • un bémol néanmoins sur les nationalismes de libération, que nous pouvons soutenir, sans être dupe sur le résultat (en général, apparition d’une nouvelle bourgeoisie et bureaucratie d’Etat).

 

Les métamorphoses du racisme :

A la fin de la seconde guerre mondiale et du fait des génocides, le racisme biologique est discrédité. Néanmoins, avec la décolonisation et un ressentiment vis-à-vis des peuples décolonisés (comme les Algériens), il n’a pas disparu.

Mais il change de postulat : de la race biologique, il se déplace vers la culture et la religion, soit l’utilisation de la différence dans le but de rejeter, d’autant plus que l’immigration extra-européenne s’est développée en Europe depuis les années 1950. On entend alors parler de personnes ou de communautés « inassimilables » (sur les mœurs, les coutumes, une religion comme l’islam, le sécuritaire). La montée en force de l’intégrisme religieux islamique et les attentats perpétrés en son nom vont aviver les peurs.

En parallèle, avec l’incessante restructuration capitaliste depuis 40 ans, le chômage et les difficultés sociales qu’elle cause, les solidarités de classe et l’internationalisme s’affaiblissent. Les idées de concurrence et l’individualisme prennent de l’ampleur. Le protectionnisme, soi-disant hors course auprès des élites, sera servi à la population comme solution sous la forme d’arrêt de l’immigration et de fermeture des frontières. Quant aux marchandises et aux capitaux, ils circuleront librement.

 

Les difficultés auxquelles nous sommes confronté-e-s :

Le racisme d’Etat :

Officiellement, l’Etat est anti-raciste et dispose d’un arsenal juridique pénalisant le racisme. Pourtant, les pratiques tatillonnes de l’administration (comme les tests osseux pour les mineurs, les tracasseries administratives), les pratiques discriminatoires de certains corps de police (tels que les contrôles d’identité au faciès), les refoulements à la frontière de personnes dont certaines sont très fragiles, tout ceci, validé par des lois et circulaires, constitue un scandale d’Etat. Cependant, l’Etat et ses prétendants au pouvoir réfutent le fait que cette politique de contrôle des flux migratoires serait raciste, du fait qu’il s’agirait là d’un simple « droit régalien ». A supposer que le terme de « racisme d’Etat » soit exagéré, on peut néanmoins parler de « racisme systémique », les politiques et pratiques de l’Etat et de ses services étant l’écho d’opinions xénophobes d’une partie de la population qui s’expriment par exemple au moment des élections et vice-versa, les politicien-ne-s aspirant au pouvoir jouant des peurs et du ressentiment contre les personnes étrangères ou « de souche immigrée ».

 

Le « racisme anti-français » :

Selon ce discours, le racisme aurait cours dans tous les milieux. Les blancs peuvent aussi en être victimes : le concept a été popularisé par l’extrême-droite. Equivalence des racismes ? Balle au centre et on continue comme ça ? Tout mettre sur le même plan est dénier le caractère de volonté de domination qui est à la racine du racisme. Nous en arrivons au fait que des personnes victimes de ségrégation, fussent-elles de nationalité française, ne se sentent pas partie prenante de la « communauté nationale ».

 

L’équation « antisionisme = antisémitisme » :

L’antisémitisme, comme toute autre forme de racisme, doit être combattu. Il est important de lutter contre les préjugés antisémites qui peuvent avoir cours dans les milieux populaires et immigrés, ce que certains nomment le « nouvel antisémitisme » ou « l’antisémitisme des banlieues ».

Nous réfutons ce discours antisionisme=antisémitisme. Le sionisme comme doctrine politique est critiquable au même titre que toutes les doctrines justifiant le colonialisme.

 « Nous ne cèderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », a dit Macron en recevant Netanyahou en juillet 2017. Par cet amalgame et cette absence de nuance, comment faire face à ces préjugés, notamment celui qui donnerait à penser qu’être juif, c’est obligatoirement être sioniste  ou celui selon lequel les Juifs influenceraient la politique mondiale, les médias, etc ?

 

Les divisions dans l’anti-racisme :

L’anti-racisme « classique » se veut universaliste en ce sens qu’il prône l’égalité pour toutes et tous sans distinction de quoi que ce soit. Mais nous avons vu que le racisme revêt des aspects nouveaux, le différentialisme, ce qui brouille les cartes et divise profondément. Exemples en vrac de ce qui peut mettre mal à l’aise quelqu’un-e d’antiraciste, au sens où on ne peut les balayer d’un revers de main :

- L’utilisation d’un anti-racisme « chic » pour discréditer certaines populations. On l’a vu au moment du mouvement inclassable des « gilets jaunes » (qui témoigne d’un ras-le-bol par rapport au renchérissement du coût de la vie, en particulier par rapport aux dépenses contraintes comme le carburant) : certains propos et débordements effectivement racistes ou homophobes ont été mis en exergue par des responsables LREM pour discréditer l’ensemble du mouvement. Ils pourraient pourtant balayer devant leur porte.

- L’accusation qui nous est faite de « bien-pensance », de « politiquement correct » (en gros, le « politiquement correct », en américain « politically correctness », consiste à policer notre langage pour éviter de heurter les sensibilités de minorités - cf Wikepedia). Elle fait aujourd’hui les choux gras de l’extrême-droite qui aime la transgression et le « politiquement incorrect ». Il nous faut prendre ces allégations au sérieux. Etaler son « politiquement incorrect » est devenu une sorte de fierté pour les racistes et les réseaux sociaux sont un moyen de propager en masse ces doctrines. Concernant le « politiquement correct », si le terme est un peu daté aujourd’hui et a parfois conduit à des situations ridicules (de malaise, de non-dit), on peut néanmoins admettre que des règles de politesse, de bienveillance dues à toute personne améliorent la qualité de vie (c’était la minute de « morale républicaine »).

- L’islamophobie : ce terme divise. Entre droit de critiquer une religion au même titre que les autres religions et rejet des personnes de confession musulmane, on peut être perturbé. En tout cas, l’intégrisme religieux comme idéologie est critiquable sans réserve, en particulier parce qu’il a pour visée la soumission et la volonté de diviser.

- L’accusation d’un machisme particulier qui serait lié à des cultures d’origine (voir l’histoire du bar de Sevran interdit aux femmes ou des agressions sexuelles du 1er de l’an 2016 en Allemagne) : en sous-entendu, il y aurait un problème avec les personnes originaires du Sud. Les mouvements contre les agressions sexuelles suite à l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo rappellent néanmoins que l’origine des agresseurs et des pervers pèse peu et qu’il reste du « boulot ».

- les avatars du « droit à la différence ». Ce concept, popularisé dans les années 1980 par des associations comme SOS Racisme, est à diverses facettes. On parlait aussi de « melting pot », mais de qui ? D’individus (version république française) ou de communautés (version américaine) ? L’extrême-droite version identitaire a pu manier le concept à sa propre sauce (respect des différences, mais chacun chez soi). Quant à la notion de « communautés » (religieuses ou nationales en tant que diasporas) qui peuvent permettre parfois des solidarités, elle relève souvent d’un mythe (exemple de la « communauté musulmane », si divisée).

- la « diversité » : cette notion est à la mode et marque une sorte de dépolitisation de l’anti-racisme. Les grandes entreprises en ont fait un nouveau « levier de développement » (un peu comme le « développement durable »). En effet, elles ont besoin de moderniser leur image, elles ont besoin de féminiser et diversifier leur personnel le plus qualifié. Ça répond aussi à la demande d’une partie instruite de l’immigration de « droit à l’indifférence ». Mais les « plafonds de verre » n’ont pas pour autant disparu et des ghettos persistent.

- les concepts de « racisation », « groupes racisés », « intersectionnalité » : ils peuvent être pertinents pour décrire des phénomènes de mise à l’écart de personnes d’origine « extra-européenne » ou de minorités européennes comme les Roms et les Gitans, fussent-elles de nationalité française depuis N générations. Cependant, parler sans discernement de « personnes racisées » (voire en mode substantif : « les racisés ») n’a-t-il pas pour inconvénient majeur de fixer ces personnes dans un statut « racisé » ? Du coup, qui a légitimité pour utiliser ces termes ?

- Alors que la race au sens biologique n’existe pas et est peu revendiquée (hormis par quelques vieux nostalgiques de l’extrême-droite), des courants tels que les Indigènes de la République mettent la question de la « lutte des races sociales » au centre de leur désir d’émancipation. Autant nous pouvons dénoncer la ségrégation, le racisme, le post-colonialisme et de fait défendre l’auto-organisation des personnes victimes de ces maux, autant ces étranges revendications « racialistes » laissent perplexes et divisent.

- Ça n’invalide pas pour autant certaines de leurs critiques, comme leur impression d’avoir été instrumentalisés au cours des dernières décennies, par exemple lors d’élections (quel parti de gouvernement n’a pas tenté de présenter des candidats « issus de l’immigration » ?) ou de luttes qui semblaient mettre en avant les « gens des quartiers », ceux-ci n’en ayant tiré au final que peu d’avantages.

 

Les questions du spécifique et de l’universel, de l’unité d’action et de la visibilité de luttes particulières continuent donc de se poser. C’est d’ailleurs le cas dans l’ensemble des luttes sociales. Les luttes s’organisent autour d’un vécu commun : la difficulté est de les fédérer et que toutes les parties prenantes y trouvent leur compte. D’où la nécessité d’être concrets dans les revendications et de rechercher sans cesse des synthèses, quand c’est possible et sans jamais se renier.

 

Pour terminer de façon pragmatique, nous avons besoin d’outils et de débats sur la manière dont on combat le racisme.

  • Comment adapter notre réaction face à une situation donnée ? Quelle proportionnalité ? Quels outils à notre disposition (dépôt de plainte, testing, expressions publiques, etc) ?

On peut admettre qu’entre un crime raciste, un appel à la haine ou l’expression béate de préjugés, sa répétition ou pas, une réaction adaptée est nécessaire. Dans ce dernier cas, on peut essayer de discuter. Dans les premiers cas, on peut utiliser les ressources du droit (porter plainte) et manifester notre légitime colère.

 

 

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