Grosses et petites ficelles de la géopolitique

Il y a la grosse géopolitique, celles des pays dominants tels que les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, l’Europe. Et la petite géopolitique, dans laquelle les migrants et réfugiés sont devenus enjeux, sources de négociations ou moyens de pression : un commerce interétatique odieux.

Il y a la grosse géopolitique, celles des pays dominants tels que les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, l’Europe. Et la petite géopolitique, dans laquelle les migrants et réfugiés sont devenus enjeux, sources de négociations ou moyens de pression : un commerce interétatique odieux.

La grosse géopolitique, il en a été question ces derniers jours, avec le « coup [de poignard] dans le dos » du trio anglo-saxon [USA, Grande-Bretagne-Australie] contre l’Etat français, avec l’affaire du marché avorté de 56 milliards d’euros, le prix de 11 sous-marins à destination de l’Australie. Mais voilà, l’Australie préfère se rallier sous la bannière étatsunienne, contre la Chine. Vexé, le gouvernement français (surtout de voir s’éroder son influence dans le monde), perdus des sommes colossales pour ses industriels, perdues aussi des opportunités d’emploi pour des milliers de salariés, notamment du côté de Cherbourg.

On pourrait imaginer d’autres débouchés, une autre utilité sociale pour l’industrie, mais la France et ses gros industriels préfèrent rester des marchands d’armes, armements dont on sait que beaucoup sont à l’origine de crimes de guerre, de renforcement de dictatures ou de féroces répressions de par le monde, sans compter que leur achat est ruineux pour les populations concernées.

Mais la recherche d’hégémonie n’a que faire de cela. Cette nouvelle « guerre froide » a toujours pour objet le développement ou la continuité d’empires (l’impérialisme) et de positions dominantes dans le capitalisme mondial, à mille lieues des enjeux que sont le risque climatique ou la pauvreté qui repart à la hausse dans le monde. Les impérialismes se construisent toujours contre les populations, où qu’elles se trouvent.

Les positions dominantes, outre le côté vaniteux à ne pas négliger, reviennent à pouvoir accéder aux richesses des pays sous domination ou sous « protection » : richesses stratégiques comme les sources d’énergie, les métaux précieux ou encore des produits manufacturés comme l’électronique, comme c’est le cas dans le conflit larvé entre Nord-Américains et Chinois.

 

La petite géopolitique concerne aussi des phénomènes frontaliers : elle peut se décliner selon le principe de coopération ou selon la défense d’intérêts exclusifs. Aujourd’hui, de coopération, on en voit peu ou alors, elle consiste en une coopération au détriment d’une tierce partie. En tout cas, elle est loin d’enjeux tels que la lutte contre le réchauffement global, les questions d’accès à l’eau et on ne peut que constater la faiblesse du multilatéralisme sur ces questions.

La question des « flux migratoires » est devenue une question géopolitique majeure et les exemples de « coopérations » sont nombreux, coopérations en vue d’endiguer ces flux. Endiguer, le mot est faible : il s’agit d’entraver coûte que coûte les possibilités de circulation des personnes à travers le monde.

Ce « coûte que coûte », ce sont des dizaines de milliers de personnes disparues en mer ou dans les déserts, des centaines de milliers de personnes parquées dans des camps infâmes, dont certains aux portes de l’Europe et on ne connaît pas le nombre de personnes victimes de répression dans leur pays et qui auraient bien voulu s’enfuir.

C’est ainsi que s’érigent des murs de béton et de barbelés, un peu partout dans le monde, les derniers en date étant ceux que construit la Turquie à la frontière iranienne et la Grèce à la frontière terrestre avec la Turquie, avec la bénédiction des « démocraties libérales » de l’Union Européenne.

Toujours dans la géopolitique, on constate aussi que le « trafic » de migrants est devenu une affaire d’Etats. On connaît depuis des années la politique de l’Union Européenne de délocalisation de sa « gestion des flux migratoires » vers des pays tiers, en Turquie, en Afrique. Avec la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan, c’est désormais avec le Pakistan que l’Europe négocie afin que ce pays prenne en charge les nombreux exilés afghans : clauses douanières avantageuses pour les produits made in Pakistan, etc.

Et enfin, on voit aussi que les dirigeants de ces pays n’hésitent pas à « ouvrir les vannes » quand ils sont mécontents de l’attitude de membres de l’Union Européenne.

Ce fut le cas en mai 2021 dans l’enclave espagnole de Ceuta, quand des milliers de migrants ont accédé au territoire espagnol à la nage, épisode d’une crise diplomatique entre l’Espagne et le Maroc (crise dont l’origine avait pour point de départ l’accueil par l’Espagne du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario, Brahim Ghali). Fâché, Mohamed VI, contre l’Espagne.

C’est encore le cas du côté de la Biélorussie du président Loukachenko qui laisse passer des migrants sur ses frontières vers la Lituanie et la Pologne. Du coup, ces migrants, notamment des Afghans, se retrouvent coincés dans un no man’s land entre la Pologne et la Biélorussie, dans des conditions de vie intolérables.
Lire par exemple : https://www.infomigrants.net/fr/post/34356/tout-le-monde-nous-pose-des-questions-mais-personne-ne-repond-aux-notres--dans-les-camps-de-lituanie-les-migrants-ronges-par-lattente

Ainsi, les migrants, d’où qu’ils viennent et où ils vont, constituent une sorte d’arme de guerre géopolitique. Rejetés par ci, instrumentalisés par-là, leurs droits sont niés et leur vie, leur santé sont mises en danger. Et peu de voix s’élèvent, notamment en France en période pré-électorale. Au contraire, les étrangers « servent » encore à quelque chose : un repoussoir, une trappe à électeurs présumés xénophobes. Et la période est plutôt à la surenchère dans les « propositions », comme de sortir des conventions internationales que la France a signées ainsi que la poursuite de l'externalisation de l'asile et du contrôle dans des pays tiers.

Du populisme pur pour les uns, de la peur du populisme pour les autres. Le résultat est le même : les droits des étrangers sont bafoués. Prélude à ce que les droits de tout le monde soient eux-mêmes rognés, mais ça, ils se gardent bien de le dire.

La question de l’accueil (la libre circulation des personnes, leur installation dans des conditions décentes) des exilés mérite bien mieux, tout autant que les questions de pauvreté partout dans le monde, y compris dans nos pays dits riches.

 

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