Mille manières d’exploiter les migrants tout au long de leur parcours (1ère partie)

A propos de "L'industrie de la migration". Premier aspect de cette "industrie" peu reluisante : les mafias et leur exploitation du phénomène migratoire.

Selon la revue « Hommes et migrations », « Le concept d’“industrie de la migration” permet d’éclairer un aspect souvent négligé de cette activité : la commercialisation de la mobilité humaine. L’industrie de la migration est constituée par l’ensemble des entrepreneurs, des compagnies et des services qui, poussés avant tout par l’appât du gain, facilitent la mobilité, l’installation et l’adaptation des migrants, ainsi que les communications internationales et les transferts de ressources à travers les frontières ».

https://journals.openedition.org/hommesmigrations/1508

On peut parler de traite quand les personnes n’ont pas consenti à leur migration ou alors qu’elles sont séquestrées à un moment de leur parcours. En clair, il y contrainte directe ou indirecte, indirecte comme des menaces pour la famille : traite et esclavage existent toujours.

Premier aspect : les mafias.

Ça fait froid dans le dos, mais ça existe. L’exploitation des migrants est de plus en plus le fait de groupes mafieux, souvent internationalement organisés. La surexploitation des migrants est une activité lucrative, une « branche » parmi d’autres des activités mafieuses telles que le commerce de la drogue, le proxénétisme, la vente d’armes et d’objets de contrefaçons. Il se dit même que l’industrie de la migration rapporte plus aux mafias que celle du trafic de drogues.
L’ONU est parfaitement informée de tout ceci, pays par pays : ainsi « Les migrants et les réfugiés sont soumis à "d’inimaginables horreurs" dès leur arrivée en Libye, tout au long de leur séjour dans le pays et lors de leurs tentatives de franchir la Mer Méditerranée », dixit un rapport ONU de décembre 2018.  https://www.ohchr.org/FR/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=24037&LangID=F

 
L’exploitation par les droits de voyage et le surcoût du trajet :

Prenons par exemple un billet d’avion aller-retour entre Dakar et Paris : il faut compter entre 500 et 800 euros, mais il faut bien entendu surtout disposer d’un visa. C’est déjà cher, mais peu de choses par rapport à une dangereuse traversée du Sahara et surtout de la Méditerranée, peut-être 5000 euros, voire plus (un simple gilet de sauvetage coûterait 170 euros).
Mais il le dire, cette exploitation est rendue possible par le régime de fermeture des frontières des pays dits d’accueil. Les mafias se développent toujours grâce à la prohibition.

L’exploitation par la dette :

Les candidats au départ, voire leurs familles s’endettent pour se payer ce voyage. La dette est comme un nœud coulant : plus on s’agite, plus on s’étrangle. On perd la maîtrise de son destin et le risque est grand de se faire exploiter pour arriver à s’en sortir (les candidats ou les familles) ou pour renvoyer un peu d’argent à la famille endettée.
 

L’exploitation par les rançons :

Celles-ci sont souvent l’œuvre de groupes mafieux mais aussi de policiers corrompus. Le cas d’enlèvements de migrants au Sinaï dans les années 2000/2010 et leur torture « en direct » pour exiger une rançon à leur famille a été largement documenté.
Il en est de même au Mexique où des «  gangs criminels prennent en otages de grands groupes de sans-papiers alors que ceux-ci traversent le Mexique à pied ou sur le toit de trains de marchandises. Des rançons sont envoyées par leurs familles mais, souvent, les migrants sont torturés, ou même exécutés ». Des charniers sont mis à jour régulièrement.
Ou encore en Lybie : « En Libye, des dizaines de migrants sont détenus par des groupes armés libyens dans la ville de Sabratha, à l'ouest de Tripoli ».
https://www.rfi.fr/fr/afrique/20170824-arrestations-tortures-rancons-enfer-migrants-libye

 
L’exploitation par le sexe :

Les femmes, les enfants et aussi des hommes subissent violences, viols et des réseaux de proxénétisme s’organisent, que ce soit dans les pays de transit ou dans les pays d’accueils. C’est là aussi un aspect de ce que qu’implique la dette. Eventuellement, des « sanctions » peuvent être prises dans les pays d’origine contre les familles des personnes qui s’y refuseraient. En France, plusieurs procès contre ces réseaux ont démontré leur fonctionnement.

 
L’exploitation par le trafic d’organes :

Plusieurs articles de presse font état de trafics d’organes dont des migrants ont été victimes, notamment en Egypte et au Proche-Orient. L’Organisation Mondiale de la Santé place l’Egypte parmi les principaux pays où cela se pratique (mais aussi Inde, Philippines, Pakistan, Bengladesh, Mexique). Le tarif pour un rein serait de 2500 euros pour les victimes, rein revendu 7000 à une clinique, qui va évidemment refacturer encore plus cher au receveur.
Cf https://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/09/04/les-migrants-cibles-du-trafic-d-organes_5180796_1650684.html

 
L’exploitation par le travail :

Après la description des horreurs ci-dessus, on en revient à quelque chose de plus classique, l’exploitation la plus commune, celle du travail. Mais pour ces migrants, cela se passe sans les contreparties classiques telles que l’affiliation à un régime de sécurité sociale, le respect du Code du Travail. Ainsi, les accidents du travail ne sont pas déclarés, les salaires minimum ne sont pas respectés, les horaires sont hallucinants. Les papiers d’identité sont confisqués. On prend, on jette.
Mais la frontière entre le légal et l’illégal est toujours floue. Avec la sous-traitance en cascade (et des intermédiaires sans scrupules), on peut être certain qu’à un moment de la chaîne productive, des sans-papiers se sont faits exploiter, que ce soit sur des chantiers emblématiques comme celui du Stade de France ou l’EPR de Flamanville, dans l’agriculture, le secteur du vêtement ou celui des soins aux personnes. On l’a vu aussi pour la construction des stades au Qatar, qui va recevoir en 2022 la Coupe du Monde de football, avec des milliers d’accidents mortels du travail.

 
L’exploitation par les marchands de sommeil :

Trouver un logement quand on est précaire est des plus difficiles. De fait, les personnes les plus précaires sont aussi les plus mal logées ou pas logées du tout. Parmi elles, les personnes sans-papiers. Et par définition, il n’y a pas de logement social pour les personnes sans papiers. C’est ainsi qu’elles sont à la merci de marchands de sommeil, au même titre que des personnes en précarité.
Il faut bien comprendre : c’est ça ou la rue ! Donc, la négociation est déséquilibrée d’avance. Ainsi, des appartements vétustes de quelques mètres carrés sont parfois loués entre 550 et 700 euros.

 
L’exploitation de la petite délinquance :

Il existe aussi des réseaux de recel et reventes qui incitent, notamment des jeunes migrants, à commettre de petits larcins. On connaît aussi l’empire de la drogue sur ces jeunes migrants, la consommation et le deal. Souvent à l’initiative de chefs de réseaux.
Et alors ?! On sait aussi que les pouvoirs publics n’ont pas tout mis en œuvre pour que les droits de ces adolescents soient respectés : droit à l’éducation, droit au logement. La société officielle reçoit en boomerang certains effets de son manque de considération.

 C’est là un panorama un peu sombre de ce que peuvent vivre des personnes immigrées. Certains s’en sortent mieux que d’autres. Mais combien d’obstacles ont-ils ou elles surmonté ?

On ne s’arrêtera pas à l’exploitation par les mafias. Ça existe, c’est un fait. Arrêter l’exposé ici serait donner un gage aux discours officiels, ceux d’une bonne partie de la classe politique ou encore de la police, qui voudraient résumer la situation par la volonté d’enrichissement indu de certaines mafias forcément étrangères.

Mais on ne naît pas mafieux, on peut le devenir, éventuellement en « passant de l’autre côté du manche ». Ainsi, certains groupes qui pratiquent la piraterie en mer, par exemple au large de l’Afrique de l’Est ou de l’Ouest, sont constitués d’anciens pêcheurs que la pêche industrielle ou les pollutions côtières aux hydrocarbures ont privé de ressources. Leur destin aurait pu être tout autre.

Fin de la première partie !

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