Mille manières d’exploiter les migrants tout au long de leur parcours (2ème partie)

Seconde partie d'un texte sur "l'industrie de la migration" et les mafias qui occupent cette activité lucrative. La "réponse" des pays du Nord est une autre industrie, celle qui consiste à développer toutes sortes de verrous et de flicage généralisé, un créneau financièrement porteur. Deux industries qui se nourrissent mutuellement et nous pourrissent la vie.

Second aspect : les pratiques étatiques

Dans la première partie, il était question de « l’industrie de la migration » et de groupes mafieux qui s’en nourrissent. On peut aussi qualifier d’industrielle la manière qu’ont les pays du Nord de verrouiller leurs frontières. Et les deux industries se nourrissent l’une l’autre. Mais c'est toujours la prohibition, ici de circuler librement, qui suscite les tentatives de la contourner (en ce sens, j'aurais pu commencer ces articles par celui-ci).
Auparavant, dans les années 1950/1960, l'industrie de la migration était pilotée par les industriels des pays du nord en besoin de main d'oeuvre, avant que ces industries périclitent, se délocalisent ou se robotisent. Le travailleur immigré n'était alors plus le bienvenu. Mais pour certains métiers dits "en tension", le recours à l'immigration se poursuit.

Finalement, la figure du migrant, la menace qu’il ferait peser sur l’harmonie sociale, est une bonne affaire, autant politique qu’économique.

Economique d’abord :

Celle, basique, d’emplois sous-payés dont de nombreux secteurs économiques bénéficient, légalement ou pas, comme aujourd'hui les "plateformes".

Mais aussi les effets d’aubaine que cette situation procure, à commencer par la profusion de technologies liées à la surveillance (y compris le béton et les barbelés). Le complexe militaro-industriel vit confortablement, assurément par les ventes d’armes (on sait que la France est le troisième plus gros exportateur mondial, sans doute le premier au prorata de la population, des armes qui tuent régulièrement des populations civiles ou qui permettent à des régimes dictatoriaux de consolider leur pouvoir).
Le complexe militaro-industriel se développe aussi sur les technologies de surveillance comme les systèmes de détection, l’informatique et l’interconnexion des fichiers, l’intelligence artificielle autour de la biométrie, la surveillance des communications, les drones, les technologies de l’infalsifiable, la dématérialisation. Si les migrants sont particulièrement visés par ces technologies, on sait pertinemment que l’ensemble de la population finit par la subir.
Ajoutons à cela le marché de la construction de centres de rétention, celui des bateaux à destination de Frontex (le programme migration de l’Union européenne pour les années 2021/2027 est nanti de 10 milliards d’euros et les effectifs de Frontex vont passer de 1500 garde-côtes à 10000 en 2027).

 

Politique aussi :

Frontex disposait d’un budget annuel d’environ 250 millions d’euros en 2018, 460 en 2020 et continue de se renforcer. « Le coût de ce renforcement est estimé à 1,3 milliard d’euros pour la période 2019-2020 et à 5,14 milliards de 2021 à 2027 ». Un de ses rôles est aussi d’opérer « le retour vers leur pays d’origine des personnes qui ne sont pas autorisées à rester dans l’Union Européenne » (voir ses missions sur son site https://frontex.europa.eu/fr/nos-activites/principales-responsabilites/). On peut y lire aussi que « L’agence met à disposition des agents des services répressifs des États membres et des pays associés à l’espace Schengen, ainsi que des navires, des avions et des dispositifs de surveillance des frontières dans les zones des frontières extérieures qui nécessitent une assistance supplémentaire. Outre le contrôle aux frontières, les opérations de Frontex couvrent des tâches liées à la sécurité maritime, aux contrôles de sécurité, aux activités de recherche et de sauvetage, ainsi qu’à la protection de l’environnement ».

Son rôle est bien de « s’attaquer aux défis migratoires » pour « protéger l’espace de liberté, de sécurité et de justice » de l’Union Européenne, le but étant soi-disant de « garantir la liberté de circulation sans contrôle aux frontières intérieures, ce que beaucoup d’Européens considèrent comme une chose acquise ».

Selon les mots de son directeur exécutif : « Toutes nos activités sont mises en place et réalisées en ayant à l’esprit la sécurité et le bien-être des citoyens, et nous sommes fiers de nos réalisations ».

Il a dit « fier » : Frontex est pourtant connu pour les maltraitances infligées à des migrants, notamment en Hongrie, en Grèce et en Bulgarie.

Pour ce qui concerne la Grèce, Amnesty International a constaté que les refoulements les plus violents, humiliants et illégaux se sont produits là où les forces Frontex sont les plus nombreuses. « L’agence ne peut donc prétendre ignorer ces abus que nous et bien d’autres avons documentés », en conséquence de quoi Amnesty International exhorte Frontex à « suspendre ses opérations en Grèce ».

Oui, mais voilà : Frontex n’est que le bras armé anti-migrants de l’Union Européenne. C’est toute la politique européenne vis-à-vis des migrants et du droit d’asile qui est en jeu. En ce sens, les migrants, constamment présentés comme une menace, sont aussi de la chair à canon idéologique : permettre de resserrer les rangs autour d’une identité européenne, tournant autour de la protection d’un espace de prospérité et d’art de vivre (comme aime si bien le dire Macron) menacé. Ils ont beau jeu de critiquer les identarismes nationaux en Europe, les extrêmes-droites, leur identité européenne soi-disant humaniste est aussi une belle tartufferie.

 

Ceci va-t-il "inciter" les candidats à l’immigration à se recentrer sur des activités (politiques et économiques) dans leurs pays d’origine ?

"Inciter" est souvent le discours de pas mal de politiciens. Pourtant, si la catastrophe climatique et les phénomènes de dictatures et de spoliations des richesses perdurent dans ces pays, la réponse est assurément non. Le fait d’émigrer (ou pas) est un choix conscient (mais parfois une nécessité vitale) qui concerne individuellement chaque personne et ce ne sont pas les forteresses érigées à nos portes qui vont « inciter » ces personnes à changer d’objectifs (le fait d’émigrer peut répondre aussi à l’espoir d’apporter des ressources aux familles restées au pays).

Sur cette question, voir le discours édifiant de Macron le 16 août suite à la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan : outre de parler du risque de "flux migratoires irréguliers importants" (le droit d'asile admet pourtant cette possibilité d'entrer sur le territoire sans possession d'un visa) : il ajoutait aussi "Mais l'Afghanistan aura aussi besoin dans les temps qui viennent de ses forces vives". Comme si les "temps qui viennent" dans ce pays n'étaient pas durablement obturés. Il y a des moments historiques où la nécessité de l'exil est criante. Que des "forces vives" participent à la vie des pays, c'est une chose a priori louable, que ceci soit un argument pour les culpabiliser et nier leur droit à être accueillies est scandaleux.

De plus, les migrations pour le plus grand nombre vont du Sud vers le Sud et personne ne peut prétendre que cela n’est que le résultat des « bâtons dans les roues » qu’opposent des Etats industrialisés à une immigration soi-disant « incontrôlée » (comme si les Français désiraient tous aller en Suisse ou aux Etats-Unis au prétexte que ces pays riches offriraient plus d’opportunités).

C’est quand même grotesque le fait d’exiger de ces gens d’« aller lutter dans votre pays » ou de « participer au développement de votre pays » de la part de politiciens occidentaux qui, par ailleurs, font tout pour décourager les luttes (que ce soit ici ou là-bas), qui offrent aux entreprises du Nord des passe-droit dans les pays du Sud, voire soutiennent des régimes corrompus et dictatoriaux (au nom de la réal politique et de la réal économie).

 

Et cela suffira-t-il à rendre invisibles les inégalités qui croissent dans cet espace européen et la concentration des richesses ?

C’est quand même historiquement l’objectif de désigner des boucs émissaires, de susciter des problèmes « ethniques » pour mettre le couvercle sur les problèmes sociaux. Mais, assurément non, ça ne passe plus, les questions sociales sont indépassables et sûrement pas invisibles : les classes privilégiées doivent savoir (et savent déjà) désormais que l’époque des consensus (les discours gagnant-gagnant) est passée.

 

En conclusion :

Dès lors, il nous faut appuyer là où ça fait mal : les inégalités croissantes et des vies qui se dégradent, ici et là-bas. Et monter de plusieurs crans nos exigences pour une vie digne, libre et égalitaire.

En particulier, il faut répondre à la nouvelle donne (par rapport aux deux siècles précédents) que constituent les dérèglements climatiques, écologiques et même sanitaires par des actes solidaires.

La solidarité se doit d’être locale, nationale et internationale. Elle n’a que faire de la nationalité des personnes. Sinon, on en arrive à des phénomènes immoraux et inextricables du tri.

En ce sens, les revendications des personnes exilées dans nos pays pour leur régularisation, pour vivre et travailler en toute légalité sont complètement légitimes. Et puisqu’on parle de solidarité, ce personnes attendent aussi par leur régularisation d’y participer par la cotisation, chose qui leur est interdite et qui permettrait pourtant de soustraire des sommes importantes à la fraude sociale (dont on sait qu’elle bénéficie surtout majoritairement à un patronat sans scrupules).

Il n’y a pas de fatalité, il n’y a pas de victimes éternelles et de réponses béates, il y a des acteurs et actrices qui veulent participer à la vie de la cité et se bagarrent pour l’égalité et contre toutes les crapules et exploiteurs qui nous pourrissent la vie.

 

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