Présidentielles: à la croisée des chemins

 

 Je réponds au billet de Georges (https://blogs.mediapart.fr/georges/blog/190417/hamon-ou-melenchon-quel-vote-utile-ou-necessaire-trois-jours-du-premier-tour ) qui nous engage à discuter de bonne foi, entre gens de progrès, sur le choix décisif de dimanche. J’approuve la gravité de son texte. Nous vivons en effet, pour le meilleur et pour le pire, un moment révolutionnaire. Des injustices et des frustrations accumulées pendant les 3 dernières décennies pourraient exploser, non seulement en France, mais – il faut le garder à l’esprit- entre des pays Européens aux traditions sociales et politiques différentes.

Pour essayer d’avancer ensemble, je voudrais d’abord m’interroger sur ce pour quoi je voudrais voter avant de me demander pour qui je voterai. Au risque de répéter des évidences ressassées dans ces pages, je commencerai par un diagnostic sommaire.

Il y a une urgence économique et sociale. 30 ans de libéralisme effréné ont paupérisé les plus pauvres des salariés et précarisé les classes moyennes de notre pays, ceux de tous les pays dits développés, mis en concurrence avec ceux des pays en développement. Le tissu social de nos pays déchire, alors que nous n’avons jamais été globalement aussi riches. Les partis dits de gouvernement sont aveugles et sourds à ces souffrances; ils gèrent un système économique d’accumulation (pour les plus nantis) et d’exclusion (des plus pauvres) devenu à leurs yeux la seule option et une incontournable réalité. En Europe, le pacte de stabilité et un libre-échange sans convergences fiscale et sociale, en sont venus à incarner une impossibilité d’alternative à ce système mortifère. Et de surcroît, point à l’horizon une révolution de l’intelligence artificielle qui pourrait remplacer des dizaines de millions d’emplois par des robots et achever de déshumaniser des employés devenus facteurs de production. Il faut que cela cesse, il faut retrouver du possible pour sauver nos sociétés de la désespérance et du déchirement.

Il y a une urgence écologique. Le réchauffement climatique appauvrit et tue silencieusement. Jamais un consensus n’a été aussi grand et scientifiquement fondé que celui sur la gravité de ce changement à l’échelle de l’humanité. Allant de pair avec une destruction de la biodiversité, c’est une crise colossale qui a commencé, provoquée par les pays industrialisés et qui va toucher principalement les pays en développement, sans épargner les pays riches. Il n’est pas exagéré de penser que c’est un des plus grands défis auquel l’humanité ait jamais été confrontée. Avec toujours le même aveuglement des élites économiques et politiques, incapables jusqu’à présent de prendre la mesure de ce défi. Il faut d’urgence mettre en œuvre une transition écologique radicale dont on connaît les ingrédient essentiels, briser les incitations de rentabilité à court terme qui conduisent le système économique capitaliste à détruire les équilibres écologiques dont dépend notre survie à long terme.

Il y a une urgence démocratique. Nos démocraties représentatives sont exsangues. Elles sont otages de partis politiques qui gèrent les fonctions électives comme une rente à faire fructifier. Des partis de gouvernement dont l’horizon est celui de l’élection suivante et dont le moteur profond est la reconduction de leurs postes d’élus. Les citoyens désertent les partis de gouvernement qui ont abdiqué, renoncé à traiter leurs problèmes tels qu’ils sont. Ils s’abstiennent massivement ou cherchent un réconfort illusoire dans des replis identitaires ou religieux. La politique se meurt, il faut la ressusciter, lui redonner du sens en récréant du possible, en montrant qu’il est possible de traiter les souffrances des citoyens, en faisant en sorte que les citoyens se reconnectent à la politique et remédient eux-mêmes aux maladies de notre société.

Ces 3 urgences dessinent une maladie, celle du court-termisme généralisé d’un système, qui se déploie dans ses dimensions économique, sociale, environnementale et politique. L’exigence d’une rentabilité à court terme du capitalisme, l’exigence de compétitivité à court-terme imposée par le libre-échange érigé en dogme, l’exigence pour les partis politiques de gagner à tout prix les élections, l’exigence pour les médias de faire du chiffre d’audience pour vendre… tout dans ce système nous empêche de poursuivre l’intérêt général à long terme, de penser la valeur du lien social, de traiter les problèmes environnementaux.

Le changement qu’il faut est profond. Il nous faut donc prendre le temps de réfléchir à ce pour quoi nous voulons voter et pas seulement à celle ou celui pour qui nous allons voter dimanche. Les défis graves auxquels nous sommes confrontés vont rester avec nous pour longtemps et aucun Homme providentiel, aucun programme, ne nous épargneront de nous y atteler en rassemblant nos forces autour de ce qui nous unit, pour ceux en tout cas qui partagent à peu près ce diagnostic.

Ces programmes, je les ai examinés du mieux que je l’ai pu et je vais me hasarder à quelques réflexions au regard de mon diagnostic. J’évoquerai ceux de Marine Le Pen, François Fillon, Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Jean-Louis Mélenchon, n’ayant pas assez de mots pour les autres.

Marine Le Pen place l’identitaire au cœur de ses préoccupations, la France d’abord, le reste en découle. Faire de (la soi-disant perte de) l’identité la source principale de nos problèmes, la priorité absolue à traiter, est une faute colossale. Faire croire qu’on réglera nos problèmes en donnant la priorité à la France et aux Français, est une supercherie qui nous empêchera de traiter les urgences auxquelles nous devons faire face. Le programme du Front National est mortifère.

François Fillon propose un programme libéral anachronique fondé sur une vision comptable de la société, qui ignore la crise majeure de 2008: réduire les dépenses publiques, le nombre de fonctionnaires, la protection sociale, les charges des entreprises. Son obsession de la compétitivité à court terme des entreprises, et d’une comptabilité simpliste du chômage, va amplifier la paupérisation et la précarisation. Il ne fait rien pour contraindre les excès de la finance, et anticiper les ravages de l’intelligence artificielle. Il va aggraver l’urgence économique et sociale, il n’est absolument pas à la hauteur de l’urgence environnementale et ne dit rien sur l’urgence démocratique.

Le programme d’Emmanuel Macron ne traite pas non plus l’urgence économique et sociale. Centré sur l’offre, il privilégie la flexibilité demandée aux salariés à la sécurité qui leur est accordée. Obéissant à une logique comptable et libérale, il veut diminuer les dépenses et l’emploi publics et imposer une logique d’efficacité économique à l’action publique. Il fait aussi l’impasse sur la régulation de la finance et les risques systémiques qu’elle fait peser sur la société, ainsi que sur les défis majeurs de l’intelligence artificielle. S’il est un peu plus sensible à la transition écologique, son ambition n’est pas à la hauteur de l’urgence dans ce domaine. Macron ne change rien de significatif à l’Europe ni aux institutions françaises (la moralisation de la vie publique, une dose de proportionnelle… etc. sont des mesures cosmétiques). En somme, derrière le masque de la jeunesse et de l’innovation, Macron perpétue l’immobilisme face aux vrais défis.

J’en viens à Hamon et Mélenchon.

Leurs deux programmes prennent en compte les 3 urgences que j’ai mentionnées: socioéconomique, environnementale et démocratique. Il y a à partir de ces programmes, matière à entamer les indispensables chantiers de transformation de notre société.

Rappelons-nous, avant même de poser les termes d’un choix entre eux, qu’ensemble ces deux programmes rassemblent aujourd’hui moins de 30% de l’électorat qui s’exprime. C’est assez pour créer une dynamique forte mais ça ne fait pas encore une majorité. Il va donc falloir chercher les convergences entre ces programmes, rassembler autour d’eux et nous engager pour faire advenir les changements radicaux qui s’imposent.

Mon sentiment aujourd’hui est que nous devons choisir entre un vote révolutionnaire, celui de Jean-Louis Mélenchon, et un vote réformiste, celui de Benoît Hamon.

Le programme de La France insoumise est révolutionnaire dans le sens qu’il propose une rupture radicale avec le système libéral actuel dans toutes ses dimensions. Cette cohérence radicale est sa force et sa faiblesse. Sa force parce qu’il propose de reconstruire tout ce qui dans le système libéral actuel produit du court-terme et de l’inégalité. Sa faiblesse parce que, l’économie étant intégrée à l’échelle européenne et mondiale, il va placer notre pays en conflit féroce avec les forces conservatrices, les forces du capital partout dans le monde. Ayant travaillé 18 ans à la Commission Européenne, je suis de ceux qui pensent qu’il n’y aura pas de plan A. L’exigence de rupture de La France insoumise avec les traités, sur les plans monétaire, fiscale et sociale est telle, qu’il n’y a pas de compromis acceptable avec des partenaires européens à la culture politique et économique radicalement différente. Voter pour mettre Mélenchon au pouvoir implique donc de se préparer à la sortie de la France de l’Union Européenne, et peut-être à la fin de cette Union telle que nous l’avons connue. A ce séisme s’ajouteront les violentes attaques des marchés financiers et des multinationales, dans un moment où nous voudrons changer de constitution et lancer le programme économique le plus ambitieux et disruptif des décennies passées. Voilà pour le caractère révolutionnaire de ce qui nous attend. Et peut-être en effet qu’il faudra en passer par là parce que des changements aussi radicaux que ceux que nous escomptons, ne sont pas possibles en France sans instant révolutionnaire. Pour le meilleur et pour le pire.

En comparaison, le programme de Benoît Hamon est peut-être ce que le réformisme social-démocratie a de mieux à offrir au progrès et l’équité sociale. De ce réformisme moderne, intelligent, cohérent, qui traite en profondeur les urgences socioéconomique et écologique, on peut aussi apprécier par exemple l’anticipation de la raréfaction du travail à cause de la grande mutation de l’intelligence artificielle avec le revenu universel, la proposition de taxer les robots et d’entamer la marche vers une semaine de 32 heures. On peut également en apprécier le désir d’ouvrir la fonction publique (y compris l’éducation) à la société, d’assurer que les agents publics soient responsabilisés dans leur mission de servir les citoyens. Et l’intelligence des propositions pour la transition écologique, avec notamment un plan européen d’investissement de 1000 milliards d’Euros pour la transition énergétique et économique. Sur ce dernier point, j’ai la conviction que si l’Europe est aujourd’hui une source de blocage monétaire, fiscal et social, elle est en revanche une chance pour traiter l’urgence écologique bien plus efficacement que si cela était fait par une collection de projets nationaux. Mais il faut bien reconnaître qu’il manque aujourd’hui au programme de Benoît Hamon des moyens de pression, pour modifier le rapport de forces européen en faveur de ce socialisme intelligent et moderne qu’il représente.

Dimanche, au moment de glisser un bulletin de vote dans l’enveloppe qui ira dans l’urne, mon esprit et mon cœur choisiront entre la tentation révolutionnaire à laquelle le moment semble nous appeler et le pari que l’intelligence aujourd’hui désarmée de Benoît Hamon, pourrait un jour proche s’imposer comme une nécessité incontournable aux hommes de bonne volonté.

 

 

 

 

 

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 Ce jour même j'ai décidé de voter pour Benoît Hamon comme je viens de l'indiquer clairement dans mon billet signalé au début de celui-ci.

 Le vrai drame de cette élection est – de fait – l'impossibilité de parvenir à un accord – de désistement, de reprises de propositions, de « ticket » de « quelque chose » de substantiel qui pouvait amener une dynamique pour passer le premier tour et l'emporter.

 Certes il y a bien deux personnalités différentes et deux programmes qui divergent sur des points majeurs comme l'a montré notamment le débat sur MédiapartLive entre Piketty et Coquerel. Pourtant les convergences et les propositions communes possibles permettaient d'avancer bien au-delà d'un pacte de non-agression.

 Ainsi, non seulement les gauches peuvent être éliminées dès le premier tour mais elles placent nombre d'électeurs dans un dilemme favorisant les rancœurs et bientôt, peut-être, davantage. La gauche avait-elle vraiment besoin cela ? Se dresser en rivales plutôt qu'en partenaires (et non dans un rapport vassal/dominant) face à ces urgences que vous rappelez. Urgence car le feu brûle dans la plaine d'Europe et de France.

 En fait ces deux candidatures sont traversés d'un puissant paradoxe chacun :

  •  Benoît Hamon a gagné la primaire du PS et est devenu le candidat du PS selon la formule traditionnelle sous la Vème. Ce fut une surprise de taille. Celui qui a combattu cette politique menée sous le quinquennat, largement minoritaire à l'Assemblée et dans le parti s'est vu propulsé candidat du PS. Il est resté englué dans l'image du PS honni par un parti de la gauche, désespérante pour d'autres. On a vu ce qu'il en est : entre les soutiens des courageux qui sans quitter le PS sont partis trouver une nouvelle carrière avec Macron et ceux qui, du bout des lèvres, sans trop se mouiller le « soutiennent », Hamon, si peu soutenu par ce parti déboussolé et à la dérive (mais non sans vigueur) s'est retrouvé dans une position, officiellement candidat du PS (et EELV) et pas soutenu réellement par ce parti, largement détaché de celui-ci. Bref il s'est fait torpiller par son propre parti, ses caciques, élus et anciens ministres opportunistes, pourtant enfermé dans une critique du PS et du quinquennat qu'il a combattu (même si ce n'était pas assez pour certains) [lire ici]
  •  Mélenchon a sabordé le PG et le FG pour se présenter lui-même ex-cathedra soutenu secondairement par le mouvement «France Insoumise ». Il avait bien compris – comme Macron – que cette fois, être le représentant d'un parti était un handicap, une charge comme si aujourd'hui se présentait seul, de fait en Homme providentiel – était le sommet de l'indépendance. C'est une posture payante mais qui, de fait, personnalise encore un peu plus, présidentialise encore un peu plus cette République, justement dénoncé comme République monarchique. Bref, les intentions exprimés, réitérés pour renverser la république Présidentielle mais d'abord en endossant les habits de ce Président-monarque (Mitterrand en son temps s'était plus qu'accommodé des larges habits de la Vème qu'il avait combattu). Finalement cette stratégie le place dans une posture plus monarque encore. Ses supporters par leur côté fans (et intolérants, on ne critique pas Mélenchon!) en donnent une idée. Elu, ce peut être un sérieux problème : celui qui concentrerait le pouvoir est chargé de le rendre ! Je suis sceptique au vu des événements dont on peut toujours, à tort et à raison, tirer une impossibilité pour différer.

Il est urgent et impératif de lancer une dynamique de rassemblement de ces deux gauches pour les législatives ce qui supposent que l'un et l'autre ne se traitent pas en subalternes mais en partenaires nécessaires de raison. Dans une Assemblée sans parti dominant, quelque soit le président, le pouvoir législatif pourrait bien reprendre vigueur. Avec rassemblement, cette union des gauches pourrait jouer un rôle majeur. Sans rassemblement, les maigres troupes des uns et des autres ne pèseront pas lourds, risquent de finir dans des alliances opportunistes.

 Il faut en finir avec l'intransigeance mâtinée condescendance/agressivité pour décider que nous avancerons ensemble : réussir ensemble ou perdre tous,titre toujours pertinent d'un billet que j'ai publié cet hiver.

Chacun peut y contribuer, merci Saabwad

Georges