Les trois indices

Le plus grand acquis du Mouvement du 22 Février est certes la propulsion de la jeunesse sur la scène politique avec comme premier «plat» le 5e mandat qu’ils ont vite avalé sans l’avoir digéré. Le deuxième indice est l’absence de dénonciation de ce capitalisme, dénoncé pour extorsion de la plus-value des travailleurs depuis des siècles et qui a rendu la grosse bourgeoisie omnivore.

Toute révolution fait face à une contre-révolution. La première exige le changement pour l’émancipation du peuple et l’autre résiste pour maintenir au moins le statu quo pour garder ses privilèges. Quand la première prône la justice, l’équité sociale et une meilleure répartition des richesses, la seconde continue à cultiver la différence pour accaparer toujours plus de richesses et de passe-droits. Quand la Révolution appelle à la mobilisation du peuple, la contre-révolution appelle à sa démobilisation. Marcher quelques heures dans la rue le vendredi, jour du congé hebdomadaire, est aux yeux de la contre-révolution une menace pour l’unité du pays ! Apparemment, il est donc aisé de les distinguer et c’est pour cela que le pouvoir mobilise ses médias, ses historiques, ses journalistes et, surtout, beaucoup d’argent pour formater un discours qui puisse brouiller les consciences, jeter le trouble, cultiver la peur dans le but d’infléchir, neutraliser et, pourquoi pas, retourner ce mouvement d’émancipation vers l’obscurantisme et la servitude. L’autorité déclare que toute initiative politique contraire à celle d’aller aux élections dans les plus brefs délais est antinationale et antipatriotique et risque de diviser le pays. Le vice-ministre qui dicte cette feuille de route à la nation s’est permis de se hisser à un niveau de responsabilité supérieur à celui du chef d’état intérimaire tout en répétant, à son âge avancé, qu’il respecte la Constitution et qu’il n’a aucune ambition politique. L’usurpation de la fonction la plus élevée peut-elle être concomitante à un manque d’ambition ? Ce paradoxe serait-il la cause du désistement de l’armée à accompagner le mouvement à la révolution ? Comment, dans ce cas, comprendre ses menaces et la sourde oreille concernant la libération des militants du Mouvement emprisonnés et particulièrement ceux jugés pour avoir porté le drapeau amazigh ? Outre la fermeture du champ médiatique qui augmente l’audimat des chaînes comme El-Magharibiya, ce relai médiatique des Frères musulmans jusqu’à devenir une référence du hirak et l’arrestation de Karim Tabbou, il y a de quoi s’inquiéter du tournant que peut prendre la scène politique. Aller aux élections dans cette situation devient carrément un coup de force en faveur de la réaction. La silmiya (caractère pacifique) ne dira pas «marche ou crève !» mais «marche ou retire toi !». Suite à ses fautes graves et au ton hostile et menaçant, Gaïd-Salah devient de plus en plus un boulet qui doit s’en aller. Il a compris, avec du retard, qu’il est incapable de suivre le long chemin que le peuple tient à emprunter, lui qui s’est cru un moment capable de se mettre en peloton de tête. Il doit dans ce cas passer le relai et prendre sa retraite. Depuis 30 semaines, le citoyen, comme son armée, est dans un Etat sans institution, présent le vendredi et le mardi dans un mouvement sans organisation. Cette situation est pour les uns révolutionnaire et donc pleine d’espoir ; pour d’autres, elle est inquiétante en tout point de vue, désespérante. Dans une telle situation, préconiser une transition équivaudrait à ajouter du vide au vide. Si nous sommes contre une élection présidentielle qui fait fi des conditions minimales, nous ne pouvons pas être pour une désignation de personnes qui, dans le meilleur des cas, appartiendraient à des partis obsolètes et qui s’imposeront pour diriger la transition qui mènera très probablement le pays au chao. L’absence de débat sur la crise de la rationalité économique de l’Occident libéral, celle qui crescendo et depuis plusieurs siècles mène le monde d’une crise à une autre, sur le plan humain et non technique, appauvrissant des populations en grand nombre, poussant aux génocides d’ethnies entières, incendiant les forêts et transformant les pays les plus pauvres en bidonvilles, contaminant les mers et les océans de leur déchets toxiques nucléaires, pétroliers, etc. Depuis 1970, ce monde en perpétuel danger, vit à crédit non pas sur le dos de l’ouvrier seulement, mais au dépend de la nature. Le capitalisme du profit a repris les armes du racisme et considère l’autre comme un inférieur et forcément, il devient entièrement eugéniste. Son intérêt le rend vorace et raciste et le pousse à intervenir dans les affaires intérieures des Etats. Il n’invoque la démocratie que pour faire des élections un cheval de Troie. Il crée une cinquième colonne dans les réseaux sociaux et les régions dont il veut extorquer les richesses et fait élire, grâce à la propagande diffusée par des moyens médiatique colossaux, ses candidats «démocratiquement». Si on ne condamne pas ce capitalisme, il est impossible de tirer le pays des griffes du système actuel. La silmiya, ce mouvement de la révolution pacifique est depuis 30 semaines une suite d’agoras ou le débat est perlé de joie et de bonne humeur en présence d’hommes, de femmes et d’enfants, sauf au niveau de la Faculté centrale d’Alger quand certains jeunes se sont approchés des militantes des «droits des femmes partout et tout le temps» pour les invectiver. Suite à un tel acte, ce n’est pas l’attitude de ces jeunes qui choque le plus, mais celle passive de l’autre ; cet autre, le spectateur ou Lama Fakih de Human Rights Watch qui, elle et ses confrères, sont plus tournés vers l’uniforme. Cet uniforme, il faut le rappeler, a préservé le monde méditerranéen du fascisme vert dans les années 90. Comment la silmiya doit-elle agir pour ne pas emprunter le protocole de la réaction interne et internationale comme celle du FIS, des Frères Musulmans, de la CIA et ses relais qui ont travaillé à notre destruction et à celles de jeunes républiques et qui ont toujours l’Algérie dans le collimateur depuis le démembrement de la Yougoslavie ? Pourquoi l’absence de référence à Boudiaf doit-elle nous interpeller ? Cet homme n’a-t-il pas été l’unique coordinateur du glorieux FLN ? N’a-t-il pas été la première victime de ces antidémocrates dont Bouteflika était un membre actif ? N’a-t-il pas interdit le FIS ? N’a-t-il pas été l’unique chef d’Etat algérien assassiné suite à ses engagements politiques en faveur du peuple ? Pourquoi ceux qui rappellent Novembre ne brandissent-ils pas la figure de son premier et unique coordinateur ? Est-ce pour faire oublier l’autre héritage de l’ANP, celui de l’état-major qui a vaincu les terroristes sans vaincre pour autant leur idéologie comme le soulignait le général Mohamed Lamari ? La raison est que le choix de la figure historique laisse percer l’orientation politique de celui qui s’y réfère. Plus d’une déclaration programme et pétition tentent de gommer un pan de l’histoire, consciemment ou inconsciemment, pour effacer les crimes et la traîtrise d’une poignée d’hommes publics et lui permettre de rejoindre la scène politique d’où Boudiaf l’avait élaguée. Le plus grand acquis du Mouvement du 22 Février est certes la propulsion de la jeunesse sur la scène politique avec comme premier «plat» le 5e mandat qu’ils ont vite avalé sans l’avoir digéré. Le deuxième indice est l’absence de dénonciation de ce capitalisme, dénoncé pour extorsion de la plus-value des travailleurs depuis des siècles et qui a rendu la grosse bourgeoisie omnivore. Quant au troisième indice, c’est la vindicte envers les militantes. Il faut souligner que la référence aux Mohamed incommode, y compris l’historien généralement sous influence du mainstream ; alors qu’elle a vocation à ressasser le passé, la figure du défunt président Mohamed Boudiaf ramène toujours à un présent inachevé où on entrevoit le futur. La référence à l’évolution semble plus propice que la référence à l’histoire.

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