L'Algérie au coeur : hommage à un ami perdu, Bernard Gentil (1941-2018)

Polytechnicien atypique, il appartenait à une génération marquée par la guerre d'Algérie, pays qu'il découvre en 1961 lors d'un stage dans une SAS dans l'Oranais, puis il s'y installe en 1968 pendant 4 années. Il vivait comme un engagement, sa participation à l'aventure industrielle improbable du complexe d'El Hadjar. Engagement encore avec le Maghreb des Films ou l'association Mémoires SNS

La providence, le hasard ou la nécessité ont mis sur mon chemin des personnes aux qualités rares et Bernard en fait incontestablement partie ! Avec Bernard, tout a commencé avec une enquête. Bernard avait répondu à un appel à témoignages dans le cadre d’une enquête qui avait pour objet d’analyser l’empreinte d’un groupe, les coopérants français en Algérie et de sonder la diversité des individus composant le portrait de ce ou ces groupes, depuis l’immédiate Indépendance jusqu’au début des années 80. D’emblée Bernard s’est montré intéressé par ce projet au point de me suggérer rapidement des noms de personne à contacter. Je découvrais là, dès nos premières rencontres, ses qualités d’enthousiasme et son esprit constructif.

Tu avais répondu Bernard, à notre appel à témoignages mais tu précisais que le coopérant dans le couple, c’était ton épouse d’alors, enseignante, pas toi ! Avant le séjour en Algérie, vous aviez même songé à partir en coopération au Cambodge mais cela ne s’était pas concrétisé. Tu n’appartenais certes pas à la catégorie administrative des coopérants mais le bilan officiel de la coopération française en Algérie intégrait de fait, une diversité de contrats et de séjours et les statistiques officielles portaient ainsi trace de cette agrégation hétéroclite.

Tu participais en réalité, de la diversité des présences françaises en Algérie. Surtout, tu te sentais bien partie prenante d’une génération qui a pris part à la construction d’une Algérie indépendante, d’une Algérie qui se voulait nouvelle. Et de ce point de vue, tu aimais à souligner ce sens de l’engagement, qui subsumait la nature du contrat et les catégories en présence, même si ton honnêteté scrupuleuse t’obligeait à rendre hommage à ceux que tu appelais « les puristes », ceux qui s’engageaient autour de toi dans un contrat local.

Tu nous révélais à ton fils Ivan et moi, à peine une semaine avant ta disparition, que tu aurais aimé être sociologue. Tu n’avais pas besoin du titre académique pour porter un regard sociologique. Sans cesse, tu cherchais au cours des entretiens filmés que nous avions ensemble avec Rosa Olmos, à établir une analyse fine des strates successives d’individus passés par l’Algérie, leur sociologie, leur rapport au pays, et les types d’investissement et d’engagement. Ce terme même « engagement », tu aimais à le déconstruire et à poser une distance critique avec des catégories imposées comme celle de Pieds-Rouges, à nouveau popularisé à la suite du succès du livre de la journaliste Catherine Simon.

Tu montrais le même souci de rigueur et de distance, de recherche d’une lecture honnêtement objective d’un parcours personnel, que tu soumettais à une auto-analyse. Tu me confiais que tu avais été admiratif de l’exercice réflexif sur sa propre trajectoire personnel et de recherche, sur l’Algérie auquel s’était prêté le sociologue Abdelmalek Sayad dans son ouvrage posthume Histoire et recherche identitaire. Et tu m’apprenais que tu avais contribué précisément à sa parution aux éditions Bouchène ! A. Sayad s’avérait être mon parrain et nous découvrions ensemble par la suite bien d’autres affinités électives ! Je veux revenir précisément sur les entretiens réalisés avec Bernard et à la manière dont Bernard les vivait intensément, ce qui n’était pas toujours le cas pour d’autres interviewés. Tu te soumettais Bernard, à un exercice d’auto-analyse, avec une honnêteté scrupuleuse, faisant part sans fard, de ton ignorance et méconnaissance d’alors, de tes naïvetés, de tes doutes et de tes questions restées en suspens.

Tu avais le souci d’une lecture de l’histoire qui ne soit pas anachronique car teintée du vent de l’histoire, comme tu ne te laissais pas aller à un récit nostalgique ou encore à une douce uchronie (et si cela s’était passé différemment ?). Ta démarche s’avérait être profondément compréhensive, au sens que les sciences sociales lui donnent précisément.

Tu brossais le portrait d’une jeunesse marquée par la matrice de la guerre d’Algérie mais dont l’exposition à l’événement était de nature très différente en fonction précisément de l’âge, du lieu, de la socialisation familiale et estudiantine : tu avais ainsi à cœur de restituer le parcours du lycéen et étudiant que tu fus, élève polytechnicien que tu considérais immature car le plus jeune de la promo, élève moyen, peu politisé et ayant peu de repère sur l’histoire immédiate en train de se vivre si ce n’est que tu désapprouvais cette guerre. Bien plus, tu avais à cœur de rendre compte de ta première rencontre avec l’Algérie, un stage en septembre 1961 dans le cadre de ta scolarité à l’École Polytechnique : tu avais été affecté dans l’ouest oranais, d’abord dans une section commando et une caricature de poste : un piton rocheux et en contrebas un camp de regroupement. Tu découvrais la vie sordide des soldats comme tu découvrais le dénuement et la détresse des Algériens dans ce camp. Tu avais lié amitié avec un médecin de la SAS qui t’apportait réconfort. Tu étais affecté par la suite dans la mission psychologique de cette SAS et tu avais à cœur de révéler combien tu te sentais démuni à cette période pour afficher une posture critique.


Mais cette volonté civique de voir et de savoir que tu as mise en œuvre par ce séjour en Algérie, t’a permis en rentrant d’opérer ta mue : distance plus grande opérée avec le milieu familial traditionnel sans mots ni heurts avec tes parents, bien que tu te souviennes encore des larmes versées par eux en lisant un article de toi paru dans La vie catholique critiquant férocement la famille traditionnelle. Tu te rapprochais aussi au sein de la fratrie d’un de tes frères, qui t’amènera par la suite au PSU. Tu effectuais à nouveau un séjour de 15 jours en Algérie en 1966 avec ton ami Jacques Budin, et selon tes mots, « il te transmet véritablement son intérêt pour l’Algérie ». Déjà au cours de ce séjour, tu prenais contact avec des personnes au ministère du Plan. Enfin, le 1er mars 1968, c’est le grand départ pour l’Algérie pour un séjour de 4 ans : si tu participais d’un milieu étudiant passé de la sensibilisation à la politisation en ce qui concerne la guerre d’Algérie, tu te réclamais en ce qui concerne le projet SNS des engagés de la première période, ceux qui se lançait corps et âme dans cette aventure de la SNS, pari industriel qui s’avérait être aussi en réalité, projet de société.

L’Algérie s’est avérée pour toi, ainsi un lieu fondateur dans ton itinéraire biographique où tu consolidais les bases de ta fondation, par la découverte et la confrontation avec d’autres individus venant d’horizons, de nationalités et de formations différentes ; tu aimais à ce sujet plaisanter sur ce que tu appelais le dépucelage de ton histoire polytechnicienne ! L’Algérie a été au fond pour toi, le lieu d’une utopie non pas portée par une quelconque idéologie, mais de celle qui toujours réconcilie et donne foi en les hommes. Ton engagement s’est construit au contact d’idées et de livres qui t’ont certes influencé mais plus encore, ce qui était le plus important à tes yeux, au contact des hommes.

De l'année 2012 à aujourd’hui, 6 ans seulement et pourtant 6 années denses de contacts maintenus et de discussions entre nous, de retrouvailles lors de projections de films avec le Maghreb des Films. Tu nous laisses tous orphelins de ton amitié fidèle, peu commune. Toi qui cultivais le doute sur toi-même, tu savais faire confiance en les hommes et poser sur eux un regard à la fois indulgent et mordant à la manière des moralistes : avec Rosa, crois-moi, nous avons beaucoup ri à tes côtés. Tu savais assurément suivre le menteur jusqu’à sa porte comme le dit une expression arabe !

Alchimie subtile de l’homme du doute et de l’homme d’action ; du taiseux et de l’homme disert ; de l’homme discret et de l’homme public ; tu étais tout cela et assurément un entrepreneur au sens où l’a révélé l’historienne Helene Vérin dans sa généalogie du mot et de l’idée d’entreprise à travers les âges à savoir, celui qui ne s’accommode pas d’un ordre prédonné voire le subvertit. Tel l’entrepreneur, tu montrais une grande détermination dans la conduite de projet et il n’est pas jusqu’à ces derniers moments où en dépit de ton extrême fatigue, tu mettais un point d’honneur à être présent et actif dans l’association Mémoire SNS à laquelle tu tenais tant. Je te suis très reconnaissante Bernard de m’avoir entrainé dans cette aventure. Nous tous de l’association savons combien nous te devons beaucoup et combien ce projet sera toujours empreint de ton exigence, de ton éthique, de ton humanisme.

Nous recevions un mail de toi le 24 mai dernier avec le titre suivant : « Il ne faut pas dramatiser le drame » où tu montrais un courage et une sagesse peu commune. Laisse-nous dire ici, notre admiration pour toi.

Paix à ton âme, paix à ta belle âme, cher ami.

 

Sabah Chaib, 5 juillet 2018, cimetière du Père Lachaise

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