Mai 68, le journal de Madeleine
Mardi 7 mai, 17 heures
L’agitation croit dans le milieu étudiant. On attend encore une manifestation ce soir. : La police est déjà postée sur le boulevard Raspail avec mitraillettes et gaz lacrymogènes. Nanterre et la Sorbonne sont fermés. Hier matin les manifestants sont passés rue de Vaugirard et se sont groupés devant la catho, en criant : « dans la rue - les cathos avec nous ». Il semble que cette agitation prenne un tour politique car hier des travailleurs étaient mêlés aux étudiants. Quelle ironie alors que Paris vient d’être choisi par Washington et Hanoï comme terrain de négociations.
Mercredi 8 mai, 10h40
Yves et moi, hier soir, avons trouvé au carrefour de Sèvres-Babylone quelques de 400 policiers armés de gourdins, casqués, prêts à barrer le passage aux manifestants. Ceux-ci, partis de Denfert, ont suivi Montparnasse et n’ont pas tourné à Raspail mais ont continué jusqu’aux Invalides et ont remonté les Champs-Élysées jusqu’à l’Etoile. On parle de 15 à 20 000 manifestants. Ils se sont assis calmement sur les Champs-Élysées puis se sont dirigés vers le Quartier Latin, c’est là que les bagarres ont commencé. Le café du rond-point, à côté du foyer du Dôme (rue Léopold Robert, 14e), a été complètement esquinté…
Samedi 11 mai, 22h10
A la télévision un grand reportage sur les manifestations avec interview de professeurs, doyens et commissaires de police. Hier soir les bagarres ont été violentes au Quartier latin : on dénote 467 blessés dont 34 hospitalisés… Paris a connu sa première nuit avec des barricades : voitures brûlées, pavé, bombes lacrymogènes, la bataille a été sanglante jusqu’à 6h heures du matin !
Yves et moi étions rue Cujas au début de la manifestation …(nous avions été voir « La Chartreuse de Parme » et je voulais voir passer la manifestation, tandis qu’Yves, inflexible voulait que nous rentrions vers Montparnasse. Je croyais qu’il n’avait aucune raison à m’opposer, oubliant qu’il avait vécu tout cela en Algérie et qu’en tant qu’élève-officier, s’il était pris dans une rafle –même comme badaud- il risquait d’être emprisonné. J’étais animée d’une légitime curiosité…)
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Lundi 13 mai
Un souvenir : je revois Daniel Cohn Bendit, juché sur le Lion de Belfort, place Denfert-Rochereau, haranguant les foules avec des yeux de drogués, complètement illuminés…
Mardi 14 mai, 13h50
Les examens sont reportés à une date ultérieure, illimitée… La Sorbonne est occupée par les étudiants qui y tiennent des meetings, y mangent, y dorment. Cohn-Bendit – le meneur – a déclaré qu’il continuerait à exciter les manifestants jusqu’à ce que tout soit détruit dans la « capitale de la paix ». Le boycottage des examens est à l’ordre du jour et l’UNEF se rallie à cette idée : passez vos épreuves, livre ouvert, en discutant… Quel intérêt, à quoi tout cela va-t-il nous mener ? Continueront-ils jusqu’à ce que Paris soit à feu et à sang – hérissé de barricades comme pour une révolution ? Cohn-Bendit veut semer l’anarchie. Allemand apatride (je ne suis pas sûre qu’il soit apatride !), veut-il semer la terreur en France pour que nous soyons dominés par le communisme ? On crie : « le gaullisme c’est le fascisme », « Fouchet démission ». Mais il n’est plus ministre de l’Education nationale : en quoi son renvoi modifierait-t-il les structures universitaires ?, une nouvelle réforme ? Comment sera sanctionnée notre année ? Les ouvriers campent à la Sorbonne à côté des étudiants : nous vivons une vraie guerre civile…
Mercredi 15 mai 23h15
Supervielle m’a tenu compagnie aujourd’hui et Yves est venu le relayer vers 20h30 ; nous avons fait un petit tour, discuté des événements : les examens sont repoussés dans 3 semaines pour autant qu’ils aient lieu. A « Langues O », ils refusent (les profs) de faire passer les épreuves, ils les suppriment tout simplement. Quand rentrerai-je en Martinique ?
Lundi 20 mai 13h15
Quatre camarades sont venues prendre le café et grignoter quelques biscottes : le sujet brûlant est toujours le même : les examens. On dit qu’en première année il n’y aurait plus d’examen et qu’on passerait en deuxième année après observation des notes de l’année et d’un oral de contrôle pour ceux qui sont tangents.
17h25
Je reviens de la Sorbonne : demain à 14 heures au grand amphi, assemblée générale de Lettres. Il faudra que j’aille pour voir un peu où en sont les événements. À l’échelle nationale c’est la paralysie : maintes usines occupées, grèves d’Air France, des PTT, de la SNCF, de la RATP…
Mardi 21 mai, 22 heures
En fin de soirée, un coup de fil de Fort-de-France : papa et maman étaient, je pense, inquiets, et désireux de savoir à quoi s’en tenir sur mon sort. Combien j’aurais eu de choses à leur dire ! Mais sur le moment, on est si étonné qu’on ne sait quoi dire.
De 14 à 17 h, dans le grand amphi de la Sorbonne, AG de lettres : discussion au sujet d’une réunion pour élection de commissions paritaires enseignants-étudiants. Durant 3 heures les orateurs se sont succédé dans un amphi enfumé, hurlant car le micro ne marchait pas, se faisant applaudir et huer sans arrêt. Suivre tous les débats, suppose un effort énorme…
Yves est passé tout à l’heure et nous avons été boire quelque chose rue de Rennes. A l’intérieur de l’école polytechnique, les X bougent également. La grève est de plus en plus généralisée, à entendre les nouvelles à la TV. Je suis passée à la caisse d’épargne, … il y avait un monde fou, les gens craignent une crise économique. Tout est perturbé : usines, grands magasins, ports, aérodromes, gares, postes en grève. L’essence est réservée aux voitures de secours, bref la France est au ralenti, on ne peut se déplacer, la liste des grévistes s’allonge. L’Education nationale a ordonné de cesser les cours demain.
Samedi 25 mai 11h10
On annonce que la manifestation d’hier soir a atteint une violence inouïe. 300 autos brûlées, incendie de la bourse et du commissariat du cinquième. Toute la nuit j’ai entendu passer des ambulances, police-secours, les pompiers.
Hier soir, De Gaulle a prononcé son allocution : il propose un programme de refonte des structures sociales et universitaires, mais il veut savoir si la France lui fait confiance. Un référendum est prévu pour la mi-juin : si la majorité est oui, il se met au travail, dans le cas contraire il se retirera avec son gouvernement. Alors, à la crise économique et sociale va s’ajouter une crise ministérielle qui ne sera vraisemblablement pas des plus calme !
Hier matin, le Quartier latin ressemblait à un champ de bataille : carcasse d’autos ayant servi pour les barricades, ordures brûlées au milieu de la chaussée, restant du gaz lacrymogène faisant pleurer les passants… Où allons-nous ? Pas à une guerre civile j’espère ! Je n’en peux plus je me sens à la limite de ma résistance physique et nerveuse et je crois qu’aussitôt la fin des grèves je m’envolerai pour Fort-de-France ayant ou non passé l’oral (fac de lettres modernes à la Catho). De toutes les façons je pourrai le passer en septembre avec les examens de la Sorbonne.
Lundi 27 mai, 19 heures
Les journées se succèdent si semblable les unes aux autres. Les étudiantes du foyer traînent, désœuvrés. À la catho les profs ne sont pas en possession des copies, arrêtées à la poste par suite des grèves. Alors nul ne travaille. Comment on peut s’ennuyer sans rien faire… Je lis indifféremment St Ex, Joie humaine et chrétienne, Homme et femme, Werther de Goethe, La vie à deux, je fais de la couture, de la lessive, mais tout cela ne fait pas oublier les événements. Les filles de la cuisine sont parties pour l’Espagne et les thérésiennes (ordre de Ste Thérèse d’Avila qui tient le Foyer du Dôme) font la cuisine, tandis que nous aidons au couvert. Ce soir une vaste manifestation a débuté, menée par l’UNEF. Elle se déroule partout en France : pourvu qu’elle ne déchaîne pas de violence…
Heureusement Yves est là et je le vois souvent : hier nous sommes allés jusqu’au Palais Royal et à la Bibliothèque Nationale – laquelle est aussi fermée...
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20h50
La TV en grève n’assure plus que télé soir : 50’ de nouvelles au sujet des accords pris par le gouvernement, la CGT et la CFTC : hausse du SMIG, réduction des heures de travail, liberté syndicale, rémunération sociale… À la suite de ces annonces, les ouvriers (de Citroën) ont décidé de continuer la grève, afin d’arriver à leurs buts. Ils ne veulent pas transiger et sont optimistes en voyant les résultats déjà acquis.
Mardi 4 juin 68, 20h30
Après un week-end sympathique, la vie reprend à Paris, aussi monotone. Vendredi soir, Yves ayant pu obtenir qu’un casert (camarade de l’X qui partage sa chambrée) lui prête une auto, nous sommes partis pour Laon en passant par la Ferté‑Milon, déposer un de ses camarades. Là, Yves a dû siphonner de l’essence avec une tringle à rideaux pour nous permettre de continuer la route. Par manque de chance l’auto nous a laissés à 5 km de Laon et nous avons fini la route en stop… Étonnement de ses parents qui ne nous attendaient nullement ! Et ces 3 jours de Pentecôte sont passés bien vite. C’était si agréable de nous savoir entourés de sollicitude affectueuse…
Et j’ai retrouvé Paris et la pluie, la monotonie de ces journées, le désir de partir, l’impression de ne savoir que faire…
Lundi 10 Juin
J'ai pu m'envoler vers Fort de France le 10 juin, en passant par la Belgique
Septembre
Il a fallu réviser durant les vacances puisque je n'avais pas passé les examens. De retour à Paris, j'ai été reçue à la première session, la seconde intervenant juste après pour permettre une rentrée en...janvier ! Il a fallu que je "tue" le temps avant la rentrée, pas question de retourner à la Martinique. J'en ai profité pour prendre des cours d'anglais et apprendre à taper à la machine.
Billet composé par M. O. Lafosse-Marin et Madeleine