Mai 68 : Jean Lafosse-Marin, un spectateur engagé

En 1968, Jean Lafosse-Marin, étudiant de première année à la faculté des sciences de Jussieu, récolte tous les tracts qu'il trouve en arpentant les rues de Paris d’une rive à l’autre. Tel un reporter, il est au cœur de l'actualité; tel un archiviste, il sait qu'il travaille à conserver les traces du passé.

Mai 68 : Jean Lafosse-Marin, un spectateur engagé (1946-2015).

Jean Lafosse-Marin © MOLM Jean Lafosse-Marin © MOLM

 Qui est donc ce promeneur, ce spectateur engagé,  cet étudiant à la fac de Jussieu-la Halle aux vins qui récolte tous les tracts qu’il trouve au cours de ses pérégrinations dans la ville ?  Tel un reporter, il est au cœur de  l’actualité mais aussi, tel un archiviste, il sait qu’il travaille à conserver les traces du passé pour les générations futures… Ses deux premiers tracts datent de 1967, les derniers couvriront l’année 1969, témoins des transformations au sein de l’Université où il étudie.

Jean Lafosse-Marin est originaire de la Martinique. Son père gérait une exploitation de bananes et de canne à sucre, laquelle comptait une centaine d’employés. La famille paternelle métropolitaine s’est installée à la Martinique en 1820. La famille maternelle est arrivée beaucoup plus tôt, au 17ème siècle, et s’est lancée dans la transformation de la canne en sucre et en rhum.

Né en décembre 1946 à Trinité en Martinique, il est le quatrième d’une fratrie de 10 enfants. À partir de l’âge de 7 ans, il est pensionnaire chez les pères Spiritains de Fort-de-France mais, dès qu’il le peut, il passe son temps dans l’exploitation de son père, dans les champs et la forêt. À l’école, il s’intéresse très vite et presque exclusivement aux mathématiques mais il piétine un peu dans son parcours scolaire. En 1964, après les trois aînés, ses parents l’envoient en métropole avec son frère cadet pour leurs études : ils sont alors internes à Fontainebleau. Un temps d’adaptation sera nécessaire. À presque 18 ans, il ne connait pas vraiment la France : il avait à cette époque le regard plus tourné vers les États-Unis dont la proximité géographique favorisait la communication. Les événements qui y surviennent le marquent profondément, surtout la lutte raciale pour les droits civiques  menée par Martin Luther King. Son expérience des contacts interethniques à la Martinique est aux antipodes de ce qu’il entend dire des États-Unis.

Il a alors peu de notion sur ce qu’est la colonisation et la décolonisation mais son intérêt pour le développement est une ouverture au monde, particulièrement l’Afrique. Il est un lecteur assidu de la revue « Croissance des Jeunes Nations ». Son intérêt pour les théories du développement est tel qu’il passe un DEA en Économie de la Recherche et du Développement (CEA-Paris, 1976), parallèlement à son doctorat de mathématiques qu’il obtient en février 1976. C’est dire combien ses années de galère scolaire sont derrière lui, lui l’Antillais maitrisant mal le français à son arrivée en métropole et bachelier tardif à 20 ans.

À la fac de Jussieu, il fait la connaissance de plusieurs étudiants maghrébins avec qui il liera amitié. Et c’est avec un ami tunisien qu’il s’investit dans les activités d’alphabétisation de travailleurs immigrés et de leurs familles à Paris. Son engagement chrétien dans la société est à l’image de son engagement au sein même de l’église chrétienne : sa licence de théologie chrétienne (1989) témoigne d’un homme qui aime à se confronter aux textes et aux questions qui lui sont essentielles. Comme il le fera plus tard de la religion musulmane en suivant assidument pendant 4 ans des cours de Master à l’Institut international de la pensée islamique de Saint-Ouen (IIIT) puis à l'Institut Oussoul Eddine de Saint-Denis…

En 1976, avec son épouse, ils se tournent vers la coopération. Ils recherchent un poste double d’enseignants qu’ils vont trouver en Algérie. Découvrir un pays arabe, socialiste et musulman accroit la curiosité du couple pour ce pays. JLM est en poste à la fac centrale d’Alger pendant deux ans, ensuite à Bab Ezzouar pendant deux ans encore tandis que son épouse trouve un poste dans un lycée algérien. Leur expérience algérienne sera riche, ils créeront de nombreux liens en Algérie, liens qu’ils garderont toute leur vie.

Bien que promu docteur en mathématiques en 1976, il ne trouve pas de poste à son retour en 1980. Il souhaite alors faire quelque chose pour son île et décide d’y partir avec l’intention de créer une entreprise. Ce sera L’Asfo-Martinique, organisme inter-entreprises de formation professionnelle et, en même temps : Micro-Traitement, SARL de développement de la micro-informatique tout juste débutante à l’époque. Au bout de deux ans, il sera sollicité pour prendre la direction de AQUAMAR – S.A. : une entreprise aquacole expérimentale et de ADAM : Association pour le développement aquacole de la Martinique.

Fin 1984, il revient avec sa famille en région parisienne et, après quelques mois de recherche, il est embauché comme chef du service Enseignement-Formation au Conseil National du Patronat Français (CNPF) à Paris. Il y travaille sur les premières formations (longues, professionnelles, technologiques) et pour le développement de l’apprentissage. Il représente le CNPF dans les organismes européens et à l’OCDE pour les questions d’enseignement et de formation.

Dans sa dynamique d’ouverture et de renouvellement, il devient en septembre 1988, directeur des études au Lycée privé Sainte-Geneviève (dit Ginette) de Versailles, établissement de classes préparatoires aux Grandes Ecoles où il avait été refusé comme élève 20 ans auparavant… Il y restera 10 ans. Enfin, et pendant plusieurs années, il sera délégué général de la FESIC, Fédération d'Ecoles Supérieures d'Ingénieurs et de Cadres.

Parallèlement à sa vie étudiante puis professionnelle, il s’était engagé dans plusieurs associations, dans le dialogue entre juifs, chrétiens et musulmans, en particulier, et dans l’association « Tous créoles » au président de laquelle il écrivait, peu avant sa mort en 2015 :

« Bravo pour ce que vous faites à la Martinique pour faire sauter cette animosité chronique de nos sociétés et inviter à construire ensemble notre avenir commun. Heureusement que les jeunes bousculent tous nos préjugés ! Je suis quant à moi, engagé dans un combat un peu similaire, contribuer à faire prendre la mayonnaise entre les chrétiens et les musulmans. L’avenir de nos sociétés en dépend. Là aussi on prend des baffes ».

Sabah Chaib & Marie Odile Lafosse-Marin

 

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