Mai 68 : Tracts de JLM et témoignages (3) : Christian, un lycéen de terminale

Avec des amis de son lycée, Christian, 18 ans, venait en curieux à la Sorbonne et se mêlait aux "manifs" essayant de se constituer en un CAL, comité d’action lycéens. Il évoque l’ambiance festive, des leaders étudiants sur le lion de Belfort, les mentions de la guerre du Vietnam et de la Palestine, les "Katangais" qui faisaient peur, les discours de Daniel Bensaïd… un nouveau monde possible…

Merci et bravo Marie Odile et Sabah pour ce travail de mémoire, c'est un voyage dans un temps où nous étions jeunes, spectateurs curieux, entre enthousiasme et retenue.

J’avais 18 ans en mai 68, une culture politique proche du néant,  mais une sympathie forte pour ces étudiants qui bousculaient notre quotidien et ses raideurs sociales et sociétales. 

J’étais, le 10 mai 1968, à la manifestation qui allait des Gobelins au Lyon de Belfort, avec quelques amis de terminale du lycée de St Cloud. Ces camarades de manif.  essayaient de se constituer en un comité d’action lycéens dont je n’ai aucun souvenir sur sa possible pérennité, lors de la suite de ces évènements.

Reste de ce jour, la vision de l’arrivée massive d’étudiants en fin d’après-midi, se joignant à nous dans une ambiance festive. Au loin par-dessus l’immense foule,  postés sur le Lion monumental,  quelques leaders étudiants, il me semble qu’il s’agissait d’Alain Geismar et de Jacques Sauvageot, délivraient des messages de soutien aux étudiants de Nanterre qui avaient été emprisonnés quelques temps auparavant.  On évoquait aussi la guerre du Vietnam et la Palestine déjà meurtrie.

Fusaient surtout les cris, auxquels je mêlais, avec une certaine ferveur joyeuse ma voix, « Libérez nos camarades ». Je n’étais alors pas très en adéquation avec cette revendication faisant référence à des violences policières. Peu informé,  je ne voyais, à cet instant, que l’ambiance encore festive de ce regroupement.

 Mais de la suite de cette manifestation joyeuse, la fameuse nuit des barricades, rue Gay-Lussac, je n’ai (malheureusement pour l’histoire) rien vu.  J’avais sagement regagné ma maison de la Celle St Cloud vers 20 h ou pourtant rien, ni personne,  ne m’attendait.  Ce n’est que le lendemain que j’ai pris connaissance de ces évènements. Cette nuit d’insurrection a été, le déclencheur d’une dynamique « prérévolutionnaire » avec quelques jours plus tard, le ralliement des syndicats ouvriers, jusqu’ici hostiles au mouvement étudiants. 

Pour ma part en ces jours de mai, j’alternais les promenades en forêts avec des incursions curieuses à la Sorbonne jusqu’à mi-juin, ou défilaient des personnages hauts en couleurs, des gars qui faisaient peur « les Katangais » casqués qui affichaient sur les murs de la cour, la recette de confection d’un cocktail Molotov.

Plus passionnants, des intellectuels, jeunes étudiants trotskistes qui dissertaient dans le grand amphithéâtre. Un nom me revient, Daniel Bensaïd, il me semble que c’était lui, sauf reconstitution mémorielle erronée. Son discours me paraissait le plus pertinent des nombreux intervenants. Des étudiants ou des personnages plus âgés, transportaient des piles d’affiches. Il me semblait déjà que ces documents passeraient à la postérité, s’inscriraient dans l’histoire. Je ne faisais qu’assister, spectateur empathique, un peu inquiet parfois, à ces mouvements, ces va- et- vient, ces regroupements spontanés, lieux d’échanges enthousiastes, enflammés, sur la possibilité d’un nouveau monde. On les trouvait, ces rassemblements, nombreux  aux carrefours parisiens, devant le théâtre de l’Odéon occupé, Bd St Germain, Bd St Michel devant le jardin du Luxembourg  et au-delà.  Ils me fascinaient, j’aurais aimé que cette spontanéité qui réunissaient ces gens, perdurent au-delà de ces évènements. Voilà un survol de ces quelques souvenirs ténus. Ils me tiennent cependant à cœur. J’ai gardé de ces journées, outre la nostalgie de cette spontanéité  estudiantine, une ligne de vie, de  pensée, rejoignant, avec maintenant la patine du temps,  quelques-uns des principes humanistes défendus lors de ces journées.

Bien à vous et encore merci de nous faire revivre ces évènements et de maintenir vivace la mémoire qui nous est chère de Jean.

Christian

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