Mai 68 : Tracts de JLM et témoignage (4) : Bernard, un travailleur à Paris

Il y a quelques temps, pour ses petits enfants, Bernard avait rédigé ses souvenirs de mai 68. Déjà salarié (depuis 1964), il raconte les problèmes et les mécontentements au sein de son entreprise ainsi que les inquiétudes sur l’avenir du groupe. Il participe au vote de la grève, le 13 mai, évoque les kilomètres à pied, l’occupation de l’usine et un épisode surprenant lors d’un examen au CNAM.

Les événements superposèrent essentiellement un mouvement étudiant et un mouvement ouvrier tous deux d'exceptionnelle ampleur. Au-delà de revendications matérielles ou salariales, et de la remise en cause du régime gaullien installé depuis 1958, ils virent se déployer une contestation multiforme de tous les types d’autorité. Une partie active du mouvement lycéen et étudiant revendiqua notamment la « libéralisation des mœurs », et au-delà, contesta la « vieille Université », la société de consommation, le capitalisme et la plupart des institutions et valeurs traditionnelles.

Le « Mai français » s'inscrit par ailleurs dans un ensemble d’événements dans les milieux étudiants et ouvriers d'un grand nombre de pays. En France, ces événements prennent cependant une coloration particulière car d'importantes manifestations d'étudiants sont rejointes à partir du 13 mai 1968 par la plus importante grève générale de la Ve République.

Pour moi je suis concerné par ces événements à partir du 13 mai. Nous étions, dans notre entreprise, mécontents des réformes faites pour les évolutions de carrière, incertain de notre avenir avec la refonte des filiales du groupe. Toutes les entreprises semblaient en expansion et la mondialisation n’était pas encore perçue et nous ne comprenions pas ces blocages des salaires. Le 13 mai j’étais en grève et j’ai vu défiler rue Beaubourg tous les manifestants et surtout certains étudiants avec des drapeaux rouges ou noirs qui se mettaient par moment à courir donnant un air particulier à cette  manifestation.

Après le succès formidable de ce défilé, il fallut décider de la suite à donner. Dans mon entreprise un vote à bulletin secret décida de la grève générale avec occupation de l’usine. La majorité des usines firent de même. Ce fut à cette période que j’appris à jouer au tarot car il fallait occuper ses journées passées sur le lieu de travail. Ce fut aussi le temps de la marche à pied car tous les transports étaient en grève. J’allais donc du centre de Paris (3ième) aux boulevards extérieurs (20ième) soit environ 7km le matin et autant le soir. Il fallait aussi une permanence de personnels présents la nuit. J’y suis allé deux ou trois nuits sur les 5 semaines que dura la grève. Nous dormions sur des matelas pneumatiques. Le personnel de la cantine était en grève mais assurait la nourriture de grévistes le midi et le soir. Les avantages acquis lors de cette grève pour la plupart ne durèrent pas. Les importantes augmentations de salaires furent mangées par l’inflation. Restèrent les diminutions de la durée du travail. En commençant à travailler en 1964 je faisais 45 heures par semaine.

L'examen au CNAM :

J’ai aussi vécu un autre volet des événements de 1968. Je devais passer un examen au CNAM pendant cette période. Nous étions réunis dans la cour du conservatoire quand des manifestants étudiants poursuivis par la police sont passés à côté. La police ne fit pas la différence entre les manifestants et les étudiants devant passer un examen. Des grenades lacrymogènes furent lancées dans la cour. Les professeurs nous firent rapidement entrer dans les salles d’examen. L’examen se passa normalement et pour moi, dans cette matière qui correspondait à mon travail, ce fut facile. La sortie fut plus difficile. La porte d’entrée était toujours sous le feu des grenades de la police ou de ses coups de matraque. Une porte dérobée fut ouverte pour qu’en courant les élèves puissent sortir. Le professeur nous suivait avec ses copies d’examen sous le bras. A priori il n’en perdit pas, mais, malgré les conditions particulières du contrôle, ne fut pas plus tolérant sur la notation. Sur les quatre collègues passant l’examen je fus le seul reçu. Après avoir fait quelques centaines de mètres dans cette petite rue, je vis, de loin, des manifestants se faire matraquer par les CRS.

Je pus cependant rentrer chez moi sans être inquiété.

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