Le piège de la licence pour tous


Bruno Julliard, ancien président du syndicat étudiant de gauche, UNEF, et adjoint au maire de Paris en charge de la Jeunesse, était interviewé dimanche 11 mai dans l’émission « A Suivre » sur France culture. Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, s’est, elle, exprimée dans le « 7-10 » de France Inter, mardi 13 mai. Le premier constate que les jeunes Français ont un accès tardif aux diplômes parce que le « taux d’échec est insupportable à l’université ». Il faut donc mettre des moyens pour lutter contre l'échec. C’est ce que fait le gouvernement actuel, remarque -t-il avec élégance, même si les mesures prises ne sont pas celles qu’il préconise en priorité. La seconde a rappelé sur France Inter que le « plan réussite en licence », dont la mise en place a commencé au second semestre, doit diviser par deux le taux d’échec en licence. Le but est d’arriver à 50% d’une classe d’âge au niveau bac+3. Ainsi, l’ancien président du premier syndicat universitaire, classé à gauche, et la ministre de droite, considèrent que pour lutter contre l’échec en licence, il faut la donner au maximum d’étudiants…Seules quelques timides voix posent la question de la dévalorisation des diplômes. Elles soulèvent ainsi un aspect, d’un problème encore plus vaste.

1-Se pose d’abord la question du rôle de l’Université. Avec ce plan, le gouvernement la transforme définitivement. Lorsque les étudiants étaient une minorité, sa vocation était de former des spécialistes qui devenaient chercheurs ou professeurs. Elle assume toujours cette mission mais récupère en plus ceux qui veulent suivre des études supérieures sans trop savoir quoi et, qui échouent en majorité. Parallèlement, on avait créé d'autres filières, comme les Instituts universitaires technologiques (IUT), pour ceux qui ne souhaitaient pas entrer dans l’université classique. De même après la licence, si on voulait devenir autre chose que chercheur ou enseignant, on pouvait toujours passer des concours comme celui d’écoles de commerce ou de journalisme. Le système n’était pas idéal mais, il va empirer.

Désormais, le premier cycle de l’université est la première étape vers l’insertion professionnelle ou vers la continuation d’études. Lors de la première année « pluridisciplinaire » on étudiera sa matière dominante (géographie par exemple pour une première année de géographie) et des langues étrangères. On bénéficiera également de cours de Culture générale, de Techniques de l’information et de la communication (TIC) et d' unités d’enseignement libres (maths, arts, etc.). La seconde année de « consolidation des connaissances » sera l’occasion de découvrir le monde de l’entreprise et la troisième de « spécialisation », celle de se rapprocher « des champs de métiers ».

Avant, en trois ans, on apprenait les fondamentaux d’une spécialité. D’ici 2012, en sortant de la licence, on aura plus de connaissances globales pour moins de connaissances spécifiques. En prime, pour « découvrir le monde de l’entreprise » on effectuera quelques stages, on regardera, on ne saura pas trop ce qu’on veut faire…Bref, un beau bac+3, sans compétences, à faire valoir sur le marché du travail !

2-Evidemment, ce soi-disant progrès n’est pas un hasard. Il offre plusieurs avantages :

A-Acheter la paix sociale en faisant croire à tout le monde que chaque jeune peut avoir un bac+3.

B-Faire la joie des entrepreneurs qui souhaitent ne pas trop payer leurs salariés. Avec des milliers de diplômés qui se bousculent au portillon, le salaire que l’on vous proposera sera beaucoup plus bas et la stabilisation de l’emploi bien plus tardive. Ce chantage, de nombreux jeunes le subissent déjà, mais ça ne va pas aller en s’arrangeant.

C -Faire la joie d’un Etat qui cherche à se désengager du processus de solidarité nationale. Plus on est étudiant, moins on pointe au chômage. Plus on entre tard sur le marché du travail, plus on travaille tard donc moins on postule vite à la retraite.

Ainsi, on fait croire aux jeunes que l’on réforme l’Université pour qu’ils soient moins confrontés à la précarité et aux difficultés que leurs aînés. On fait croire que tous sont capables de suivre un cursus universitaire (au sens initial du terme) alors qu’on institue l’Université « fourre-tout » pour mieux exploiter la jeunesse mais, ne vous plaigniez pas, vous aurez bac+3. Quand on est si diplômé, quelle importance d’être smicard ?

 

 

 

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