La politique post-vérité et le clivage ouvert-fermé, diversions thatchériennes?

Suite à l'élection de Donald Trump aux États-Unis, au vote du Brexit et à la montée de mouvements extrêmes un peu partout, on a commencé à entendre parler d'une nouvelle ère de la politique post-vérité et d'un nouveau clivage ouvert-fermé. S'agit-il d'une trajectoire réelle ou ces analyses sont-elles la nouvelle diversion du thatchérisme qui revient, mais qui cette fois avance masqué ?

« There is no alternative » (Il n'y a pas d'alternatives), c'est au son de ce slogan que le Royaume Uni traversa la longue décennie thatchérienne (1979-1990). «  There is no alternative », ou « TINA » pour faire court, reste synonyme de libéralisations et de régressions sociales, et homonyme de personnes réelles qui n'ont probablement pas été enchantées de voir leur prénom forcé de prêter son charme féminin supposé à un marketing politique bien laid. Car cette déclaration qu'il n'y a pas d'alternative est fondamentalement anti-démocratique et parce qu'elle a servi d'entonnoir enfoncé dans le goitre des nombreuses personnes à travers lequel la droite thatchérienne leur a fait avaler le recul de leurs droits.

 

 

« There is no alternative », formule dont on attribue la parenté à l'intellectuel Herbert Spencer qui l'utilisait en réponse aux aspirations sociales du le XIXième siècle. Herbert Spencer qui défendait l'idée que la compétition acharnée de tous contre tous dans un capitalisme débridé permettrait de faire fonctionner la société en enrichissant ceux qui le mériterait. N'est-ce pas la société que vous voulez ? Pauvre de vous car vous ne comprenez pas qu'il n'y a pas d'alternatives ! Le capitalisme libéral représenterait le futur et le progrès, en un mot l'ouverture. Lui résister résulterait en un repli, un retrait identitaire et haineux, une régression perdante sur le long terme, en un mot : la fermeture. Voilà que se dessine la nouvelle matrice d'analyse à la mode chez de nombreux analystes et politiques, le clivage ouvert-fermé. Derrière ce masque analytique se cache un spectre, un spectre qui hante l'Europe et au delà, celui de la revenante TINA.

 

 

TINA peut facilement se targuer d'une odeur de sainteté si on la compare aux nauséabonds mouvements d’extrême droite qui ont contribué au Brexit et qui ont porté le sombre Donald Trump à la maison blanche. Si la seule opposition à l'ordo-libéralisme thatchérien n'était représentée que par les esprits optus de l'extrême droite, le clivage ouvert-fermé permettrait bien au thatchérisme de se présenter sous un jour flatteur. Le soit-disant nouveau clivage ouvert-fermé offre ainsi au libéralisme une diversion avantageuse en cela qu'il permet de donner l'illusion qu'il n'existe pas d'alternative ouverte et sociale, solidaire plutôt que solitaire et concurrentielle. Bref, le clivage ouvert-fermé permet de cacher une partie de la réalité : l'existence de la gauche. Un comble de la part des libéraux qui n'ont de cesse de se lamenter d'être entré dans une ère de post-vérité ! À moins bien sur que la notion d'une ère post-vérité ne constitue le second volet destiné à obscurcir la fenêtre donnant vue sur le retour du thatchérisme.

 

 

Certes, les mensonges éhontés à répétition d'un Trump, d'un Putin, d'un Duterte, d'un Farage, d'un Wilders ou des Le Pen ont de quoi en hérisser plus d'un. Leurs succès électoraux, au moins comparés à ce que tout progressiste préférerait qu'ils soient, suggéreraient que la vérité n'aurait plus la moindre importance aux yeux d'un pan entier de la population. Ce serait oublier un peu vite que l'immense majorité des électeurs de l'extrême droite croient à la véracité des mensonges qui leurs sont racontés. Comment peuvent-ils croire à des mensonges si évidents qu'il sont presque systématiquement falsifiés, preuves à l'appui, dans la presse ? Seulement, tous ces « faits » émis par les médias classiques ne peuvent être considérés comme tel que si on a suffisamment confiance dans le système médiatique pour penser qu'il porte généralement la vérité. Or, dans la continuité d'une tendance en cours depuis des années, la confiance dans les médias et même dans les experts autour du monde a encore diminué cette année (source). Nous sommes donc plutôt entré dans une ère post-confiance.

 

 

Quelle différence y a-t-il entre une ère post-confiance et une ère post-vérité et en quoi ce glissement sert-il le thatchérisme ? D'abord, l'idée d'une ère post-vérité fait porter la responsabilité du problème à la population, pour ne pas être capable de discernement. Il devrait être clair qu'il n'y a pas d'alternatives mais la plèbe, incapable de le comprendre, mérite qu'on lui inflige les réformes contre son gré, comme le traité constitutionnel européen que le peuple français avait refusé en 2005. Par ailleurs, admettre que nous sommes en réalité dans une période de crise de confiance conduirait logiquement à admettre que les émetteurs de la parole publique, politiques et médias, se sont discrédités par leurs pratiques et leurs discours en décalage avec la réalité de nombreuses personnes. Enfin, puisqu'il faudrait alors regagner la confiance en disant plus souvent la vérité, il faudrait probablement reconnaître qu'il existe toujours un clivage droite-gauche, et donc une gauche porteuse d'alternatives. Il existe des alternatives, et que nous, le peuple, puissions l'apprendre représente le pire cauchemars des thatchériens qui reviennent subrepticement au pouvoir.

 

 

N'en déplaise à la droite, il reste toujours possible de rêver d'un monde meilleur, solidaire et écologique. Face au thatchérisme, nous disposons de choix alternatifs bien différents de l'extrême droite, et puisque nous sommes en période d'élections législatives, nous pouvons élire ces alternatives. Nous disposons d'autres analyses que le faux clivage ouvert-fermé et la soit disant post-vérité dans laquelle les libéraux voudraient nous enfermer. Le masque du thatchérisme est tombé. Votons à gauche ! Et après les élections, s'il le faut, luttons !

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