Les élites médiatiques et politiques souffrent-elles d'expertite antiéthique ?

Les élites utilisent études et rapports pour masquer leurs choix derrière une prétendue objectivité. « Il n'y a pas d'alternative », et cela les aide probablement à dormir. Pour se dédouaner de leurs responsabilités et esquiver toute discussion éthique, les élites estampillent leurs décisions du sceau de l'expertise. C'est le syndrome de l'« expertite antiéthique ».

Voilà un moment que le malaise dure. Les symptômes ? On n'arrive plus à faire exprimer de positionnement assumé à nombre de membres influents de la société. Tant dans les organes politiques que médiatiques, la fièvre de l'objectivité terrasse la discussion subjective. Les données des experts ne servent plus à éclairer le débat public, elles sont détournées pour justifier l'aveuglement qui refuse de discerner qu'il existe toujours plusieurs alternatives, et qu'en choisir une implique de prendre ses responsabilités.

 

Alors que la plupart des chercheurs confectionnent leurs études comme des éléments de réflexion, elles finissent par prendre des apparences de prescriptions médicales dans la bouche de gouvernants et d'éditorialistes. Il n'y a donc pas d'alternative au remède de cheval, quand bien même le patient est humain. Comme les bombardements dont on veut cacher les victimes collatérales, les idées libérales prétendent avoir une précision chirurgicale. Il n'y a plus d'éthique qui vaille et dont on puisse discuter, il n'y a plus que de l'expertise dont on ne saurait tolérer qu'elle soit contestée. Pour se faire, lorsque des experts ont l'honnêteté de rappeler les limites de leurs études, des élites complexées par leur subjectivité et donc assoiffées de validation scientifique de leurs biais idéologiques somment ces experts de les dédouaner de tout poids moral par leur expertise.

 

Comme les boutons révèlent la varicelle, les récentes interviews politiques de la matinale de France inter laissent peu de doute sur le diagnostique. Les économistes Thomas Piketty et Lucas Chancel étaient par exemple interrogés ce jeudi 14 décembre sur leur récente étude des inégalités dans le monde. Ces experts le rappellent à l'antenne, leur travail fournit des données et une connaissance de la situation, sur lesquelles peuvent ensuite se construire des réflexions informées. Pour autant, Léa Salamé n'hésita pas à leur demander de lui fournir une réflexion pré-formée : « à quel moment une inégalité devient une injustice ? ». Faudrait-il que, pour l'aider à se dédouaner, les experts viennent valider scientifiquement la prémisse implicite et subjective de l'éditorialiste libérale selon laquelle les inégalités seraient justes la plupart du temps ? Chacun ne serait-il donc pas libre de se forger une opinion ?

 

Heureusement, Lucas Chancel évita de laisser croire que la science pourrait déborder sur le champ subjectif de l'éthique comme l'aurait plutôt fait un prophète convaincu de détenir la vérité révélée. C'était sans compter sur le trouble compulsif des interviewers qui ne peuvent accepter de devoir porter la responsabilité de leur positionnement sur des questions éthiques comme celle des inégalités. Ainsi Ali Baddou revint-il à la charge avec la même question, accompagnée d'un reproche de non réponse, et spoliant au passage une partie du temps normalement dédié aux questions de l'audience. Là encore la réponse demeura rigoureuse, c'est à dire cantonnée aux faits et sans prescriptions morales. Impossible cette fois pour les complexés de la subjectivité de dissimuler leurs biais derrière une expertise « objective », comme l'ont fait récemment des membres du gouvernement pour se dédouaner de leurs responsabilités sur des questions comme l'hébergement d'urgence pour les immigrés, ou Notre Dame des Landes.

 

On sait au moins depuis Rabelais que science et conscience sont deux aspects distincts de nos représentations du monde, et que l'on a besoin de magner les deux pour forger une société humaine. En faisant passer des choix éthiques subjectifs pour des résultats d'expertise objective, on ne verse pas seulement dans la délétère « science sans conscience », on érige la science contre la conscience comme s'il ne devait pas y avoir d'éthique, seulement des vérités quantifiables. Les « spécialistes de la solution des problèmes » déjà identifiés par Hanna Arendt ont ce problème que leurs « calculs tombent juste, mais le monde n'est plus là... »[1]. Malheureusement, malgré les avertissements énoncés depuis des décennies par Hanna Arendt ou plus récemment par Roland Gori, le syndrome de l'expertite antiéthique se transmet au sein des élites auto-proclamées qui se croient exemptes de responsabilité par la grâce de sciences qu'elles ne comprennent même pas. Thomas Piketty, qui lui comprend l'articulation entre science et conscience, promet au moins qu' « on va pas arriver avec une formule mathématique en disant ''c'est là qu'on franchit la ligne rouge'' ».

 

Dr. Sacha Escamez

 

 

[1] Roland Gori, La dignité de penser, 2011 (p. 42).

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