Candide et les premiers de cordées : l'optimisme incompris du président Macron

Dans son « grand entretien » du 15 octobre, le président Emmanuel Macron a exprimé une bienveillance incomprise. En parlant des « premiers de cordées », le président ne faisait pas preuve de cynisme, il révélait sa candeur et son optimisme. Il convient donc de rendre justice au meilleur des présidents possibles dans le meilleur des mondes possibles !

Optimisme Optimisme

De l'optimisme et de la bienveillance comme méthode politique

Lors de son « grand entretien » du 15 octobre sur TF1, le président Emmanuel Macron a exprimé une grande bienveillance et un admirable optimisme qui sont restés incompris. Les nombreux commentateurs politiques l'ont en effet injustement vu à travers un prisme voltairien des plus acerbes. À croire que les éditorialistes n'ont jamais lu Leibniz !

 

Une métaphore du discours présidentiel a en particulier défrayé la chronique ; celle des « premiers de cordées », qui ont réussi et qui devraient dès-lors consentir à un effort pour tirer tout le monde vers le haut. Il ne s'agit donc pas de la théorie du ruissellement, qui présuppose que l'enrichissement des riches entraîne mécaniquement des retombées pour toute la société. Emmanuel Macron a bien compris qu'un tel mécanisme automatique n’existait pas, et que les retombées bénéfiques requéraient une action volontaire de redistribution. Ce n'est pourtant pas à la volonté de l’État qu'Emmanuel Macron souhaite recourir pour redistribuer.

 

En effet, le président sait que dans le meilleur des mondes possibles où nous vivons, il n'existe pas d'antagonismes ou d'intérêts opposés. Il n'existe pas de classes en lutte ou d'oligarchie aux prises avec le peuple. Emmanuel Macron sait que nous vivons dans une société ouverte où nous partageons tous le même intérêt, comme liés par une cordée dans notre ascension collective. Il n'y a pas d'alternative, le meilleur des présidents possibles ne peut qu'être optimiste. Sa pensée complexe métaphysico-théologo-cosmolonigologique lui indique que la meilleure des méthodes possibles consiste à demander aux personnes qui ont réussi de faire d'elles-même preuve d'une bienveillance redistributive.

 

La méthode optimiste et bienveillante du gouvernement a très bien été expliquée sur france inter le 16 octobre par le secrétaire d’État et ami du président Julien Denormandie, alors interrogé sur la baisse des APL : « Il ne s'agit pas de faire une baisse des APL. [...] On dit aux bailleurs sociaux : « C'est nous qui vous finançons, et donc on va améliorer toutes ces conditions de financement pour vous faire gagner plus d'argent, et cet argent supplémentaire que vous gagnez on vous demande de le rétrocéder en un baisse de loyer. » C'est ça, ce que nous faisons ! ». Puisque le gouvernement n'ignore pas que nous avons les meilleurs des bailleurs sociaux possibles, nul doute qu'ils rétrocéderons leurs gains sur simple demande. Il en va de même pour l'ensemble de la politique redistributive de notre gouvernement : il suffit de demander poliment.

 

La leçon de Pangloss à l'optimiste Emmanuel Macron

La candeur du président français explique très certainement sa méthode et permet même de voir sous un nouveau jour ses « excès de vocabulaire ». Lorsqu'il déclara par exemple que dans une gare on rencontrait « les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien », il ne maniait en réalité ni l'insulte ni le mépris pour ces derniers. N'être rien n'est pas une condamnation mais le prémisse d'une réussite, dans ce monde qu'Emmanuel Macron sait Schumpétérien. L'économiste Schumpeter avait en effet théorisé avec optimisme l’existence de mécanismes économiques de destruction créatrice. Séduit par cette idée, le président l'a érigée en une philosophie, en une physique newtonienne régissant les rapports sociaux. Le candide Emmanuel Macron a donc eu la bienveillance de sortir Schumpeter de son cadre, de libérer sa pensée et de le promouvoir au rang panglossien de précepteur du président optimiste.

 

D'après sa propre philosophie schumpétéro-panglossienne, il reste des préceptes à apprendre au jeune et bienveillant Emmanuel Macron. En effet, si le président demande aux meilleurs des premiers de cordées possibles de consentir d'eux mêmes à un effort collectif, on peut s'étonner que le traitement du reste de la cordée soit différent. Pourquoi légiférer sur le code du travail quand il suffirait de demander avec optimisme aux travailleurs d'avoir la bienveillance de ne pas jeter de cailloux prud’homaux aux premiers de cordées ? Pourquoi supprimer de nombreux contrats aidés quand il suffirait de demander avec optimisme aux meilleurs des derniers de cordées possibles de bien vouloir se désister par eux-même ?

 

Pour le moment, le président est donc candidement optimiste et bienveillant, mais de manière sélective. Il reste une leçon à apprendre au jeune élève de Pangloss ; celle de la cohérence. Pas d'inquiétude cependant puisque nous vivons dans le meilleur des mondes possibles, gouvernés par le meilleur des présidents possibles. Nul doute qu 'Emmanuel Macron fera bientôt rentrer la cohérence de Pangloss-Schumpeter dans la sienne. Parions donc avec foi que Candide et les premiers de cordées finirons par nous mettre tous à égalité face à l'optimisme !

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