Réhabiliter la raillerie comme moyen de lutte pacifique contre les puissants !

Médias et politiques s’emballent sur des messages raillant l’élimination de l’Allemagne lors de la coupe du monde de football. Pourtant, tous semblent ignorer que la raillerie a une histoire : celle d’un mécanisme utilisé depuis les sociétés de chasseurs-cueilleurs pour promouvoir l’égalité, contre les ambitions dominatrices. Réhabilitons la raillerie !

Le 27 juin dernier, des figures de proue du mouvement politique La France insoumise (LFI) se fendaient de messages railleurs sur le réseau social Twitter pour tourner en dérision l’élimination de l’Allemagne lors de la coupe du monde de football. Quoiqu’on pense de la pertinence de ces messages, ou du mélange entre sport et politique, on peut être étonné par l’ampleur des commentaires médiatiques ou politiques sur une simple moquerie.

En effet, plutôt qu’une expression sans équivoque de « détestation », la raillerie n’est qu’une manière de tourner en dérision. Ce pouvoir de dérision est utilisé par les humains comme un moyen pacifique de dénoncer des mécanismes de domination, voire de maintenir activement une culture d’égalité. Un tel usage de la raillerie semble remonter au moins à plusieurs milliers d’années puisque nos ancêtres chasseurs-cueilleurs raillaient les personnes essayant de s’octroyer plus que leur part de ressources ou de pouvoir pour les faire renoncer à leurs ambitions dominatrices.

Si une personnalité politique comme Jean-Luc Mélenchon fait l’analyse que le gouvernement allemand tente d’imposer sa domination à ses voisins, analyse étayée par de nombreuses observations (notamment résumées dans un livre), rien d’étonnant ou de vivement condamnable à utiliser la raillerie pour le dénoncer. La raillerie n’est en effet qu’un mécanisme pacifique qu’il met au service de ce qu’il considère comme l’émancipation.

Pourtant, la simple raillerie de quelques figures de LFI a été montée en épingle comme une manifestation de « haine », de « détestation » ou de « germanophobie » par certains médias et personnalités politiques. L’accusation est d’autant moins compréhensible qu’elle est improuvable : puisque haine et détestation sont des sentiments, seuls les accusés peuvent savoir dans leurs fors intérieurs s’ils les ressentent, le reste n’est que spéculation.

Pourquoi alors une telle exposition médiatique pour stigmatiser si fortement et sans base vérifiable les personnes ayant émis une raillerie ? Ces messages railleurs auraient-ils un tel impact sur de vrais sujets de la vie publique comme le chômage, le changement climatique ou l’accueil des migrants ? A-t-on basculé dans une manière de présenter la politique sous le seul angle des sentiments qu’elle inspire, comme si elle n’avait pas de base programmatique, ou pour dissimuler les projets politiques sous-jacents ?

Dans tous les cas, il s’agit d’une tentative de décrédibiliser des personnes en brandissant sans preuve leurs prétendus mauvais sentiments pour en flatter d’autres. Il s’agit d’une tentative d’exclusion, parfaitement illustrée par le carton rouge de l’éditorialiste Christophe Jakubyszyn à Jean-Luc Mélenchon. Il s’agit donc, au contraire de la raillerie émancipatrice, d’un mécanisme diffamatoire de domination.

À la domination des puissants, autorisés des médias, j’oppose donc ma raillerie dénuée de haine mais pleine de révolte pacifique. Vous vous présentez comme de grands chefs toqués mais les recettes que vous nous servez à longueur d’éditos sont de mauvais goût. Vous essayez de faire monter ce qui n’est qu’une raillerie comme un soufflet de haine mais dès qu’on le sort du four pour y jeter un regard critique votre soufflet se dégonfle lamentablement. Pire, ayant utilisé de mauvais ingrédients, vos soufflets et autre pièces montées ne font pas que s’effondrer, vos pathisseries sont avariées. J’éprouverais une joie pure si par mégarde (et de manière figurative) vous vous en étouffiez !

Alors même que les messages railleurs des figures de LFI sur Twitter ne me semblent pas avoir marqué de but, je me retrouve à avec eux à défendre leur surface de réparation. C’est que l’équipe adversaire ne cherche pas tant à marquer le point selon les règles qu’à faire exclure injustement des joueurs en simulant une faute de « haine » là où il n’y a qu’une raillerie. Comme un tacle sur le ballon, la raillerie est un geste régulier et ceux qui y cherchent vainement une « haine » comme motif pour exclure en s’octroyant l’autorité de distribuer les cartons rouges doivent le savoir : c’est au peuple et non à eux qu’il appartient d’arbitrer.

Face à ce juge légitime qu’est le peuple je propose ce plaidoyer pour réhabiliter la raillerie émancipatrice faussement salie par la diffamation dominatrice.

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