Monsieur le Président, ne leur serrez pas la main

Lettre ouverte, d'un Libanais résident en France, adressée au Président de la République française, Emmanuel Macron, à l'occasion de sa visite au Liban, après l'immense explosion survenue au port de Beyrouth.

 © Sagi Sinno © Sagi Sinno

Monsieur le Président de la République française, Emmanuel MACRON,

je me permets de m’adresser à vous en ma qualité de Libanais, résident, depuis assez longtemps, en France ; juriste et doctorant, diplômé de l’une de vos meilleures universités,

je me permets de m’adresser à vous au nom de mes parents, de ma sœur et ses enfants, de ma famille, de mes amis d’enfance et de jeunesse, qui sont tous au Liban et qui attendent, outragés, brisés, martyrisés, traumatisés, votre visite demain avec impatience,

je m’adresse à vous au nom de la ville dont le nom, gravé sur tous mes papiers d’identité, m’accompagne, dans ma poche, dans le monde entier,

je m’adresse à vous au nom de ce lieu de naissance, transformé, en l’espace de quelques secondes, en lieu de mort et d’atroces souffrances,

je m’adresse à vous au nom de tous ces noms que nous, Libanais, lisons, depuis hier soir, en France, sur les pages de nos amis au Liban, sur les réseaux sociaux, accompagnés de photos, déjà souvenirs, pour nous annoncer qu’ils ne sont plus,

je m’adresse à vous au nom de tous ces quartiers dévastés, de toutes ces rues pulvérisées, de tous ces amas de verre et de feu, de tous ces silos éventrés au port de Beyrouth,

je m’adresse à vous au nom de tout le sang qui continue à couler jusqu’à cette heure- ci,

je m'adresse à vous au nom de toutes ces mères endeuillées, que toutes les larmes du monde ne sauraient calmer; au nom de tous ces pères qui noient leur colère dans le poison de l’amertume et du silence assourdissant des tombes,

je m’adresse à vous au nom de tous ces nouveaux- nés, sur les sols des hôpitaux, qui furent éjectés, par la puissance de l’explosion, de leurs couveuses, même à des kilomètres de l’épicentre,

je m’adresse à vous au nom de ce Liban qui doit beaucoup à la France, notamment lors d’un premier Septembre 1920, et qui ne cesse de vivre drame après drame et catastrophe après catastrophe,

je m’adresse à vous au nom même de la France, oui, au nom de cette France généreuse, altruiste, humaniste, qui accueille plus de 200 000 Libanais, qui n’a cessé d’aider le Liban et de se précipiter, à chaque nouvelle tragédie, à son chevet,

oui, je m’adresse à vous au nom de cette France qui, aujourd’hui encore, se hisse au- dessus de la petitesse et de l’ingratitude du pouvoir libanais, de tout le pouvoir libanais, notamment au- dessus de la récente arrogance maladive et de l’insolence ridicule du plus petit des Premiers Ministres libanais, à l’égard du Ministre des Affaires étrangères français,

je m'adresse à vous au nom de Paris, ville- lumière à laquelle les Libanais vouent un grand amour, éclairant leurs rêves les plus tendres, et qui, ce soir même, va éteindre les lumières de la Tour Eiffel en hommage aux victimes de l'explosion de Beyrouth, 

je m’adresse à vous au nom des droits de l’homme, dont la France est le pays, et que le pouvoir libanais excelle, aujourd’hui, à bafouer; alors qu’autrefois il les portait encore, avec un Charles Malek, dans le cœur, et aux plus hautes instances internationales,

je m’adresse à vous au nom du droit international, notamment du droit international humanitaire, spécialement du droit de l’ingérence humanitaire qu’un éminent juriste français, feu Mario Bettati, a fondé, avec Bernard Kouchner, et m'a enseigné, avec bien d'autres libanais, 

je m’adresse à vous, plus spécifiquement, au nom de la responsabilité de protéger (R2P) - par la communauté internationale - un peuple qui est saigné à blanc par un Etat dirigé par le plus corrompu des pouvoirs qui, lui, est sous les ordres de la plus dangereuse des milices, se faisant appeler « résistance »,

je m’adresse à vous au nom de tous ceux qui, au Liban, demandent désormais l’instauration d’une Administration civile internationale transitoire (ACIT), à l’instar des ACIT des Nations Unies au Kosovo ou au Timor oriental, en remplacement de cet Etat libanais failli (failed state), voire de cet Etat criminel, de cet ogre qui ne fait que bouffer les économies, les rêves et la vie de ses enfants,

je me permets de m’adresser à vous, Monsieur le Président, au nom de tout cela et de bien plus encore, pour vous prier de bien vouloir refuser de serrer la main, demain, aux dirigeants libanais.

Je vous en conjure, Monsieur le Président, ne leur serrez pas la main, ils en sont indignes.

La main de qui serrerez- vous ?

Celle du président d’une République qui se trouve, désormais, sans capitale ?

Ou celles d’un premier ministre et de son gouvernement d’incapables, dirigeant un pays qui s’est trouvé, d’une seconde à l’autre, amputé de son cœur ?

Ou celles de parlementaires qui doivent constitutionnellement se réunir dans un centre-ville qui, dorénavant, a été pratiquement rayé de la carte?  

Monsieur le Président,

si le cœur du Liban, Beyrouth, n’existe plus, alors toute légitimité du pouvoir et de la classe politique, qui ont lourdement échoué à préserver ce cœur, n’existe plus, a fortiori, aux yeux des Libanais.

Monsieur le Président,

la France n’a pas l’habitude de négocier avec d’indignes criminels, encore moins de leur serrer la main, et c’est pour cela qu’elle est respectée dans le monde entier.

S'il vous plait, ne dérogez pas à cette règle avec les dirigeants libanais.

Aidez- nous Libanais, pas nos ex-dirigeants.

Tout en vous remerciant,

bien respectueusement,

et bon voyage.

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